MILA RACINE (1919-1945)Mila-Myriam est la fille de Georges (Hirsch) Racine (selon son patronyme francisé) et de son épouse Berthe (Bassia). La fratrie compte deux autres enfants, un fils, Emmanuel et une sœur, Sacha, qui épousera le résistant juif Maurice Maidenberg. Fuyant le régime soviétique et l’antisémitisme, la famille Racine semble avoir fait le choix de la France, plus précisément de Paris, vers le milieu des années 1920. De l’enfance et de la formation de Mila Racine, nous savons peu de choses. Une mention toutefois, trouvée dans les archives du lycée Racine (Paris, VIIIe arrondissement), atteste de l’obtention par Mila Racine du certificat d’études secondaires le 7 juillet 1936. Cette dernière fut-elle spontanément tentée ensuite par une carrière d’assistante sociale ou bien sont-ce les évènements de la Seconde Guerre mondiale qui l’amenèrent à s’orienter vers cette profession ? Nous l’ignorons. Toujours est-il qu’une fois repliée avec sa famille à Toulouse, dans le sud-ouest de la France, au début des hostilités, Mila Racine porte assistance au nom de la WIZO, le mouvement des femmes sionistes, aux internés des camps d’internement du Sud-ouest, surtout de Gurs (Pyrénées Orientales).

En mai 1942, Simon Lévitte réunit à Montpellier le congrès fondateur du Mouvement de la jeunesse sioniste (MJS). Le militantisme de Mila Racine trouve ancrage dans ce mouvement de résistance sioniste qui s’attache avant tout à défendre la population juive et, plus particulièrement, les enfants, cibles les plus fragiles des persécutions des autorités allemandes de l’Occupation mais aussi de l’État français. Mila Racine a-t-elle assisté à ce congrès ? On ne peut que très sérieusement le supposer. De Toulouse puis Luchon d’où elle portait secours aux internés, elle gagne Saint-Gervais, en Haute-Savoie, où elle dirige un groupe local du tout nouveau MJS, puis Annecy. Cette période marque aussi le passage à la résistance civile d’un groupe de jeunes gens formé de Roland Epstein Maurice Maidenberg, Sacha Racine, la petite sœur de Mila, et Rolande Birgy dont l’attachement aux valeurs de la Résistance les pousse à se dépasser. Ils rallient tous le MJS.

Fin juillet 1943 Simon Lévitte confie à Tony Gryn, de son nom véritable Nathanel T. Garin, la tâche d’organiser pour le réseau clandestin du MJS, Éducation physique, un service assurant le passage clandestin d’enfants et d’adultes en Suisse, avec Emmanuel Racine, le frère de Mila, dit « Mola », qui travaille en étroite collaboration avec Georges Loinger, de l’OSE. C’est probablement à cette date que Mila Racine accepte la responsabilité de la section du MJS de Saint-Gervaisle-Fayet en Haute-Savoie, où elle est épaulée par Joseph Kott, avant de devenir l’adjointe de Tony Gryn. Sa vie est rythmée par les voyages en Suisse, qui se multiplient dans l’été 1943, avec de petits effectifs. Mais lorsqu’en septembre 1943, l’ancienne zone d’occupation italienne cesse d’être un refuge, elle prend plus de risques encore, secourant les réfugiés affolés et conduisant en Suisse des groupes trop importants pour ne pas attirer l’attention. Compromise, elle doit quitter Saint-Gervais pour Annecy. Dans le cadre de ces activités, Mila Racine et Roland Epstein accompagnent, le 21 octobre 1943, un convoi de vieillards et d’enfants vers la Suisse, via Annemasse, lorsqu’ils sont interceptés par une patrouille allemande à Saint-Julien-en-Genevois. Tony Gryn, en se souvenant de ce jour, relatera non sans un sentiment de culpabilité : « Mila a été arrêtée à ma place, car nous avons changé de convoi. Il y avait deux convois le même jour, elle était fatiguée, je lui ai offert de prendre ma place ».

