VINKL LITÈ est plongé au coeur des abîmes du ghetto de Varsovie. Si vous passez par là et que vous avez le coeur solide, jetez un coup d’oeil, lisez et encouragez moi, encore 100 pages à relire pour 1941 avant de m’attaquer aux 50 dernières pages de l’année 42 qu’il me faut encore défricher.

N’ayez peur ni de m’encourager, ni de faire des suggestions.

Ringelblum 2

Ringelblum 1

 

 

 

 

 

 

 

 

P. 280-281 des Ksovim d’Emmanuel Ringelblum. On est en août 1941. Les déportations se font encore en direction du ghetto de Varsovie où la concentration et la pénurie produisent leur tragique effet. Ici la mendicité et l’extermination par la famine des enfants et de familles entières.


Août 1941
La question de la mendicité ne cesse d’occuper notre ordre du jour, sans mentionner les cent vingt milles soupes {repas} de midi. En dehors du Judenrat et de {la campagne} l’action- « Tsentos », le nombre de mendiants croît de jour en jour. Il y a maintenant beaucoup plus de mendicité dans les rues bien que la police ait mené, il y a quelques mois de cela, suite à une ordonnance des autorités, un combat énergique contre les quémandeurs. Une grande partie d’entre eux est formée d’enfants. J’ai aperçu un groupe de quatre ou cinq gosses qui gagnent leur pitance en jouant dans la rue une piécette d’enfants probablement apprise à l’école. Un mendiant, ancien travailleur des camps, trimballe sa photographie où il apparaît tout beau, frais, jeune et en bonne santé, et maintenant il présente l’image d’une loque humaine emmaillotée de haillons. Du reste, montrer des photographies est devenu une sorte de manifestation de modernité très en vogue. Il semble que cela fasse un certain effet sur les gens.
Certains mendiants juifs ont déguerpi dans la zone aryenne. Il y a un mois, cette tendance était très répandue. Des centaines de mendiants : des femmes et des enfants passaient en fraude de l’autre côté. Là-bas, ils étaient bien reçus, bien nourris, et ils revenaient souvent avec de la nourriture. Et bien que la majorité d’entre eux eût été reconnue, c’est précisément en tant que Juifs qu’on leur faisait la charité. Il s’agit d’un phénomène à la fois symptômatique et caractéristique qui montre qu’au sein de la société polonaise, des changements profonds se sont produits. Mais le pouvoir se livre à présent à une lutte sans merci contre les mendiants. La police les rassemble, les roue de coups, certains sont tués , puis les expédie à nouveau derrière le mur du ghetto. La police polonaise n’a aucune pitié envers les femmes et les enfants. De façon générale, la police polonaise représente une page sinistre de cette histoire. Dernièrement, depuis la disparition du « Treize », ils s’efforcent de prendre leur place. Ils arrêtent les voitures dans les rues et rançonnent les passants. Ils dévalisent les boulangeries où la farine n’est pas rationnée, et font main-basse sur les boutiques où ils extorquent des centaines de zlotys. La défense anti-aérienne est aussi un joli moyen pour extorquer de l’argent aux Juifs. La presse clandestine polonaise a même révélé les numéros de policiers qui avaient passé à tabac soit des femmes soit des enfants en train de transporter de la nourriture en contrebande ou qui mendiaient. Leur comportement envers les Juifs est plein de morgue, et très souvent bien pire que celui des Allemands. Par exemple, ceux qui sont de garde sont souvent pires et plus stricts que les Allemands. Les plus redoutables de tous sont les Volksdeutsche engagés parmi les policiers polonais.
