GUSTA DAWIDSON DRAENGER« De cette prison, dont nous ne sortirons pas vivants, nous, jeunes combattants qui sommes sur le point de mourir, vous saluons. Nous offrons volontiers notre vie pour notre cause sacrée. Nous demandons seulement que nos actions soient inscrites dans le livre de la mémoire éternelle. Que les souvenirs conservés sur ces morceaux de papier épars soient rassemblés pour composer un tableau de notre détermination inébranlable face à la mort « .
Gusta Davidson Draenger – « Justyna ». Janvier 1943, Prison de Montelupich.
Ainsi commence le Journal de Justyna, le récit par Gusta Davidson Draenger des activités de la Résistance juive de Cracovie, en particulier du groupe de jeunes Akiba auquel elle appartenait. C’est de fait comme un journal des événements. Dans son journal, Gusta utilise uniquement des noms de codes polonais pour les membres du groupe Akiba, afin de ne pas les mettre en danger. Son nom de code à elle, « Justyna », est utilisé tout au long du récit.Gusta Dawidson était née en 1917 à Cracovie dans une famille extrêmement religieuse de hasidim de Gur. Elle était membre du mouvement de jeunesse des B’nos Ya’akov d’Agudat Israël. Après avoir terminé l’école locale, elle suivit des cours supplémentaires dans une école pour l’apprentissage des langues étrangères.

Un membre du mouvement de jeunesse Akiba (un mouvement de jeunesse tarditionnaliste, affilié au parti des Sioniste généraux de centre-droit) persuada Gusta de le rejoindre et elle devint l’une de ses membres actifs, totalement impliquée dans le travail éducatif au sein du mouvement, d’abord en tant que chef de groupe et plus tard comme membre du comité central du mouvement en Pologne. Parallèlement, elle écrivait et dirigeait la rédaction du journal du mouvement pour la jeunesse, Zeirim, et gérait les archives du mouvement à Cracovie. Cela s’avéra une préparation inattendue pour l’écriture de son remarquable journal, qui démontre à la fois son pouvoir d’expression et son observation pénétrante des personnes et des situations.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata le 1er septembre 1939, trois des leaders les plus jeunes du mouvement – Aharon (« Dolek ») Liebeskind (1912-1942), Shimshon Draenger (1917-1943) et Dawidson restèrent dans la ville. Les membres plus âgés avaient réussi à émigrer en Palestine avant le début de la guerre. Il semblait que le mouvement allait récupérer sous la direction des jeunes, mais à la fin de septembre 1939, Shimshon Draenger fut arrêté par la Gestapo pour avoir été rédacteur en chef du Divrei Akiva, le journal du mouvement, qui s’était honoré d’accueillir des articles d’Irene Harand, une catholique conservatrice autrichienne, amie du mouvement, qui combattait les nazis, et avait fondé, avec l’avocat juif Zalman, une organisation anti-nazie appelée « Le Mouvement mondial contre la haine raciale et la souffrance humaine » dès 1933. Elle avait aussi publié un livre intitulé « Sein Kampf : Antwort an Hitler » (Son combat : réponse à Hitler). Les nazis avaient mis sa tête à prix 100000 Reichsmark, et elle reçut en 1969 la distinction de « Juste parmi les Nations ».
Gusta, qui était alors fiancée à Shimshon Draenger, demanda l’autorisation de l’accompagner au camp de concentration de Troppau près d’Opava dans les montagnes des Sudètes.

Au début de 1940, un énorme pot-de-vin permis leur libération, mais ils furent placés sous surveillance, obligés de se présenter à la Gestapo trois fois par semaine et de rompre toute relation avec leurs camarades et les jeunes du mouvement. Ils continuèrent néanmoins à se rencontrer en secret avec les membres du mouvement dans la maison de l’un d’entre eux. Au début de 1940, Gusta et Shimshon se marièrent.

Gusta Draenger aimait tellement Shimshon qu’elle ne pouvait supporter d’être séparée de lui. À trois reprises, elle se rendit à la Gestapo, alors qu’elle n’était pas recherchée, quand elle eut découvert qu’ils l’avaient arrêté. En dépit du contraste aigu entre leurs personnalités, il régnait entre eux une complicité profonde, et un dévouement total à la lutte contre les Allemands. Avec l’aide de Gusta, Shimshon fabriqua des faux papiers d’identité pour les membres du mouvement, ce qui leur permit de se déplacer librement entre les différents ghettos. La vente de tels papiers à ceux qui souhaitaient quitter le ghetto constituait aussi une source de revenus pour la résistance.

