MILA RACINE (1919-1945)

MILA RACINE (1919-1945)Mila-Myriam est la fille de Georges (Hirsch) Racine (selon son patronyme francisé) et de son épouse Berthe (Bassia). La fratrie compte deux autres enfants, un fils, Emmanuel et une sœur, Sacha, qui épousera le résistant juif Maurice Maidenberg. Fuyant le régime soviétique et l’antisémitisme, la famille Racine semble avoir fait le choix de la France, plus précisément de Paris, vers le milieu des années 1920. De l’enfance et de la formation de Mila Racine, nous savons peu de choses. Une mention toutefois, trouvée dans les archives du lycée Racine (Paris, VIIIe arrondissement), atteste de l’obtention par Mila Racine du certificat d’études secondaires le 7 juillet 1936. Cette dernière fut-elle spontanément tentée ensuite par une carrière d’assistante sociale ou bien sont-ce les évènements de la Seconde Guerre mondiale qui l’amenèrent à s’orienter vers cette profession ? Nous l’ignorons. Toujours est-il qu’une fois repliée avec sa famille à Toulouse, dans le sud-ouest de la France, au début des hostilités, Mila Racine porte assistance au nom de la WIZO, le mouvement des femmes sionistes, aux internés des camps d’internement du Sud-ouest, surtout de Gurs (Pyrénées Orientales).

En mai 1942, Simon Lévitte réunit à Montpellier le congrès fondateur du Mouvement de la jeunesse sioniste (MJS). Le militantisme de Mila Racine trouve ancrage dans ce mouvement de résistance sioniste qui s’attache avant tout à défendre la population juive et, plus particulièrement, les enfants, cibles les plus fragiles des persécutions des autorités allemandes de l’Occupation mais aussi de l’État français. Mila Racine a-t-elle assisté à ce congrès ? On ne peut que très sérieusement le supposer. De Toulouse puis Luchon d’où elle portait secours aux internés, elle gagne Saint-Gervais, en Haute-Savoie, où elle dirige un groupe local du tout nouveau MJS, puis Annecy. Cette période marque aussi le passage à la résistance civile d’un groupe de jeunes gens formé de Roland Epstein Maurice Maidenberg, Sacha Racine, la petite sœur de Mila, et Rolande Birgy dont l’attachement aux valeurs de la Résistance les pousse à se dépasser. Ils rallient tous le MJS.

Fin juillet 1943 Simon Lévitte confie à Tony Gryn, de son nom véritable Nathanel T. Garin, la tâche d’organiser pour le réseau clandestin du MJS, Éducation physique, un service assurant le passage clandestin d’enfants et d’adultes en Suisse, avec Emmanuel Racine, le frère de Mila, dit « Mola », qui travaille en étroite collaboration avec Georges Loinger, de l’OSE. C’est probablement à cette date que Mila Racine accepte la responsabilité de la section du MJS de Saint-Gervaisle-Fayet en Haute-Savoie, où elle est épaulée par Joseph Kott, avant de devenir l’adjointe de Tony Gryn. Sa vie est rythmée par les voyages en Suisse, qui se multiplient dans l’été 1943, avec de petits effectifs. Mais lorsqu’en septembre 1943, l’ancienne zone d’occupation italienne cesse d’être un refuge, elle prend plus de risques encore, secourant les réfugiés affolés et conduisant en Suisse des groupes trop importants pour ne pas attirer l’attention. Compromise, elle doit quitter Saint-Gervais pour Annecy. Dans le cadre de ces activités, Mila Racine et Roland Epstein accompagnent, le 21 octobre 1943, un convoi de vieillards et d’enfants vers la Suisse, via Annemasse, lorsqu’ils sont interceptés par une patrouille allemande à Saint-Julien-en-Genevois. Tony Gryn, en se souvenant de ce jour, relatera non sans un sentiment de culpabilité : « Mila a été arrêtée à ma place, car nous avons changé de convoi. Il y avait deux convois le même jour, elle était fatiguée, je lui ai offert de prendre ma place ».

Lors de son arrestation Mila Racine présente une fausse carte d’identité au nom de Marie-Anne Richemond, née à Grenoble, département de l’Isère, le 14 septembre 1923. Elle est emprisonnée dans la cellule n° 127, Roland Epstein dans la cellule n° 132 de l’hôtel Pax, transformé en centre de détention et de torture par la Gestapo. Le registre d’écrou de la prison consigne la mémoire, en outre, de l’arrestation le même jour de quatre adultes et de deux enfants : Erica Mauren, née en 1917, accompagnée d’un enfant, Jeannette Mauren (Lyon, 10 décembre 1942 – 21 octobre 1943) ; Olga Stiasny née en 1903, accompagné également d’un enfant, Thomas Charles ; et le couple Rachel et Abraham Vengerowsky, tous transférés à Drancy, l’antichambre d’Auschwitz. Mila Racine, s’appuyant sur ses faux papiers qui masquent sa judéité, évite, dans un premier temps, la déportation vers l’Allemagne. Le maire d’Annemasse, Jean Deffaugt (1896-1970), futur Juste parmi les Nations, et quelques camarades de Mila Racine échafaudent un plan d’évasion pour la jeune femme. Elle refuse, ne souhaitant pas que le maire ou toute autre personne soit tenue pour responsable si elle parvenait à s’échapper. Elle est transférée à la prison Montluc à Lyon sous le matricule 826482 avant de suivre les 958 Françaises déportées de Compiègne à Ravensbrück le 30 janvier 1944, le gros des dites « 27000 » en raison des numéros qui leur sont attribués sur place, de 27030 à 27998.

Mila-Myriam est déportée pour sa part le 3 février 1944, par le convoi n° 85. Elle reçoit à son arrivée au camp, au terme d’un éprouvant voyage, le matricule 27918. Elle fait donc partie des « 27000 ». Les témoignages des compagnes de Mila Racine, dont Marie-José Chombart de Lauwe et Denise Vernay, décrivent sa conduite comme exemplaire. Fidèle à ses idéaux, elle tente inlassablement d’apporter aide et réconfort aux internées. Le témoignage de Gaëtane, compagne de déportation à Ravensbrück jusqu’en juillet 1944, donne un éclairage convergent : « Dès le départ, j’ai su qu’elle était juive, je suis protestante. Nous nous parlions souvent. Une vive sympathie nous attirait l’une vers l’autre. Elle me parlait de « ses enfants », de sa « chorale », de tout le travail clandestin, qui pour sauver de jeunes vies, l’avait amenée là, dans cet enfer. Au bloc 13, elle avait formé une petite chorale, [……] On lisait dans ses yeux […..] la ferme détermination de ne se laisser vaincre ni par l’ennemi, ni par ce milieu dans lequel nous vivions. Elle était toujours gaie ! (et vous savez ce qu’il en coûtait d’efforts) serviable, elle s’occupait beaucoup des vieilles femmes et des malades, nous étions un bloc de quarantaine ». Animée d’une force que rien ne semble pouvoir anéantir, Mila Racine parvient encore à organiser une chorale à destination des enfants au bloc 13. Le 2 mars 1945, se portant volontaire pour un Kommando extérieur, elle accompagne un groupe de travailleuses envoyé au camp de Mauthausen pour restaurer les voies ferrées détruites par les bombardements alliés. Le 20 mars 1945, à quelques jours de la libération du camp de Mauthausen, elle trouve la mort à Amstetten sous le feu d’un bombardement des forces alliées.

