Vous connaissez sans doute « Shtil di nakht », cet autre poème célèbre de Hirsh Glik, l’auteur de « Zog nit kein mol », le chant des partisans juifs.

Shtil di nakht iz oysgeshternt
un der frozt hat shtark gebrent,
tsi gedenkstu vi ikh hob dikh gelernt,
haltn a shpayer in di hent.
A moyd, a peltsl un a beret,
un halt in hant fezt a nagan,
a moyd mit a sametenem ponim,
hit op dem soynes karavan.
Getsilt, geshozn un getrofn,
hot ir kleyninker piztoyl,
an oyto a fulinkn mit vofn,
farhaltn hot zi mit eyn koyl.
Fartog fun vald aroysgekrokhn,
mit shney girlandn oyf di hor,
gemutikt fun kleyninkn nitsokhn,
far undzer nayem frayen dor.
Calme, la nuit est étoilée
Et le gel est brulant,
Te souviens-tu comment je t'ai appris
A tenir un flingue en main ?
Une fille, en fourrure et béret,
Elle tient ferme en main un révolver,
Une fille au visage de velours,
Guette le convoi ennemi.
Visé, tiré et touché,
A son petit pistolet,
Une auto remplie d'armes,
Elle a stoppée d'une balle.
A l'aube, rampant hors de la forêt,
Avec des guirlandes de neige dans les cheveux,
Enhardie par cette petite victoire,
Pour notre nouvelle génération libre.

La jeune femme au pistolet, béret et visage de velours, immortalisée par Hirsh Glik, c’est elle, Vitka Kempner!

VITKA KEMPNERVitka Kempner nait le 14 mars 1920 dans le comté de Kalisz (Kalisch), dans l’ouest de la Pologne, dont un tiers de la population était juive. Ses parents, Hayyah et Zevi, tiennent un commerce de détail. La grande tribu de ses grands-parents, oncles et cousins était libérale à la fois dans les conceptions et dans le mode de vie. A la maison, ils parlent polonais, pas yiddish. Vitka, qui a étudié dans une école juive progressiste, est indépendante dès ses premières années, gagnant sa vie même à un jeune âge. Première femme à rejoindre le mouvement de jeunesse révisionniste Betar, elle est fière d’appartenir à un groupe militariste. C’est seulement en terminale que ses amis arrivent à la convaincre de passer au HaShomer Hatsaïr. À la fin de ses études au lycée, elle déménage à Varsovie, où elle étudie dans un séminaire pour les études juives. Etudiante, elle rejoint Avukah, un mouvement étudiant affilié au HaShomer, et est active principalement dans la sphère intellectuelle. Fière à la fois de ses identités juive et polonaise, elle ne trouve pas qu’appartenir à un groupe élitiste pose problème.

Au moment de l’invasion allemande de la Pologne en septembre 1939, Kempner est à Kalisz. Témoin de la brutalité des SS et des mauvais traitements infligés aux Juifs, elle décide qu’elle «ne sera pas humiliée». Elle quitte ses parents et s’échappe à Vilna avec son jeune frère Baruch, et de nombreux autres jeunes juifs. Vilna, qui est encore une ville libre, sert de lieu de rassemblement pour les membres des mouvements de jeunesse sionistes qui recherchent des voies d’immigration vers la Palestine. L’occupation de Vilna par les Soviétiques en juin 1940 conduit à des disputes idéologiques parmi les membres du HaShomer sur la question de l’identification avec l’URSS. Finalement, les jeunes entrent dans la clandestinité et, adhérant aux principes de coopération, gagnent leur vie en travaillant dans les champs et les usines.