Gusta chercha des planques à l’extérieur de Cracovie pour cette activité dangereuse. Dans ces appartements, Shimshon fabriquait les faux papiers et les brochures imprimées pour être distribués parmi les membres du mouvement. Gusta exécutait même des missions personnelles et organisationnelles pour Shimshon. Dans sa préface au journal de Justina, publié en polonais en 1946, Josef Wulf se souvient de Shimshon Draenger comme d’une «personne obstinée qui ne n’accordait de valeur qu’à une vie difficile selon des principes et des idées. Un tel homme ne pouvait aimer qu’une femme indépendante capable de prendre des décisions, fidèle aux principes et à l’esprit de sacrifice et de combat. Il en résultait que la dureté de son mari heurtait souvent ses sentiments. » Gusta fait allusion à cette douleur dans son journal, mais avec compréhension.

Le 18 janvier 1943, son mari fut arrêté une deuxième fois lorsqu’il arriva à Cracovie après l’opération contre la Cyganeria (l’attaque par la Résistance contre l’un des cafés fréquentés exclusivement par les officiers de l’armée allemande et de la Gestapo, qui eut lieu le 22 décembre 1942) pour savoir ce qui était arrivé à ses collègues. Gusta partit le chercher, décidée à apprendre de la Gestapo s’il était entre leurs mains. En découvrant sa relation avec lui, ils l’arrêtèrent également. Alors qu’il était emprisonné dans la célèbre prison de Montelupich, elle fut incarcérée dans l’annexe pour femmes de Helzlaw, de l’autre côté de la rue.

Wulf se souvient que Shimshon, son compagnon de cellule en prison, fut emmené pour rencontrer Gusta dans le bureau du chef de la Gestapo dans la prison. L’idée était que, en voyant Gusta après avoir été affreusement torturée, il s’effondrerait et révélerait tout ce qu’il savait. Mais Gusta, comme Shimshon le raconta à Wulf, déclara fièrement déclaré aux Allemands: « Oui, c’est vrai. J’ai organisé des groupes de combattants juifs et je promets que si nous nous sauvons, nous le ferons à nouveau ». Elle espérait ainsi soutenir le moral de son mari.

A l’instar des hommes du réseau, Gusta Draenger resta en prison du 18 janvier au 29 avril 1943, jour où elle participa à l’évasion conduite par Shimshon et Avraham Leibovich (Laban) alors qu’on devait les emmener à la « Colline de la mort » à Plaszów. Parmi les femmes qui participèrent à la tentative d’évasion, il y avait Mire Gola et Genia Meltzer. Gusta et Genia furent les seules femmes qui survécurent. Gusta se dirigea vers Bochnia, près de Cracovie, où elle retrouva Shimshon. De là, ils se rendirent dans un bunker dans la forêt à Nowy Wisnicz (à 43 km de Cracovie), que leur camarade Hillel Wodzislawski de Wisnicz avait préparé à l’avance. Là ils continuèrent la lutte sous la direction de Shimshon Draenger.

Là, ils tinrent bon, comme en témoigne un journal clandestin, He-Haluz ha-Lohem (Le Pionnier combattant), que Shimshon rédigea et édita sur une machine à écrire. Au coeur de la bataille, deux cent cinquante exemplaires de chaque édition de dix pages étaient imprimés tous les vendredis. Jusqu’en août 1943, ils étaient distribués dans les ghettos qui existaient toujours, Bochnia et Tarnow, et parmi les réfugiés et les combattants juifs éparpillés dans toute la forêt. Gusta apprit qu’un Juif de citoyenneté hongroise qui vivait à Wieliczka aidait à faire passer des Juifs à travers la frontière hongroise avec des faux papiers. Comme les fascistes polonais se rapprochaient, Gusta et Shimshon décidèrent de le contacter et de lui demander son aide pour franchir la frontière. Gusta attendait un signe de son mari. Il était convenu qu’elle le rejoindrait, quoi qu’il arrive. Shimshon Draenger parvint à la maison du Juif hongrois, mais il avait été suivi par le commandant allemand, qui entra derrière lui, s’écriant triomphalement: «Cette fois, vous ne vous échapperez pas!» Shimshon demanda que sa femme soit amenée et cela fut fait. Lorsque les Allemands arrivèrent à sa cachette avec une lettre de son mari, elle se rendit immédiatement. On peut supposer qu’ils ont tous deux été exécutés immédiatement. D’eux on peut vraiment dire: « Ni dans la vie ni dans la mort, ils ne furent séparés ».