Le général Granier, commandant du gouvernement militaire de Lyon, cita le 29 avril 1950 à l’ordre de la Division et à titre posthume le sacrifice de Mila Racine « pour que vive la France ». En Israël, son action trouva un écho symbolique lors de l’inauguration d’une crèche Mila Racine à Tel Aviv le 25 novembre 1981.

(Source: Emmanuelle Polack in Archives Juives vol. 48 2015/I)

L’historienne Emmanuelle Polack a inspiré une série de bandes dessinées en 4 tomes « Femmes en Résistance » dont le dernier paru en mars 2016, scénarisé par Régis Hautière et Francis Laboutique est consacré à Mila Racine. Les dessins sont d’Olivier Frasier. La série a fait l’objet d’une exposition au Mémorial de la Shoah en 2016.

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TOSIA ALTMAN (1919-1943)

CJN_15-TOSIA ALTMANTosia (Taube) Altman nait le 24 août 1919, fille de Anka (Manya) et Gustav (Gutkind) Altman, à Lipno, en Pologne. Elle grandit à Wloclawek, où son père horloger père tient une boutique de bijoux et de montres. Sioniste rattaché au courant des Sionistes généraux (ancêtre du Likoud d’aujourd’hui), son père se distingue comme un membre dévoué et actif dans les institutions de la communauté juive locale.

Le foyer familial est marqué par une atmosphère culturelle chaleureuse et ouverte. Tosia apprend le polonais et l’hébreu et se fait remarquer par son don pour les langues et son amour de la lecture. Le lycée hébraïque et le mouvement de jeunesse HaShomer Hatsaïr ont des influences idéologiques déterminantes sur sa vie. Altman se fait connaître comme une leadeure talentueuse de groupe de jeunes, engagée dans le mouvement et ses valeurs. Elle est élue à la direction de la branche locale, qui l’envoie comme déléguée à la Quatrième Convention mondiale du HaShomer Hatsaïr en 1935. C’est pour elle une expérience forte et émouvante. Elle rejoint le kibboutz d’entraînement à l’aliyah (hakhsharah) à Czestochowa en 1938, mais elle est bientôt chargée de l’éducation des jeunes pour la direction centrale du HaShomer Hatsaïr à Varsovie, ce qui entraîne le report de son aliyah.

Au déclenchement de la guerre et à l’annonce de l’évacuation de Varsovie (7 septembre 1939), un appel est lancé pour que les membres des mouvements de jeunesse se déplacent vers l’est. En compagnie d’Adam Rand (de la direction du HaShomer), Tosia fait le chemin, principalement à pied, jusqu’à Rovno, au milieu de réfugiés en fuite et sous les bombardements aériens. Là, les membres de la direction et de nombreux jeunes sont réunis pour décider de la suite. L’entrée de l’armée soviétique dans l’est de la Pologne confronte les membres du HaShomer au dilemme du choix entre le sionisme et le communisme. Pour l’éviter, ils continuent à fuir vers Vilna, qui n’est pas encore sous contrôle soviétique, en espérant accomplir leur aliyah à partir de là. Les membres des groupes de jeunes pionniers de toute la Pologne occupée sont maintenant réunis à Vilna, en Lituanie, avec leur direction. Ils mettent en place un quartier général central qui lance immédiatement une série de tentatives infructueuses pour immigrer illégalement en Palestine.

La direction du HaShomer à Vilna est extrêmement préoccupée par le sort des membres du mouvement qui ont été laissés derrière sous occupation allemande sans les dirigeants de groupes de jeunes. En tant que membre de la direction, ayant la personnalité et l’apparence appropriées, Tosia est chargée de retourner vers le General Gouvernement (Pologne occupée par les nazis). Bien qu’elle ait des membres de sa famille à Vilna et qu’elle commence seulement à se remettre de l’épreuve de son voyage récent, Tosia accepte la mission. Elle est la première à retourner en Pologne occupée (suivie plus tard par Josef Kaplan, Mordecai Anielewicz et Samuel Braslav). Après deux échecs pour traverser à la fois les lignes soviétique et allemande, elle réussit finalement. Tosia commence à rassembler les dirigeants restants des groupes de jeunes et à organiser les branches du mouvement. L’arrivée de nouveaux membres lui permet d’étendre ses activités. Elle commence à faire des tournées dans d’autres villes, malgré le fait que les Juifs soient interdits de voyage dans les trains. Dans chaque ville qu’elle atteint, elle encourage les jeunes à s’engager dans des activités éducatives et sociales clandestines. A Varsovie, une direction a émergé qui fait face le mieux possible aux problèmes de vie et de mort de la jerunesse. Des tentatives ont lieu pour créer des kibboutzim et des collectifs et publier un journal. Tosia correspond avec la direction à Vienne (Adam Rand), le mouvement en Palestine et les émissaires en Suisse (Nathan Schwalb et Heine Borenstein). La correspondance est codée par crainte de la censure allemande.

L’enfermement au ghetto de la population juive de Varsovie et de ses environs (novembre 1940) rend les déplacements encore plus difficiles. Ses cheveux blonds et son polonais fluide ne suffisent plus. A chaque voyage, elle risque la mort. Les faux papiers, les documents et les tampons périmés, et les informateurs polonais qui « reniflent » les Juifs sont un péril constant. Mais Tosia continue à se rendre dans les villes de Galicie, dans la région de Zaglebie (1941) et à Czestochowa. Ses visites sont une source de force et d’encouragement pour les jeunes.

