REGINE-ARIADNA SCRIABINA-KNOUT (1905-1944)

CJN_14-REGINE-ARIADNA SCRIABINA-KNOUTDans notre galerie de portraits de combattantes juives extraordinaires, Ariadna Scriabina est certainement un cas à part.

Ariadna Aleksandrovna Scriabina, était la fille du célèbre compositeur russe Alexander Scriabin et de Tatyana Schletzer avec laquelle il vivait maritalement bien que toujours marié avec sa première femme. Elle nait à Bogliasco près de Gênes, en Italie, où son père travaille à la composition de son « Poème de l’Extase », le 26 octobre 1905.

Le 14 avril 1915, Scriabine meurt d’une septicémie, laissant sa famille sans ressources. La femme légitime de Scriabine, Vera, accepte de prendre en charge les enfants qu’il a eu avec Tatiana, qui sont alors autorisés à porter son nom.

Dès l’adolescence à Moscou, Ariadna montre déjà une forte personnalité. Artistiquement, ses goûts la portent vers les mouvements d’avant-garde. Bien qu’elle ne soit guère appréciée à l’école en raison de ses origines nobles et de son tempérament, elle n’en a cure. Elle a alors comme but de devenir une poétesse célèbre.
À 15 ans, elle écrit des vers avec sa sœur Marina sous le pseudonyme commun de Mirra. Ses vers sont souvent consacrés à des célébrités russes et ont un style influencé par Marina Tsvetaeva, une amie de la famille. Quand elle écrit seule, Ariadna prend le nom de plume d’Ariadna Orlitskaya, car, bien qu’elle adore son père, elle ne veut pas profiter de sa renommée.
En janvier 1922, son collège ferme définitivement et en mars, sa mère meurt après une longue période de dépression. Les sœurs doivent quitter leur appartement de Moscou transformé en musée Scriabine. Elles quittent la Russie, Maria part rejoindre des parents en Belgique, tandis qu’Ariadna rejoint son oncle Boris Schletzer à Paris.

En 1924, elle épouse le compositeur français Daniel Lazarus.
L’année suivante, Ariadna publie son recueil de poèmes sous le simple titre : Poèmes. Ils sont critiqués par le poète russe Georgy Adamovitch pour leur style peu original, tandis que Semyon Liberman les décrit comme de bons vers, plaisants, intelligents et de bon niveau. Le poème principal du recueil est dédié à Boris Schletzer et porte comme épigraphe une phrase de son père : Poème de l’extase.

Au début de 1924, elle se marie avec le compositeur français Daniel Lazarus. Celui-ci est charmé par son impudence et son arrogance. Elle fume beaucoup, boit de la vodka sans retenue et est toujours affamée, conséquence de ses années difficiles en Russie. Malgré cela, elle restera svelte tout au long de sa vie, pesant dans les 47 kg. Comme auparavant, elle ignore les bonnes manières et les gens qui l’entourent, ce qui a attiré Lazarus. Celui-ci ressent sa domination, bien qu’il soit âgé de sept ans de plus qu’elle et blessé pendant la Première Guerre mondiale. Il admire Scriabine, et donc sa fille. Il a conquis son cœur en mettant en musique trois de ses poèmes, mais ses parents n’apprécient pas du tout son choix, traitant Ariadna de gitane.

Le mariage résout les problèmes financiers d’Ariadna, mais lui en procure d’autres. Elle ne s’entend pas avec sa belle-famille et est déçue par sa production poétique.
Peu de temps après la naissance de sa deuxième fille, Ariadna quitte Lazarus en emmenant ses deux filles.

Elle épouse ensuite en seconde noces, l’écrivain français René Mejean dont elle est bientôt désillusionnée. Alors qu’elle est enceinte, elle lui déclare qu’il n’est pas le père de l’enfant, ce qui lui brise le coeur.

Paris est alors la capitale des exilés russes dont certains possèdent des cafés, des restaurants, des magasins russes et publient des journaux, magazines et livres en russe. La plupart des mariages se font au sein de la communauté, et les enfants sont envoyés dans des crèches et écoles russes. Cependant, les Juifs russes constituent un groupe à part qu’Ariadna fréquente ainsi que son futur troisième mari Dovid Knout.
Duvid Meerovich Fiksman (Dovid Knout) est un Juif de Bessarabie, né à Kichinev, fils d’un épicier. Après l’annexion de la Bessarabie par la Roumanie, il a émigré à Paris, où il exerce divers métiers. Il admire la poésie de Pouchkine, et commence à publier ses propres poésies quand il retourne à Kichinev. Sa poésie et son caractère plaisent beaucoup à Ariadna.

Après son expérience décevante en poésie, Ariadna se tourne vers la prose et pendant plusieurs années travaille à un roman qu’elle ne terminera pas, qui a pour sujet une jeune fille juive prénommée Léa Livshits. Elle a l’habitude de travailler au lit, en fumant, et a horreur qu’on la dérange. Elle n’a rien d’une fée du logis et manque toujours d’argent.

Ariadna et Dovid suivent anxieusement la montée de l’antisémitisme en Europe, surtout en Allemagne. Peu à peu, ils deviennent tous deux des sionistes convaincus, et Ariadna adopte des positions encore plus radicales que Dovid. Car son sionisme est une passion plutôt qu’une idée abstraite. Elle devient intolérante aux moindres manifestations d’antisémitisme au point que beaucoup de ses amis juifs se sentent gênés par ses réactions excessives. Par exemple, elle déclare un jour qu’il n’y a que deux façons de résoudre le « problème arabe »: « les expulser de notre terre ou leur couper la gorge. »

Début 1939, Ariadna et Dovid parviennent à lancer un journal « Affirmation » qui vise à éveiller la conscience nationale des Juifs. La parution du journal est un événement important pour les Juifs de Paris et en août 1939, Knout est invité au XXIe Congrès Sioniste Mondial à Genève.