Justyna a écrit son journal alors qu’elle était en prison et attendait d’être exécutée, au cours des premiers mois de 1943. Ces circonstances rendent son compte-rendu encore plus remarquable. Elle rédigea son journal en secret, sur des morceaux de papier de toilette, et plus tard sur des morceaux de papier introduits en contrebande dans la prison. On savait que les gardiens des prisons entraient dans la cellule de façon inattendue, alors, pour écrire, Justyna restait assise près des barbelés de la fenêtre, tandis que ses compagnes de cellule se serraient contre elle. Elle savait que ses jours étaient comptés: à tout moment, elle pouvait être extraite de sa cellule et assassinée. Elle voulait que le monde connaisse les activités du mouvement Akiba et des autres organisations de jeunesse à Cracovie. Quand ses doigts torturés étaient trop douloureux pour écrire, elle dictait à ses compagnes de cellule. Afin de s’assurer que son récit serait conservé, quatre exemplaires furent copiés à la main. Des mécaniciens auto juifs qui travaillaient pour la Gestapo et étaient logés dans la prison pendant la nuit, passaient du matériel d’écriture en contrebande aux femmes de la cellule et ont pu sortir clandestinement certaines des notes. Deux ensembles complets de notes ont été cachés dans la prison, et deux autres ont été sortis en contrebande, dont l’un a survécu.

Au sein de la prison, Justyna devint un modèle et une guide spirituelle. Par exemple, elle persuada les autres détenues de se laver et de se brosser les cheveux et de garder la cellule propre. Voici un exemple de résistance spirituelle, même dans les circonstances les plus graves. Genia Meltzer qui émigra en Israël, a raconté l’influence de Justyna sur ses camarades de cellule:

« Je n’arrivais pas manger. Je n’arrivais pas à boire. Je n’arrivais pas à communiquer avec les autres. Je restais assise dans un coin de la cellule, essayant de reprendre mes esprits. ……. La tendance naturelle était de capituler, de renoncer à son humanité. Mais le leadership de Gusta nous empêcha de succomber. Bien que fermement convaincue que nous ne pouvions nous attendre qu’à une mort précoce et violente, elle ne nous laissait pas nous négliger. Elle nous fit nous laver et nous brosser les cheveux tous les jours, tant qu’il resta de l’eau et elle s’assurait que la table était nettoyée tous les jours …… .. Elle n’a jamais cru que nous allons survivre, mais elle estimait que tant que nous étions en vie, nous devions nous comporter comme des êtres humains …  »

Le journal de Justyna couvre quatre étapes (environ quatre mois), de l’histoire du mouvement Akiba.
Dans la première partie, elle décrit comment une délégation de la Société juive d’entraide à Nowy Wisniz envoya une lettre au chef de la Gestapo pour demander l’approbation d’une série de cours à proposer en vue de former les jeunes juifs aux travaux agricoles, et la permission d’établir une ferme à Kopaliny. En décembre 1941, après avoir reçu l’accord, dix des étudiants les plus fiables, y compris Justyna et son mari Szymek Draenger, furent affectés à Kopaliny. Dans la journée, ils suivaient la formation agricole pour préparer l’immigration vers Israël, mais la nuit ils expédiaient des bulletins qui diffusaient des informations sur ce qui se arrivait réellement aux Juifs et ils discutaient également comment organiser la résistance contre les nazis. En août 1942, le groupe dû interrompre ses activités à Kopaliny après que des bruits sur ses activités se soient répandus. Malgré le danger toujours présent, Justyna agardait des souvenirs plus agréables de cette époque. Elle a écrit,

« Le soleil s’enfonçait derrière la forêt qui s’étendait comme une tache sombre au loin depuis les environs de la propriété jusqu’à ce qu’elle se fondît avec les montagnes bleues dans l’horizon lointain. L’immobilité qui flottait, luxuriante au-dessus du verger, se répandait sur l’or des champs, s’allongeait, indolent, dans les denses pâturages, tournait autour de la propriété et expiré dans la forêt sans limites. L’été était à son apogée. Personne n’était encore revenu des champs. Aussi loin que l’œil pouvait voir, aucune âme ne dérangeait la tranquillité de la nature même du moindre mouvement.Toute la création semblait suspendue dans la chaleur du jour d’été. Dans le profond silence, il était facile d’oublier que la guerre faisait rage et que le sang était répandu, que la violence, le mal, la brutalité, l’anarchie, les blessures et la douleur humaines existaient sur cette terre « .