À la suite de l’invasion allemande de l’Union soviétique (22 juin 1941), le contact avec le mouvement à Vilna est coupé et la direction du HaShomer à Varsovie se considère comme responsable pour tout le mouvement. Des rumeurs commencent à arriver sur le massacre des Juifs en Ukraine, en Serbie et en Lituanie, décrits comme des « pogroms ». Sans contacts ni papiers d’identité, Tosia part pour Vilna, après qu’un jeune scout polonais, Henryk Grabowski, soit revenu avec des rapports de massacres systématiques. Elle arrive à Vilna après un voyage ardu, apparemment le 24 décembre 1941. Elle pénètre dans le ghetto, avec Haika Grosman, la veille de Noël. A une réunion de membres du HaShomer, elle raconte les conditions de vie désespérées dans le ghetto de Varsovie et le mouvement vivace qui existe là malgré tout. Aux membres de la direction centrale, elle propose de retourner à Varsovie afin de sauver le noyau militant pour le bien du mouvement, mais laisse la décision entre leurs mains. Ils refusent pour une raison déchirante: ils se sentent responsables des jeunes. De plus, il n’y a plus d’endroit où s’enfuir. Dans l’opinion d’Abba Kovner, le massacre n’est pas de nature locale. Son objectif est l’extermination totale du peuple juif. On informe Tosia qu’une décision a été prise par les dirigeants des divers mouvements de jeunesse à Vilna selon laquelle les Juifs ne devaient pas aller à leur mort sans se battre (« Ne nous rendons pas comme des moutons à l’abattoir », selon le manifeste rédigé par Abba Kovner). Tosia intériorise l’esprit de résistance. (Elle a peut-être également délivré le manifeste aux membres du HaShomer à Varsovie).

Avant de retourner à Varsovie, elle réussit à visiter Grodno et d’autres villes de l’est de la Pologne. Elle retourne chez ses camarades avec un message clair: les Juifs sont massacrés systématiquement, et ils doivent résister. À Varsovie, on a du mal à admettre que la catastrophe les atteindrait. Mais ils reçoivent bientôt une confirmation, sous forme d’informations sur le camp de la mort de Chelmno dans le Generalgouvernement. Quelque temps après (18-26 mars), la déportation massive de Lublin à Belzec commence. Dans le cadre de l’effort d’autodéfense à Varsovie (mars 1942), les dirigeants des partis de gauche (communistes, gauche Po’alei Zion, HaShomer Hatsaïr et Dror HeHaluz) ont organisé un bloc antifasciste dans le but de recruter des jeunes pour la lutte des partisans, avec l’aide des communistes polonais et des armes soviétiques. Mais le bloc, ne reçoit ni armes, ni assistance, et éclate rapidement.

Tosia continue à se rendre dans les ghettos de Pologne, jetant les bases de la résistance chez les jeunes. Mais elle est témoin directe de la destruction des juifs polonais. Dans sa dernière lettre envoyée en Palestine depuis Hrubieszow (datée du 7 avril 1942), elle écrit comment elle est anéantie par la vue de la destruction, et l’incapacité d’aider: « Les Juifs meurent sous mes yeux et je suis impuissante à les aider. Avez-vous déjà essayé de briser un mur avec votre tête?  »

Après la première vague de déportations de masse du ghetto de Varsovie vers Treblinka (juillet-septembre 1942), l’Organisation Juive de Combat (Zydowska Organizacja Bojowa ou ZOB) est créée, à la suite de négociations avec les chefs des partis socialistes et sionistes. Tosia, membre de la direction centrale du HaShomer, est envoyé du côté aryen pour entrer en contact avec la résistance polonaise « Armia Krajowa » (AK) et « Armia Ludowa » (communiste) afin d’obtenir des armes et un soutien . Leur contribution est minimale, mais Tosia et d’autres femmes réussissent à mettre la main sur des grenades et des armes supplémentaires obtenues à grand risque.

Le 3 septembre 1942, la direction du HaShomer dans le ghetto perd deux de ses membres clés, Josef Kaplan et Samuel Braslav, capturés par la Gestapo. La cache des armes introduites clandestinement par une jeune femme est également découverte. La dure Aktion menée ce mois-là en utilisant la méthode du « kociol » (chaudron), par laquelle les Juifs sont attirés hors de leurs cachettes, piégés dans une petite zone et déportés vers les camps de la mort, aggrave le coup. Sur les six cent mille habitants juifs du ghetto, seulement cinquante à soixante mille sont encore en vie. Tosia a été rejointe par Arie (Jurek) Wilner afin de hâter l’acquisition d’armes. Elle continue ses voyages vers les différents ghettos, maintenant comme émissaire du ZOB. Parfois, elle réussit à sauver des jeunes hommes et femmes de l’envoi à la mort. Elle se rend à Cracovie pour organiser la coopération avec deux groupes clandestins: He-Haluz ha-Lohem et l’organisation de combat Iskra (Spark), un groupe similaire au HaShomer, opérant avec l’aide du PPR (Polska Partja Robotnicza, ou Parti des travailleurs polonais). Ces deux organisations furent en fait responsables du plus grand succès de l’effort de combat juif à Cracovie.

Le 18 janvier 1943, une Aktion supplémentaire est réalisée dans le Ghetto de Varsovie. A cemoment-là, Tosia était revenue au ghetto. Les unités de la ZOB sont dispersées, tout comme les armes. Il y a des poches de résistance spontanée ici et là, sous forme de tirs depuis divers bâtiments. Anielewicz, commandant de la ZOB, avec une partie de ses combattants, se mêlent aux masses en attente de déportation et attaquent les troupes allemandes. Bien que blessé, il survit miraculeusement. La plupart de ses camarades de la ZOB sont tués dans cette action. Un certain nombre d’autres, y compris Tosia Altman, sont capturés lors de la rafle qui suit. Emmenée à l’Umschlagplatz, Tosia est sauvée par un membre de la police juive qui agit pour le compte du HaShomer.

Malgré le sentiment de défaite, un nouveau plan de résistance est mis sur pied: le ghetto est divisé en sections, des unités de combat distinctes sont crées et les armes réparties. La ZOB a joué un rôle majeur dans ce processus. Les Juifs restants dans le ghetto commencent à construire des bunkers. La révolte de janvier a entraîné un changement dans l’attitude de la résistance polonaise (AK), qui fournit une petite quantité d’armes à la résisatnce juive. Le reste est obtenu par Altman et Wilner auprès d’éléments criminels qui font du trafic d’armes. En mars 1943, Wilner est pris par la Gestapo et brutalement torturé, mais il ne trahit aucun de ses camarades. Il est sauvé par le jeune Polonais, Henryk Grabowski, qui le ramène, blessé et malade, au ghetto. Tosia retourne au ghetto également, de crainte que sa planque ait été découverte. Yitzhak Zuckerman est envoyé comme liaison avec la résistance polonaise.