Les contrôleurs de tramway constituent une autre plaie. Une nouvelle ordonnance condamne ceux qui ne paient pas leur billet à des peines sévères. Les contrôleurs en ont tiré de juteuses affaires. Ils pénètrent dans le tramways par les deux côtés et réclament des amendes de cinq zlotys à ceux qui ne présentent pas de billet, mais il arrive fréquemment que les passagers viennent à peine de monter et qu’ils n’aient pas encore eu le temps d’acheter leur billet. Si vous n’avez pas d’argent pour payer l’amende ou si vous protestez auprès du contrôleur, vous êtes conduit directement au poste. Il y a eu des cas où, après de tels incidents, des gens ont été envoyés à Auschwitz où il ne leur restait que leurs yeux pour pleurer. D’autres ont été incarcérés dans le prison pour les Juifs de la rue Gęsia. Il y a là-bas un commissaire allemand du nom de Schamme. Lui et le directeur de la prison, Blaupapier { ?}, sont des larrons qui travaillent en tandem. Ceux qui leur graissent la patte sont rapidement libérés, sinon ils peuvent demeurer enfermés de longues semaines. La prison se trouve sur l’emplacement même de l’ancienne prison militaire.
Il y a des cas d’Allemands qui traversent le ghetto en voiture en laissant du pain pour les mendiants. L’un d’entre eux a ainsi «perdu» du pain qui est rattrapé au passage de son véhicule, un autre a arrêté sa voiture, il a appelé un garçon et lui a donné un pain. Ce sont cependant des cas rares de comportement empreint d’humanité. Les enfants qui mendigotent se tiennent en général près de l’hôpital de la rue Ogrodowa, ou bien du côté de l’immeuble du téléphone {la poste} de la rue Leszno, et ils guettent le moment où quelqu’un va s’apitoyer sur eux et leur lancer un quignon de pain.
Les mendiants qui exercent après neuf heures du soir constituent une catégorie à part. Lorsque tu es posté près de ton porche, tu repères de nouveaux miséreux que tu n’avais pas remarqués auparavant. Ils s’avancent au milieu de la rue en quémandant un bout de pain. Ce sont en majorité des enfants. Au milieu du silence environnant, le cri des enfants affamés qui demandent l’aumône résonnent si étrangement que le cœur le plus endurci de saurait résisterà leur appel. À moins de t’enfermer derrière portes et volets clos, tu iras leur donner un morceau de pain. Les mendiants font peu de cas des horaires instaurés par la police {du couvre-feu}, et leurs cris résonnent jusque tard dans la nuit, vers onze heures ou même minuit. Ils n’ont peur de rien ni de personne. Il n’y a d’ailleurs pas eu de cas où les patrouilles ont tiré sur ces miséreux, bien qu’ils circulent sans laissez-passer après les heures du couvre-feu. Il arrive fréquemment que ces petits mendigots meurent la nuit sur un trottoir. Quelqu’un m’a rapporté cette scène épouvantable qui s’est produite au 24 rue Muranow, où l’un de ces petits mendiants de six ans a gémi {toussé} toute la nuit, sans pouvoir se traîner jusqu’au morceau de pain qui lui avait été jeté d’un balcon.
Depuis quelque temps, des familles entières, parfois même correctement habillées, font maintenant la mendicité ensemble. Des musiciens et des chanteurs travaillent avec leurs enfants dans la rue. Le musicien – le père, joue tandis que l’enfant ou les enfants font passer le chapeau pour recueillir des sous. Un de ces chanteurs est accompagné de par les rues par sa femme, vêtue avec une réelle élégance, lui chante et elle demande l’aumône. Sur le côté, il y a une petite poussette avec leur bébé {nourrisson} que les parents ne savent pas par qui faire garder. Cet enfant sera ainsi élevé au berceau tel un mendiant. Cette mendicité familiale est devenue un trait marquant. Certains agissent ainsi parce qu’ils espèrent attirer l’attention grâce aux enfants, d’autres parce que d’une manière générale, il n’est pas possible de laisser les enfants tout seuls à la maison. Cependant, il est significatif que le fait de se laisser tomber à terre a disparu. Les authentiques «tombés à terre» sont à présent morts de faim, et les simulateurs ont, semble-t-il, fini par se rendre compte que ce stratagème rapportait peu. Certains se sont donc mis à chanter dans les cours, et parmi les chansons, il y en a une sur Bialystok qui est particulièrement populaire.