Dans plusieurs commentaires , j’ai lu, senti parfois une certaine gêne par rapport à ces imprécations/malédictions, ressenties trop violentes pour notre époque qui se veut aseptisée ( dans les mots , dans les mots seulement… Car en fait de violence, ce XXIème siècle commence fort).

Michael Wex montre dans son livre qu’elles n’étaient pas vraiment toujours prises au sérieux?

Qu’il fallait les remettre en contexte, car souvent dans un affrontement verbal, il y avait surenchère, joute oratoire, l’un sautant sur le mot prononcé par l’autre pour en dire une plus incisive, il pouvait y avoir du jeu là-dedans.

Même si toutes les familles ne les laissaient pas entrer dans leur intimité, ces imprécations faisaient partie intégrante du milieu culturel, du paysage dans lequel chacun , à un moment ou un autre , s’immergeait.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous rapporter un extrait des  » Lumières allumées  » de Bella Chagall , de ses souvenirs d’enfance. je ne suis pas certaine que cet extrait ait été présenté par Rosine ( texte yiddish, texte translittéré /+traduction, voir les fichiers).

Malheureusement,  je n’ai en ma possession que la traduction faite en français par la fille de Bella et Marc Chagall. L’extrait est issu du chapitre  » le bain ».

Bella, petite fille, part tous les jeudis soirs avec sa mère au Mikve puisque la femme pieuse devait se purifier pour aborder le shabbes.

Elles partent en charrette, traversant un Vitebsk enneigé et passent par le marché :

 » Je connais bien ce marché. Je connais ses marchands, ses boutiques tapies dans le sol, et surtout ses laiteries. Avant de descendre les marches de pierre vers les crémeries , on doit invoquer l’aide du Seigneur , tant est mouillé et glissant l’escalier. Il y fait frois comme dans une tombe…

Les marchandes , dans de gros vêtements luisants , s’agitent tout autour du caveau. Leurs doigts, qui sortent des mitaines, arrachent des morceaux de beurre, remplissent des cruches de lait, lancent du fromage blanc pareil à des boules de neige.

Et pendant tout ce temps, elles crient comme si par-derrière quelqu’un les battait. Sans doute se réchauffent-elles ainsi.

De temps en temps éclate, à travers le caveau chargé d’haleine, un gros mot. Les malédictions, languettes de feu, s’envolent, enflammant un étalage après l’autre.

 » Que la peste l’emporte ( » Quelle marchandise empoisonnée!   » Malédiction sur ma tête si je mens ! Ah ! « 

Les marchandes glapissent. On dirait des souris noires dans leurs trous. Les malédictions s’embrasent en même temps qu’à l’extérieur s’avivent les chaudrons brûlants, autour desquels sont assises sous leurs longs châles des petites femmes trapues aux paniers de feves grillées.

Les marchandes s’insultent avec tant de flamme, de saveur, que cela devient presque gai dans cette obscure fosse.

Tous ces cris nous accompagnent de loin tandis que maman et moi roulons vers les bains.

Le vent ramène vers nous une malédiction, en ébranle l’air. La neige qui tombe la rabat au sol , et nous voici arrivées…

BELLA CHAGALL

 

IMPRECATIONS YIDDISH 13.

Après les maladies, nous continuons à nous occuper du corps avec les malformations ou les douleurs.

THEME : MALFORMATIONS ET DOULEURS

der tson =  דער צאָן = la dent

di tseyn =   די צײן = les dents

der tsonveytik =  דער צאָנװײטיק  = le mal de dents

 

1) la première de ces imprécations, très connue , vous sera certainement familière :

ale tseyn zoln dir aroysfaln , nor eyner zol dir bleybn – oyf tsonveytik = אַלע צײן זאָלן דיר אַרױספֿאַלן נאָר אײנער זאָל דיר בלײבן ־ אױף צאָנװײטיק  =

Que tu perdes toutes tes dents ( que toutes tes dents tombent) sauf une … pour le mal de dents !

2) Une imprécation particulière, réservée à une femme ( crépage de chignon par parole interposée ) :

in a vinterdiker nakht zoln dir raysn di tseyn un in a zumerdikn tog zolstu geyn tsu kind= אין אַ װינטערדיקער נאַכט זאָלן דיר רײַסן די צײן און אין אַ זומערדיקן טאָג זאָלסטו גײן צו קינד  = Que par une nuit d »hiver tu aies une rage de dents ( des élancements dans les dents) et que  tu accouches par une journée d’été !

 

Remarque :  » Tu enfanteras dans la douleur »… C’était avant les travaux des Soviétiques Nikolaïev et Velvosky , avant la méthode Lamaze chez nous ( accouchement sans douleur). Accoucher par une journée torride d’été , le comble du raffinement, alors… Quant à la rage de dents en pleine nuit d’hiver 🙂

 

3) Encore plus méchante, celle-ci puisqu’au-delà de la douleur physique du mal de dents, on souhaite à l’autre…le deuil !

In di zulerdike teg zolstu zitsn shive un in di vinterdike nekht zolstu zikh raysn oyf di tseyn = אין די זומערדיקע טעג זאָלסטו זיצן שיבעת און אין די װינטערדיקע נעכט זאָלסטו זיך רײַסן אױף די צײן   = Que tu restes à observer les septs jours de deuil pendant les jours d’été et que tu aies des rages de dents durant les nuits d’hiver!