Le 18 avril 1943, le ghetto est encerclé par la gendarmerie allemande et la police polonaise. L’Aktion finale a commencé – et la révolte éclate. Tosia informe Zuckerman du côté aryen des succès du premier jour par téléphone (à partir d’une usine allemande dans le ghetto). Son rôle au commandement de la ZOB reste, comme auparavant, de relayer des messages et des informations. Le troisième jour, les Allemands commencent à mettre systématiquement le feu aux bâtiments du ghetto. Anielewicz et son état-major déménagent dans un bunker au 18 de la rue Mila, Tosia servant de liaison entre lui et le bunker des blessés, où se trouve Wilner. Lorsque la situation s’aggrave, Wilner est déménagé rue Mila. Tosia sort pour des missions de sauvetage afin de récupérer des combattants piégés dans les secteurs en flammes du ghetto.

Les combats continuent la nuit, mais les bâtiments en feu rendent difficile la sortie des bunkers. C’est seulement alors que l’idée surgit de faire passer clandestinement les combattants du côté aryen par les égouts. Un groupe passe. Un deuxième groupe est sur le point de partir, mais attend son contact. Dans le bunker du 18 rue Mila, où Anielewicz et ses hommes ont déménagé, quelque trois cents personnes sont regroupées dans des conditions d’encombrement indescriptibles. De là aussi, des éclaireurs sont envoyés pour vérifier les voies d’évacuation.

Le vingtième jour des combats, le 8 mai 1943, le bunker est découvert par les Allemands, qui injectent du gaz pour forcer ceux qui se cachent à sortir. Lorsque des ouvertures camouflées sont découvertes, du gaz supplémentaire est injecté. Wilner appele ses camarades à se suicider et la plupart d’entre eux, y compris Anielewicz, le font quand ils ne pouvent plus résister au gaz. Quelques combattants isolés, au nombre de six, parviennent à atteindre une autre ouverture dissimulée. Ils sont retrouvés pendant la nuit, blessés et souffrant du gaz par Zivia Lubetkin et Marek Edelman. Parmi les survivants, se trouve Tosia Altman. Malade, blessée et épuisée, elle s’est échappée du bunker de Zivia Lubetkin par les égouts avec un groupe de combattants. Du côté aryen, elle est hébergée avec plusieurs camarades dans le grenier d’une usine de celluloïd. Pour entrer dans l’usine, ils utilisent une échelle, qui est ensuite enlevée pour éviter la découverte de leur cache.

Le 24 mai 1943, à la suite d’un terrible accident, le feu éclate dans le grenier et se propage rapidement. Quelques camarades réussissent à s’échapper. Tosia, gravement brûlée, essaye de sauter, mais s’effondre, le corps entièrement en flammes. La police polonaise la remet aux Allemands, qui la transfère à l’hôpital. Là, elle meurt sans soins (apparemment le 26 mai 1943), percluse de douleur et peut-être torturée.

Tosia Altman, la première dirigeante du HShomer à répondre à l’appel, fut la dernière à tomber.

La tragédie avait été précédée de tentatives de sauvetage. En Palestine, on estimait avoir besoin d’un compte-rendu de première main. Un émissaire du Yishuv posté en Turquie revint et demanda que son mouvement fasse tout son possible pour sortir Tosia Altman de Pologne. Tosia, dont le seul objectif était la lutte à la vie et à la mort dans le ghetto, n’était pas au courant de cela, et elle ne voulait pas non plus être sauvée.

Tosia, qui représentait le mouvement HaShomer dans les relations clandestines, était un symbole et une légende parmi les membres de son mouvement en Palestine – un symbole rapidement oublié.

(Source: Jewish Women’s Archive)

REGINE-ARIADNA SCRIABINA-KNOUT (1905-1944)

CJN_14-REGINE-ARIADNA SCRIABINA-KNOUTDans notre galerie de portraits de combattantes juives extraordinaires, Ariadna Scriabina est certainement un cas à part.

Ariadna Aleksandrovna Scriabina, était la fille du célèbre compositeur russe Alexander Scriabin et de Tatyana Schletzer avec laquelle il vivait maritalement bien que toujours marié avec sa première femme. Elle nait à Bogliasco près de Gênes, en Italie, où son père travaille à la composition de son « Poème de l’Extase », le 26 octobre 1905.

Le 14 avril 1915, Scriabine meurt d’une septicémie, laissant sa famille sans ressources. La femme légitime de Scriabine, Vera, accepte de prendre en charge les enfants qu’il a eu avec Tatiana, qui sont alors autorisés à porter son nom.

Dès l’adolescence à Moscou, Ariadna montre déjà une forte personnalité. Artistiquement, ses goûts la portent vers les mouvements d’avant-garde. Bien qu’elle ne soit guère appréciée à l’école en raison de ses origines nobles et de son tempérament, elle n’en a cure. Elle a alors comme but de devenir une poétesse célèbre.
À 15 ans, elle écrit des vers avec sa sœur Marina sous le pseudonyme commun de Mirra. Ses vers sont souvent consacrés à des célébrités russes et ont un style influencé par Marina Tsvetaeva, une amie de la famille. Quand elle écrit seule, Ariadna prend le nom de plume d’Ariadna Orlitskaya, car, bien qu’elle adore son père, elle ne veut pas profiter de sa renommée.
En janvier 1922, son collège ferme définitivement et en mars, sa mère meurt après une longue période de dépression. Les sœurs doivent quitter leur appartement de Moscou transformé en musée Scriabine. Elles quittent la Russie, Maria part rejoindre des parents en Belgique, tandis qu’Ariadna rejoint son oncle Boris Schletzer à Paris.

En 1924, elle épouse le compositeur français Daniel Lazarus.
L’année suivante, Ariadna publie son recueil de poèmes sous le simple titre : Poèmes. Ils sont critiqués par le poète russe Georgy Adamovitch pour leur style peu original, tandis que Semyon Liberman les décrit comme de bons vers, plaisants, intelligents et de bon niveau. Le poème principal du recueil est dédié à Boris Schletzer et porte comme épigraphe une phrase de son père : Poème de l’extase.

Au début de 1924, elle se marie avec le compositeur français Daniel Lazarus. Celui-ci est charmé par son impudence et son arrogance. Elle fume beaucoup, boit de la vodka sans retenue et est toujours affamée, conséquence de ses années difficiles en Russie. Malgré cela, elle restera svelte tout au long de sa vie, pesant dans les 47 kg. Comme auparavant, elle ignore les bonnes manières et les gens qui l’entourent, ce qui a attiré Lazarus. Celui-ci ressent sa domination, bien qu’il soit âgé de sept ans de plus qu’elle et blessé pendant la Première Guerre mondiale. Il admire Scriabine, et donc sa fille. Il a conquis son cœur en mettant en musique trois de ses poèmes, mais ses parents n’apprécient pas du tout son choix, traitant Ariadna de gitane.