Une semaine après le Congrès, la Seconde Guerre mondiale éclate. Knout est mobilisé dans l’armée française dès le premier jour de la guerre, le 1er septembre 1939, et le journal doit fermer. Il fait son service à Paris, et le 30 mars 1940, lui et Ariadna enregistrent enfin leur mariage. Quelques jours plus tard, elle se convertit au judaïsme et prend le nom de Sarah. Elle demande ensuite à tous ses amis de l’appeler uniquement par son nouveau nom. Sa conversion au judaïsme est perçue comme une trahison par la communauté d’immigrants russes majoritairement chrétienne.

A l’approche des troupes allemandes vers la capitale, l’unité de Knout est déplacée vers le sud, tandis qu’Ariadna avec ses enfants reste à Paris. Elle commence à travailler dans une usine, mais celle-ci ferme seulement trois jours plus tard, alors que les gens commencent à fuir Paris. Son oncle Boris Schletzer lui propose de le rejoindre dans les Pyrénées, mais elle refuse de partir sans son mari. Peu de temps avant que les Allemands entrent à Paris, elle s’installe chez son mari à Toulouse.

Toulouse fait partie de la soi-disant «zone libre», où il n’y a ni batailles, ni forces d’occupation, mais une « milice » mise en place par le régime de Vichy. L’attitude envers les Juifs est hostile, si bien que Knout cesse de parler en russe et utilise le français même avec ses enfants. La plupart des Juifs tentent de fuir via Marseille vers l’Amérique du Sud. Les Knout essayent également, mais échouent. La vie est difficile, et ils acceptent n’importe quel travail.

Au début de 1942, Dovid et Ariadna publient une brochure intitulée « Que faire? » sur les problèmes des Juifs dans la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle ils soutiennent la nécessité d’une organisation de résistance juive. Dovid lit la brochure à plusieurs sionistes de Toulouse, mais seul Abraham Polonski est d’accord avec lui alors que les autres jugent l’idée suicidaire. Malgré les objections des sionistes, Knuts, Polonski et son épouse créent une organisation, dénommée « Bnei David » (« les enfants de David ») et plus tard « l’Armée Juive ».

Pour des raisons de clandestinité, Sarah-Ariadna adopte un surnom – Regina. Elle prête serment lors d’une cérémonie d’adhésion à l’Armée Juive qui, au fil des années, rassemble près de 2 000 personnes. Les membres de l’Armée Juive sont recrutés parmi les ouvriers d’usine, les étudiants de l’Université de Toulouse et dans les synagogues. Leurs premières tâches sont assez simples: apporter de la nourriture aux réfugiés juifs d’Allemagne qui sont détenus dans des conditions difficiles au camp du Récébédou près de Toulouse. Plus tard, ils commencent à collecter des armes et des informations sensibles, cachent des Juifs à haut risque dans les fermes et les monastères éloignés et les transfèrent en Suisse et en Espagne. Ils commettent également des actes de sabotage contre les nazis et leurs collaborateurs. Ariadna est impliquée dans une des tâches les plus difficiles et les plus dangereuses: transférer des enfants juifs dont les parents ont été déportés vers les camps. On apprend aux enfants à ne pas sousciter de soupçons et à réagir de manière appropriée aux événements imprévus pendant le voyage.

En novembre 1942, la police arrête Arnold Mandel, membre de l’Armée Juive, ami de Knout depuis Paris. Mandel donne le nom et l’adresse de Knout, mais la résistance l’apprend par ses informateurs, et lorsque la police fait une descente dans l’appartement, ils ne trouvent aucune preuve. Pourtant, Knout est désormais suspecté et le réseau l’expédie en Suisse. Complètement investie dans ses activités clandestines, Ariadna refuse de l’accompagner malgré sa grossesse.

Au début de 1944, l’Armée Juive était assez forte pour former une Légion juive indépendante afin d’aider les forces alliées à libérer la France. À cette fin, ils rencontrent des représentants britanniques à Marseille puis à Paris. Cependant, lorsque deux représentants sont envoyés à Londres, ils sont capturés par la Gestapo. Peu de temps après, la Gestapo arrête 25 militants de l’Armée Juive sur dénonciation.

Le 22 juillet 1944, Ariadna a rendez-vous pour recruter un nouveau membre pour l’Armee Juive. Avec son camarade Raul Leon, elle tombe dans un guet-apens tendu par deux miliciens. Un des deux miliciens part chercher du renfort, laissant le second tenir en respect les deux suspects sous la menace d’une arme. Profitant d’un moment d’inattention, Leon se saisit d’une bouteille vide et la jette sur le milicien, qui tire instinctivement, tuant Ariadna sur le coup. Blessé aux deux jambes, Leon réussit tout de même à s’enfuir et fournira plus tard les détails de la mort d’Ariadna.

Trois semaines plus tard, Toulouse est libérée.

Ariadna recevra à titre posthume la Croix de guerre et la Médaille de la Résistance. Une plaque commémorative a été apposée sur le mur de la maison où elle a été tuée.

 Pour revenir vers le site : https://www.yiddishpourtous.com/souvenirs-et-t-moignages