Comme les autres Juifs de Cracovie qui restaient dans la ville au début de 1941, Justyna fut forcée de s’installer dans le ghetto de Cracovie, qu’elle appelle «le quartier». Elle était contente de vivre de nouveau parmi ses amis et décrit les tentatives du groupe pour s’organiser en unité de combat. Dans une entrée du journal, elle note le changement parmi les jeunes d’Akiba, auparavant impliqués seulement dans l’éducation et les activités sociales.

« L’histoire ne nous pardonnera jamais de ne pas y avoir réfléchi. Quelle personne normale, pensante, souffrirait tout cela en silence? Les générations futures voudront savoir quel motif incontournable nous aurait empêché d’agir héroïquement. Si nous n’agissons pas maintenant, l’histoire nous condamnera pour toujours. Quoi que nous fassions, nous sommes condamnés, mais nous pouvons encore sauver nos âmes. Le moins que nous puissions faire maintenant est de laisser un legs de dignité humaine qui sera honoré par quelqu’un, un jour « .

À partir de cette entrée et d’autres, il apparaît clairement que Akiba se métamorphosait en un mouvement qui allait prendre une part active à la résistance active et armée contre les Allemands. Justyna raconte les essais et erreurs des nouveaux combattants émergents et combien d’entre eux ont perdu la vie purement par manque d’expérience et d’équipement. Ils essayèrent de rassembler des armes et de créer des bases dans la forêt, et un premier groupe de six courageux membres d’Akiba furent envoyés dans la forêt. Malheureusement, les combattants inexpérimentés furent bientôt repérés et signalés à la police allemande. Finalement, un seul combattant, Zygmund Mahler, revint. Le groupe des six n’avaient pas assez d’armes pour se défendre, et après cette expérience tragique, ils devaient tirer les leçons de leurs erreurs. C’est la deuxième étape du journal.

Dans la troisième étape, Justyna présente la lutte armée réelle. Opérant à Cracovie, la résistance juive réussit à mener plusieurs attaques contre les Allemands, y compris l’attaque à la grenade contre le café Cyganeria, mais après cette opération de résistance réussie, les membres du groupe furent retrouvés et arrêtés par la Gestapo.

C’était la coutume du mouvement de jeunesse Akiba dans la Pologne d’après la Première Guerre mondiale de se réunir le vendredi soir pour célébrer le début du Shabbat. En 1941, ces rassemblements se déroulaient à l’intérieur du ghetto de Cracovie. Alors que les camarades étaient réunis le vendredi 20 novembre 1942 au soir, Aharon Liebeskind (Dolek), le chef spirituel d’Akiba, qui fut tué plus tard, eut un pressentiment et prononça ces mots: «C’est la dernière cène». Il sentait que c’était la dernière fois qu’ils salueraient ensemble la venue du Shabbat. Ce fut en effet la dernière soirée au lieu de rencontre d’Akiba dans la rue Jozefinska. Elle est erestée dans les mémoires sous ce nom : « La dernière Cène ».

La dernière partie du journal décrit l’effondrement du mouvement et la chasse aux combattants.

Les mécaniciens juifs apprirent l’existence du journal par les femmes. La demande de Gusta était qu’ils fassent tout leur possible pour retrouver le journal dans sa cellule, la numéro 15, après la libération, mais elle n’avait pas révélé le lieu précis, pour crainte qu’il ne tombe dans les mauvaises mains.

Quand un des anciens esclaves juifs apprit qu’un constructeur polonais avait trouvé des pages écrites sous le sol d’une des cellules, il demanda au constructeur de lui donner les journaux incomplets. Ces documents furent finalement donnés à la Société historique juive de Cracovie, qui publia le document sous le titre « le Journal de Justina » en polonais en 1946.

Le manuscrit lui-même fut remis à Dov Johanes, président de la Société historique juive de Cracovie, qui le déposa auprès de la Maison des Combattants des Ghettos lorsqu’il immigra en Israël. Traduit en hébreu par Meir Zinger, membre d’Akiva et du Kibbutz Bet Yehoshua, il fut publié par la Maison des Combattants des Ghettos en 1953 avec des notes de Nahman Blumental.

‘Sources: recension du livre de Justyna par Kathryn Berman pour The International School for Holocaust Studies (Yad Vashem) et Jewish Women’s Archive.

 – avec GUSTA DAWIDSON DRAENGER.

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