Le mariage résout les problèmes financiers d’Ariadna, mais lui en procure d’autres. Elle ne s’entend pas avec sa belle-famille et est déçue par sa production poétique.
Peu de temps après la naissance de sa deuxième fille, Ariadna quitte Lazarus en emmenant ses deux filles.

Elle épouse ensuite en seconde noces, l’écrivain français René Mejean dont elle est bientôt désillusionnée. Alors qu’elle est enceinte, elle lui déclare qu’il n’est pas le père de l’enfant, ce qui lui brise le coeur.

Paris est alors la capitale des exilés russes dont certains possèdent des cafés, des restaurants, des magasins russes et publient des journaux, magazines et livres en russe. La plupart des mariages se font au sein de la communauté, et les enfants sont envoyés dans des crèches et écoles russes. Cependant, les Juifs russes constituent un groupe à part qu’Ariadna fréquente ainsi que son futur troisième mari Dovid Knout.
Duvid Meerovich Fiksman (Dovid Knout) est un Juif de Bessarabie, né à Kichinev, fils d’un épicier. Après l’annexion de la Bessarabie par la Roumanie, il a émigré à Paris, où il exerce divers métiers. Il admire la poésie de Pouchkine, et commence à publier ses propres poésies quand il retourne à Kichinev. Sa poésie et son caractère plaisent beaucoup à Ariadna.

Après son expérience décevante en poésie, Ariadna se tourne vers la prose et pendant plusieurs années travaille à un roman qu’elle ne terminera pas, qui a pour sujet une jeune fille juive prénommée Léa Livshits. Elle a l’habitude de travailler au lit, en fumant, et a horreur qu’on la dérange. Elle n’a rien d’une fée du logis et manque toujours d’argent.

Ariadna et Dovid suivent anxieusement la montée de l’antisémitisme en Europe, surtout en Allemagne. Peu à peu, ils deviennent tous deux des sionistes convaincus, et Ariadna adopte des positions encore plus radicales que Dovid. Car son sionisme est une passion plutôt qu’une idée abstraite. Elle devient intolérante aux moindres manifestations d’antisémitisme au point que beaucoup de ses amis juifs se sentent gênés par ses réactions excessives. Par exemple, elle déclare un jour qu’il n’y a que deux façons de résoudre le « problème arabe »: « les expulser de notre terre ou leur couper la gorge. »

Début 1939, Ariadna et Dovid parviennent à lancer un journal « Affirmation » qui vise à éveiller la conscience nationale des Juifs. La parution du journal est un événement important pour les Juifs de Paris et en août 1939, Knout est invité au XXIe Congrès Sioniste Mondial à Genève.

Une semaine après le Congrès, la Seconde Guerre mondiale éclate. Knout est mobilisé dans l’armée française dès le premier jour de la guerre, le 1er septembre 1939, et le journal doit fermer. Il fait son service à Paris, et le 30 mars 1940, lui et Ariadna enregistrent enfin leur mariage. Quelques jours plus tard, elle se convertit au judaïsme et prend le nom de Sarah. Elle demande ensuite à tous ses amis de l’appeler uniquement par son nouveau nom. Sa conversion au judaïsme est perçue comme une trahison par la communauté d’immigrants russes majoritairement chrétienne.

A l’approche des troupes allemandes vers la capitale, l’unité de Knout est déplacée vers le sud, tandis qu’Ariadna avec ses enfants reste à Paris. Elle commence à travailler dans une usine, mais celle-ci ferme seulement trois jours plus tard, alors que les gens commencent à fuir Paris. Son oncle Boris Schletzer lui propose de le rejoindre dans les Pyrénées, mais elle refuse de partir sans son mari. Peu de temps avant que les Allemands entrent à Paris, elle s’installe chez son mari à Toulouse.

Toulouse fait partie de la soi-disant «zone libre», où il n’y a ni batailles, ni forces d’occupation, mais une « milice » mise en place par le régime de Vichy. L’attitude envers les Juifs est hostile, si bien que Knout cesse de parler en russe et utilise le français même avec ses enfants. La plupart des Juifs tentent de fuir via Marseille vers l’Amérique du Sud. Les Knout essayent également, mais échouent. La vie est difficile, et ils acceptent n’importe quel travail.

Au début de 1942, Dovid et Ariadna publient une brochure intitulée « Que faire? » sur les problèmes des Juifs dans la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle ils soutiennent la nécessité d’une organisation de résistance juive. Dovid lit la brochure à plusieurs sionistes de Toulouse, mais seul Abraham Polonski est d’accord avec lui alors que les autres jugent l’idée suicidaire. Malgré les objections des sionistes, Knuts, Polonski et son épouse créent une organisation, dénommée « Bnei David » (« les enfants de David ») et plus tard « l’Armée Juive ».

Pour des raisons de clandestinité, Sarah-Ariadna adopte un surnom – Regina. Elle prête serment lors d’une cérémonie d’adhésion à l’Armée Juive qui, au fil des années, rassemble près de 2 000 personnes. Les membres de l’Armée Juive sont recrutés parmi les ouvriers d’usine, les étudiants de l’Université de Toulouse et dans les synagogues. Leurs premières tâches sont assez simples: apporter de la nourriture aux réfugiés juifs d’Allemagne qui sont détenus dans des conditions difficiles au camp du Récébédou près de Toulouse. Plus tard, ils commencent à collecter des armes et des informations sensibles, cachent des Juifs à haut risque dans les fermes et les monastères éloignés et les transfèrent en Suisse et en Espagne. Ils commettent également des actes de sabotage contre les nazis et leurs collaborateurs. Ariadna est impliquée dans une des tâches les plus difficiles et les plus dangereuses: transférer des enfants juifs dont les parents ont été déportés vers les camps. On apprend aux enfants à ne pas sousciter de soupçons et à réagir de manière appropriée aux événements imprévus pendant le voyage.

En novembre 1942, la police arrête Arnold Mandel, membre de l’Armée Juive, ami de Knout depuis Paris. Mandel donne le nom et l’adresse de Knout, mais la résistance l’apprend par ses informateurs, et lorsque la police fait une descente dans l’appartement, ils ne trouvent aucune preuve. Pourtant, Knout est désormais suspecté et le réseau l’expédie en Suisse. Complètement investie dans ses activités clandestines, Ariadna refuse de l’accompagner malgré sa grossesse.

Au début de 1944, l’Armée Juive était assez forte pour former une Légion juive indépendante afin d’aider les forces alliées à libérer la France. À cette fin, ils rencontrent des représentants britanniques à Marseille puis à Paris. Cependant, lorsque deux représentants sont envoyés à Londres, ils sont capturés par la Gestapo. Peu de temps après, la Gestapo arrête 25 militants de l’Armée Juive sur dénonciation.