Lors de son arrestation Mila Racine présente une fausse carte d’identité au nom de Marie-Anne Richemond, née à Grenoble, département de l’Isère, le 14 septembre 1923. Elle est emprisonnée dans la cellule n° 127, Roland Epstein dans la cellule n° 132 de l’hôtel Pax, transformé en centre de détention et de torture par la Gestapo. Le registre d’écrou de la prison consigne la mémoire, en outre, de l’arrestation le même jour de quatre adultes et de deux enfants : Erica Mauren, née en 1917, accompagnée d’un enfant, Jeannette Mauren (Lyon, 10 décembre 1942 – 21 octobre 1943) ; Olga Stiasny née en 1903, accompagné également d’un enfant, Thomas Charles ; et le couple Rachel et Abraham Vengerowsky, tous transférés à Drancy, l’antichambre d’Auschwitz. Mila Racine, s’appuyant sur ses faux papiers qui masquent sa judéité, évite, dans un premier temps, la déportation vers l’Allemagne. Le maire d’Annemasse, Jean Deffaugt (1896-1970), futur Juste parmi les Nations, et quelques camarades de Mila Racine échafaudent un plan d’évasion pour la jeune femme. Elle refuse, ne souhaitant pas que le maire ou toute autre personne soit tenue pour responsable si elle parvenait à s’échapper. Elle est transférée à la prison Montluc à Lyon sous le matricule 826482 avant de suivre les 958 Françaises déportées de Compiègne à Ravensbrück le 30 janvier 1944, le gros des dites « 27000 » en raison des numéros qui leur sont attribués sur place, de 27030 à 27998.

Mila-Myriam est déportée pour sa part le 3 février 1944, par le convoi n° 85. Elle reçoit à son arrivée au camp, au terme d’un éprouvant voyage, le matricule 27918. Elle fait donc partie des « 27000 ». Les témoignages des compagnes de Mila Racine, dont Marie-José Chombart de Lauwe et Denise Vernay, décrivent sa conduite comme exemplaire. Fidèle à ses idéaux, elle tente inlassablement d’apporter aide et réconfort aux internées. Le témoignage de Gaëtane, compagne de déportation à Ravensbrück jusqu’en juillet 1944, donne un éclairage convergent : « Dès le départ, j’ai su qu’elle était juive, je suis protestante. Nous nous parlions souvent. Une vive sympathie nous attirait l’une vers l’autre. Elle me parlait de « ses enfants », de sa « chorale », de tout le travail clandestin, qui pour sauver de jeunes vies, l’avait amenée là, dans cet enfer. Au bloc 13, elle avait formé une petite chorale, [……] On lisait dans ses yeux […..] la ferme détermination de ne se laisser vaincre ni par l’ennemi, ni par ce milieu dans lequel nous vivions. Elle était toujours gaie ! (et vous savez ce qu’il en coûtait d’efforts) serviable, elle s’occupait beaucoup des vieilles femmes et des malades, nous étions un bloc de quarantaine ». Animée d’une force que rien ne semble pouvoir anéantir, Mila Racine parvient encore à organiser une chorale à destination des enfants au bloc 13. Le 2 mars 1945, se portant volontaire pour un Kommando extérieur, elle accompagne un groupe de travailleuses envoyé au camp de Mauthausen pour restaurer les voies ferrées détruites par les bombardements alliés. Le 20 mars 1945, à quelques jours de la libération du camp de Mauthausen, elle trouve la mort à Amstetten sous le feu d’un bombardement des forces alliées.

Le général Granier, commandant du gouvernement militaire de Lyon, cita le 29 avril 1950 à l’ordre de la Division et à titre posthume le sacrifice de Mila Racine « pour que vive la France ». En Israël, son action trouva un écho symbolique lors de l’inauguration d’une crèche Mila Racine à Tel Aviv le 25 novembre 1981.

(Source: Emmanuelle Polack in Archives Juives vol. 48 2015/I)

L’historienne Emmanuelle Polack a inspiré une série de bandes dessinées en 4 tomes « Femmes en Résistance » dont le dernier paru en mars 2016, scénarisé par Régis Hautière et Francis Laboutique est consacré à Mila Racine. Les dessins sont d’Olivier Frasier. La série a fait l’objet d’une exposition au Mémorial de la Shoah en 2016.

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