Le 22 juillet 1944, Ariadna a rendez-vous pour recruter un nouveau membre pour l’Armee Juive. Avec son camarade Raul Leon, elle tombe dans un guet-apens tendu par deux miliciens. Un des deux miliciens part chercher du renfort, laissant le second tenir en respect les deux suspects sous la menace d’une arme. Profitant d’un moment d’inattention, Leon se saisit d’une bouteille vide et la jette sur le milicien, qui tire instinctivement, tuant Ariadna sur le coup. Blessé aux deux jambes, Leon réussit tout de même à s’enfuir et fournira plus tard les détails de la mort d’Ariadna.

Trois semaines plus tard, Toulouse est libérée.

Ariadna recevra à titre posthume la Croix de guerre et la Médaille de la Résistance. Une plaque commémorative a été apposée sur le mur de la maison où elle a été tuée.

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HAIKA GROSMAN (1919-1996)

CJN_13-HAIKA GROSMANHaika Grosman est née à Bialystok le 20 novembre 1919. Elle était la troisième et plus jeune enfant de Nahum (1890-1942) et Leah (née Apelbaum) Grosman (1891-Treblinka, août 1943), membre d’une famille riche imprégnée de tradition juive et de culture, vivant dans une ville dont la moitié des habitants (environ soixante mille) étaient juifs.

Haika, parlait yiddish et hébreu à la maison et apprit le polonais à l’école. Elle étudia au très réputé lycée Tarbut, qui excellait dans les humanités. « J’ai eu le meilleur de tout », a-t-elle écrit dans ses mémoires, « de beaux vêtements que ma mère et ma sœur m’obligeaient à porter, des livres dont je m’occupais moi-même. »
Dès son plus jeune âge, sa vie fut mêlée au projet sioniste. A onze ans, Haika rejoignit l’HaShomer Hatsaïr, le mouvement de jeunesse socialiste qui attirait l’élite de la jeunesse juive. Ce mouvement enseignait une idéologie socialiste et préparait l’immigration vers Israël, et encourageait également l’étude des sciences sociales et de la littérature et du folklore yiddish.

À la fin de ses études à Bialystok en 1938, elle s’inscrivit à l’Université hébraïque de Jérusalem, fut admise et reçut un certificat d’immigration. Mais la direction du « mouvement » lui expliqua qu’on avait encore besoin d’elle et qu’elle devait continuer à coordonner l’instruction du « mouvement » dans l’est de la Pologne. Militante consciencieuse et fidèle, Haika accepta la décision et reporta son émigration. Ce fut la première mais non la dernière fois qu’elle renonça à ses plans personnels pour le bien commun.

Quelques jours après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants du mouvement emmenèrent Haika Grosman à Varsovie, où elle fut informée qu’elle avait été élue membre de la « direction alternative » choisie pour diriger le « mouvement » pendant la guerre, puisque les dirigeants plus chevronnés, bien connus des autorités, étaient contraints de se retirer vers l’est. Haika avait dix-neuf ans à l’époque. En septembre 1939, la Pologne succomba aux troupes allemandes. Des milliers de réfugiés juifs remplissaient les routes vers l’est, vers les territoires occupés par les Russes. Parmi eux, se trouvaient les jeunes des mouvements haloutsiques. Haika arriva à Vilna (Vilnius), où elle s’occupa d’instruire les diplômés dans la grande communauté de Kovno (Kaunas). Lorsque l’armée soviétique conquit la Lituanie et que les « communes » entrèrent dans la clandestinité, elle retourna à Vilna et s’impliqua dans l’activité clandestine. Le « certificat pour l’aliyah » lui parvint encore une fois. Une fois encore, le « mouvement » l’informa qu’elle était nécessaire et Haika décida de rester. A la suite l’invasion allemande de l’URSS en juin 1941, Vilna fut capturée. Des milliers de jeunes, dont les plus remarquables de son mouvement, se tournèrent vers l’est. A un coin de rue dans la ville de Vilna, les membres de la jeune direction se réunirent pour une consultation rapide. Ils décidèrent de partir. Haika annonça qu’elle restait. En tant que femme, il serait plus facile pour elle de se délacer. De plus, son physique « aryen » la protégerait.

Des milliers de juifs de Vilna furent capturés et déportés vers le site d’extermination en masse de Ponary, à dix kilomètres de Vilna. Le 6 septembre 1941, les quelques Juifs qui restaient dans la ville furent transportés vers le Ghetto. Haika, adoptant une fausse identité, sortit du Ghetto, traversa les limites des zones d’occupation et atteignit les membres du « mouvement » dans de nombreux ghettos, y compris Varsovie, où elle rapporta les meurtres en masse qui se déroulaient dans l’est de la Pologne. Elle participa au rassemblement du « mouvement » dans un couvent près de Vilna, où le groupe, dirigé par Abba Kovner (1918-1988), décida la résistance armée. Envoyée à Bialystok pour organiser la lutte clandestine, elle fit office de liaison entre Vilna, Bialystok et d’autres ghettos. Haika était une jolie jeune femme qui conservait une présentation presque élégante même dans les conditions de la guerre, tout en effectuant des missions dangereuses. Ses « munitions » étaient la débrouillardise, l’audace, le courage, le sang-froid et la vigilance constante, ce qui la sauva de situations quasi-désespérées.
« Ma règle », raconta-t-elle, « était de ne pas faire de sentiment. Mon sac était toujours net, pas de photographies personnelles, pas de souvenirs. Je n’ai jamais écrit un mot, je n’ai gardé ni journal ni notes. Tout était mesuré et calculé. » Dans le ghetto, elle et son proche ami Edek Borks (1943) s’efforcèrent sans relâche d’unifier les mouvements de jeunesse sionistes et communistes clandestins. Elle fut le personnage central dans les négociations avec Efraim Barasz (1892-1943), président du Judenrat de Bialystok (Conseil juif), pour l’inciter à permettre l’activité clandestine et obtenir son soutien. Le front uni, dirigé par Mordechai Tennebaum (1916-1943), ne fut formé que le 16 août 1943, à la veille de l’action allemande pour exterminer le Ghetto de Bialystok. Le soulèvement désespéré qui éclata fut rapidement écrasé par les Allemands, qui avaient appris la leçon du Ghetto de Varsovie. Haika réussit à échapper du côté aryen, en faisant des adieux précipités à sa mère, qui était dans le convoi des déportés. Entre août 1943 et août 1944, Haika participa à la formation d’un groupe de six femmes à Bialystok, dénommé « le comité antifasciste ». L’objectif de leur dangereuse activité était de maintenir le contact avec la brigade de partisans soviétiques dans la forêt: elles conduisaient des Juifs vers eux, établissaient des relations avec des Allemands antifascistes dans la ville et utilisaient leur aide pour acquérir des munitions pour la résistance et les partisans.
Lors de la capitulation des troupes allemandes, Haika Grosman et ses amis marchaient en première ligne, côte à côte avec les combattants de la brigade soviétique qui entrèrent dans la ville en août 1944. Haika, qui reçut du gouvernement polonais la plus haute médaille nationale pour extrême courage, resta à Bialystok, mais refusa l’appel répété de ses amis à rejoindre officiellement la direction communiste. En même temps, elle intégra le nouveau régime et servit dans les forces de sécurité qui recherchaient les collaborateurs nazis. À cette époque, à la fin de 1944 et au début de 1945, ce qui restait des directions des mouvements Haluts cherchait un moyen d’atteindre les survivants des camps et les réfugiés qui étaient rentrés d’URSS. Les membres de HaShomer Hatsaïr en Pologne retrouvèrent Haika et, lors d’une rencontre chargée d’émotion, se firent le récit des difficultés et des horreurs de leurs expériences personnelles. Informant ses supérieurs des forces de sécurité qu’elle rejoignait ses camarades sionistes juifs, Grosman retrouva la communauté à Varsovie en avril 1945. Jusqu’à son émigration vers Israël en mai 1948, elle opéra principalement dans le domaine politique, en tant que chef du département de la jeunesse du Comité juif central formé par les autorités polonaises. En tant qu’ héroïne de guerre reconnue, elle établit des liens politiques qui l’aidèrent à organiser des institutions pour l’accueil des enfants réfugiés. En même temps, elle devint la figure centrale qui, avec Yitzhak Zuckerman (Antek, 1915-1981) favorisa l’établissement d’une organisation qui chapeautait tous les mouvements de pionniers, persuadée que l’unité était nécessaire pour la réadaptation des survivants et leur immigration en Palestine. Avec Antek, elle participa à la première conférence des dirigeants sionistes, tenue à Londres en août 1945. Bien que les deux magnifiques personnes, représentatives de l’héroïsme juif pendant la Shoah, reçurent un accueil admirable, elles ressentirent la solitude de leur lutte. À Londres, Haika ressentit pour la première fois le poids de la domination politique du Yishuv. Ya’akov Hazan (1899-1992) et Meir Ya’ari (1897-1987), les dirigeants du HaShomer Hatsaïr, la chargèrent de s’opposer à l’unification des mouvements Halutz établis en Pologne. Haika résista et discuta, mais accepta finalement le verdict.

En 1948, Grosman arriva en Israël au milieu de la Guerre d’Indépendance. Jeune femme hautement expérimentée, chef sans troupes, elle fut accueillie avec une grande émotion, mais devait faire ses preuves à nouveau. Au Kibbutz Evron, elle rencontra son chef de groupe d’avant-guerre, Meir Orkin (né en 1914) avec qui elle se maria.
Le 21 septembre 1949, un jour après avoir terminé son ouvragemonumental, « Les gens de la clandestinité », Haika donna naissance à sa première fille, Leah. Dans ce livre, elle décrivait les souffrances des membres du HaShomer Hatsaïr et d’autres mouvements, ainsi que des Juifs de Vilna et de Bialystok.
En 1950, elle fut élue à la tête du conseil local de Ga’aton, une région qui comprenait des kibboutzim, des camps de transit de nouveaux immigrants et des villages arabes. Nouvelle immigrante elle-même, Haika Grosman s’impliqua dans la réadaptation des populations d’après-guerre, tant arabes que juives, traitant avec compétence les problèmes délicats de la terre, du chômage et du logement. Elle s’intégra rapidement dans la vie au kibboutz, travaillant à la cuisine, instruisant les jeunes et servant de secrétaire au kibboutz, mais son instinct politique la laissait inquiète.
Elle devint secrétaire du Mapam (Parti pionnier sioniste travailliste de gauche) dans la région de Haifa, participant aux luttes des syndicats ouvriers. En 1969, elle fut élue à la Knesset en tant que représentante du Mapam, à l’époque allié avec le Parti travailliste israélien.
A la Knesset Haika, fut chef de la Comission des services publics. Son principal centre d’intérêt et sa contribution portèrent sur la législation sur les questions sociales, les jeunes en détresse, le statut des femmes et la lutte pour l’égalité, les quartiers défavorisés, la santé et les problèmes des personnes âgées. Elle fut également active dans le dialogue permanent avec la population arabe du pays. Vers la fin de son activité à la Knesset, elle coordonna le groupe parlementaire du Mapam et devint vice-présidente de la Chambre.

Grosman reprit son activité consacrée à la mémoire de la Shoah dans le mouvement des kibboutz et en Israël alors qu’elle était déjà une personnage public important. En 1988, après la mort de Rozka Korczak, elle fut nommée présidente de Moreshet, coordonnant de vastes activités éducatives pour inculquer la mémoire de la Shoah. Elle participa également à la publication de livres et de périodiques, tout en consacrant la plus grande partie de son énergie à la collecte de fonds pour la création d’une maison de commémoration des activités des mouvements de jeunesse halutziques pendant la Shoah, un projet qu’elle ne put malheureusement pas accomplir.

Haika Grosman était une femme intégre qui n’hésitait jamais à exprimer ses opinions de manière ouverte. En 1945, lors d’une conférence à Londres, elle affronta les participants avec les mots: « La guerre est terminée depuis des mois et ni messager ni argent n’est arrivé d’Erez Yisrael ». Bien qu’elle ait été choisie par son parti comme candidate au cabinet israélien, elle prit la tête de l’opposition à rejoindre le gouvernement parce que sa plate-forme n’était pas conforme aux principes du parti.
Lors de ses rencontres avec les dirigeants mondiaux, elle ne s’abstenait jamais de les réprimander, comme elle le fit avec le Premier ministre polonais, Myeczyslaw Rakovsky, pour ses accusations contre les Juifs pendant la crise économique. Elle rabroua le ministre russe des Affaires étrangères, Evgeny Primakov, pour son soutien au nationalisme arabe et les dirigeants allemands pour leur déni de la responsabilité allemande pour les actes nazis. Elle parlait d’une voix claire et directe. Ses adversaires politiques en Israël la respectaient pour son intégrité et ses positions. Menahem Begin (1913-1992) la considérait comme une « sœur de combat ».

Tout en remplissant tous les devoirs d’un membre du kibboutz, elle tenait à conserver une allure élégante, chose plutôt rare parmi les membres féminins des kibboutz à l’époque.

Grosman, qui atteignit la maturité pendant la Shoah, connut l’horreur, combattit et survécut, s’opposait formellement aux opérations de vengeance après la guerre et était contre la haine de l’autre comme dernier recours de la victime. Dans sa vie politique, elle défendit toujours l’égalité civile complète pour la population arabe, ainsi que la justice sociale et la paix. Sa dernière mission publique fut d’accompagner le Premier ministre Yitzhak Rabin (1922-1995) aux cérémonies commémoratives de la Journée de la Mémoire de la Shoah en Pologne en 1993.

La veille du Jour de l’Indépendance en 1993, Haika reçut l’honneur d’allumer une torche lors de la cérémonie d’ouverture au Mont Herzl. Lors d’une cérémonie à Abu Ghosh, qui se tenait dans la maison de Muhammad Musa Abu Ghosh, Haika déclara: « Je suis très heureuse d’avoir été honorée comme ex-membre de la Knesset et comme survivante de la Shoah pour allumer une flamme aux côtés d’un Arabe qui a lié son destin à l’État d’Israël. Je sens les étapes de la paix approcher. »

À la fin de la cérémonie, en sortant, elle trébucha sur les marches, tomba et subit des lésions cérébrales. Pendant trois ans, elle resta sans connaissance, soutenue par son mari, sa famille et ses membres. Elle s’éteignit le 26 mai 1996.

(Source: Jewish Women’s Archive)

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FRANCE BLOCH-SERAZIN (1913-1943)

CJN_07-FRANCE BLOCH-SERAZINLe 12 Février 1943, dans la prison de Hambourg, France Bloch-Sérazin écrit ses dernières lettres à ses parents, ses amis et à son mari Frédo.
Ce matin du 12 février, un procureur allemand venait de lui lire le texte de sa condamnation à mort par décapitation, exécution qui aurait lieu le même soir à 21 heures.

« Mes amis,
Ce soir, je vais mourir, à 9 heures, on m’exécutera. Je n’ai pas peur de quitter la vie, je ne veux seulement pas attacher ma pensée sur la douleur atroce que cela m’est de vous quitter tous, mes amis.
J’écris en même temps deux lettres, à papa et maman et à Frédo… – arriveront-elles ? – Je pense aussi à Berthe et à tous ceux que j’ai aimés. Madame Dreyfus est la dernière amie que j’ai vue avant de quitter le sol français. Je l’embrasse. Beaucoup de camarades vous renseigneront sur ce qu’a été ma captivité. Je ne vous la raconte pas. Je n’en ai d’ailleurs pas envie. Ce que je veux, C’est vous dire au revoir. Je meurs sans peur. Encore une fois, la seule chose affreuse, C’est de se quitter. Je serai très forte jusqu’au bout. Je vous le promets. Je suis très fière de tous ceux qui sont déjà tombés, de tous ceux qui tombent chaque jour pour la libération.
Je vous demande tous d’entourer maman et papa, de rester près de Frédo, de m’élever mon fils adoré. Il est à vous. Si tante Maimaime continue à avoir Eliane j’en suis heureuse, une vie dont je n’ai rien, rien à regretter. j’ai eu des amis et un amour, vous le savez, et je meurs pour ma foi. Je ne faillirai pas. Vous verrez tout ce que je ne verrai pas. Voyez-le, et pensez à moi sans douleur. Je suis très, très calme, heureuse, je n’oublie personne. S’il y en a que je n’ai pas nommés, cela ne veut pas dire que je les oublie. Je pense à vous tous, tous. Je vous aime, mes amours, mes chéris, mon Roland. »

France Bloch est née à Paris, le 21 février 1913, dans une famille d’intellectuels juifs. Son père, Jean-Richard Bloch, écrivain antifasciste, sera conseiller de la République en 1946. Sa mère, Marguerite Herzog, sœur de l’académicien André Maurois (pseudonyme de Emile Wilhelm Herzog) sera membre du Conseil National des Femmes françaises après la Seconde guerre mondiale.
France Bloch fait ses études secondaires au Collège Sévigné, passe une licence de physique- chimie. Parallèlement, elle s’engage dans des actions de solidarité avec la jeune république espagnole et adhère en 1937 au Parti communiste français. Elle y rencontre Frédo Sérazin, ouvrier métallurgiste et responsable syndical. Ils se marient en 1939, et un an plus tard ils ont un enfant, Roland. En février 1940, son époux Frédo est arrêté avec d’autres communistes (il sera assassiné en 1944 par la milice à Saint-Etienne). En octobre de la même année, la promulgation du statut des juifs interdit à France de travailler dans un institut d’État. Elle se réfugie alors à Bordeaux avec son fils, puis regagne la capitale. De retour à Paris, elle reprend contact avec les communistes entrés dans la clandestinité et s’engage dans un des premiers groupes de Francs Tireurs Partisans (F.T.P.). A l’aide d’une ronéo installée dans sa cave, elle reproduit des tracts puis s’engage totalement en prenant part à la diffusion de la littérature clandestine contre l’occupant allemand.
Mais ce sont surtout ses connaissances de chimiste qui serviront la Résistance. Dans son appartement parisien du 19e arrondissement, place du Danube, elle installe un véritable laboratoire dans lequel elle fabrique des détonateurs, des explosifs et des poisons. Elle n’hésite pas à participer aux actions armées lorsqu’il manque un partisan : aussi se joint-elle à l’attaque d’une cartonnerie de Saint-Ouen qui travaillait pour les Allemands, elle accompagne encore les premiers F.T.P. qui dynamitent les voies ferrées, sous prétexte de vérifier la qualité de son explosif.

Le 16 mai 1942, France Bloch-Sérazin est arrêtée par la police française à son domicile. Après quatre mois d’interrogatoires et de tortures, dans une cellule de la Prison de la Santé, elle est condamnée à la peine de mort par un tribunal militaire allemand dirigé par Carl-Heinrich von Stülpnagel (Feldkriegsgericht des Kommandanten von Groß-Paris) le 30 septembre 1942, avec dix-huit coïnculpés qui sont immédiatement exécutés.
La peine de mort pour femmes en France étant interdite, France est déportée le 10 décembre 1942 en Allemagne et enfermée dans la prison (Zuchthaus) à Lübeck-Lauerhof. Elle est guillotinée à Hambourg le 12 février 1943 dans la cour de la maison d’arrêt de Holstenglacis-Wallanlagen, le Untersuchungshaftanstalt Hamburg.

En 2005, Marie Cristiani a réalisé pour FR3 Corse, un documentaire sur la vie de ce couple héroïque intitulé « France Bloch, Frédo Sérazin, un couple en résistance ».
On peut en visionner un extrait sur youtube:

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