La persécution des Juifs commence peu après l’occupation allemande de Vilna le 24 juin 1941. Au moment des arrestations et du massacre de Ponary, l’intrépide Vitka devient une figure importante: elle guide les membres du mouvement vers des cachettes. Abba Kovner, Arie Wilner et d’autres membres se cachent dans un couvent. Parallèlement aux massacres de masse, les Allemands érigent deux ghettos à Vilna. La population du ghetto n° 2 est destinée à l’extermination. Vitka et Rozka Korczak, dépourvues des papiers qui leur permettraient de vivre dans le ghetto, doivent se cacher. Un vif débat a lieu entre les membres du mouvement Halutz quant à savoir s’il faut rester dans le ghetto ou tenter de sauver les membres du mouvement en trouvant un endroit plus sûr. Abba Kovner, Haika Grosman, Vitka Kempner, Rozka Korczak et d’autres décident de rester dans le ghetto, de soutenir le mouvement et de prendre des dispositions pour la résistance armée. Le tournant a lieu dans la nuit du 31 décembre 1941, lorsque Abba Kovner lit à voix haute son manifeste du soulèvement: « N’allons pas comme des moutons à l’abattoir. » Pourvue de faux papiers, Vitka intervient pendant un certain temps comme coordinatrice, mais elle demande l’autorisation de retourner au ghetto: «Je suppliais d’être autorisée à retourner au ghetto … malgré les risques, vous faites partie d’un groupe … vous êtes parmi les gens qui partagent un destin commun». En même temps, elle insiste pour participer à l’occasion à des missions de partisans.

Le 21 janvier 1942, l’Organisation Unifiée des Partisans (Fareynigte Partizaner Organizatsye, FPO) est créée. C’est la seule organisation des ghettos qui comprent tous les mouvements de jeunesse sionistes. Selon Vitka l’organisation était tournée vers un but unique: la résistance armée. « Faire autre chose que ce qui était lié au FPO était inacceptable, pour dire le moins. C’était considéré comme de la haute trahison. Comment quelqu’un pouvait-il se consacrer à la vie culturelle alors que le monde était au bord de la destruction et que les Juifs allaient mourir?  »
Vitka Kempner est celle qui commet le premier acte de sabotage contre les Allemands. Pendant une longue période, elle patrouille et se renseigne sur l’horaire des trains militaires allemands qui arrivent à Vilna – une activité qui lui fait courir un danger mortel. Avec un partenaire, Itzke Matzkevich, elle transporte les explosifs et les cache sur la voie ferrée. Comme la « Partizanka » (organisation des partisans) n’existe pas encore dans les forêts en 1942, les Allemands ne soupçonnent pas que ce sont des Juifs qui ont fait sauter le train.

La crise majeure au sein de la résistance se produit en juillet 1943, quand il apparait clairement que les Juifs restants dans le ghetto soutiennent la reddition du commandant du FPO, Yitzhak Wittenberg, aux Allemands. Vitka relate douloureusement la situation dans laquelle les jeunes, qui supposaient qu’ils avaient gagné la population du ghetto à la rébellion, ont été en fait rejetés par les Juifs et considérés comme ceux qui mettaient en péril l’existence du ghetto. Vitka a expliqué leur décision de rester dans le ghetto en dépit de leur exclusion: « Nous n’avons jamais raisonné en termes de sauvetage et de vie, mais en termes de réponse adéquate pour les Juifs à cette époque ».

La liquidation finale du ghetto de Vilna et la déportation des Juifs restants vers l’Estonie ont lieu les 23 et 24 septembre 1943. Vitka est celle qui qui se déplace régulièrement entre le ghetto et le monde extérieur à travers les égouts, guidant les groupes de résistants et transportant les munitions jusqu’aux points de rencontre en dehors de la ville, à partir desquels les groupes se rendent dans les forêts. Elle conduit le dernier groupe de soixante combattants, dont Abba Kovner, vers les forêts de Rodninkai. Dans le camp des partisans juifs, Vitka devient le commandant du groupe de patrouille chargé de recueillir des informations, de maintenir le contact avec la résistance dans la ville, de transférer des médicaments, de guider des unités vers des missions de combat et d’effectuer des actes de sabotage.

Elle guide, en outre, des groupes de combattants juifs vers la forêt jusqu’à ce que le camp juif atteigne six cents membres. La vie d’extrême pauvreté dans les forêts épaisses, les marécages, dans un bunker souterrain est dirigée avec une sévère rigueur militaire. La relation personnelle entre elle et Abba Kovner commence à cette époque. Les femmes juives, atteste Vitka, étaient courageuses et déterminées dans l’exécution des missions de combat. Elle même n’a jamais rien pris aux paysans pour son propre bénéfice. « Les camarades se moquaient de moi et disent que je n’étais pas un être humain: tu n’as pas besoin de sommeil ni de nourriture et tu ne comprends pas comment vit un être humain ». En juillet 1944, elle est la première à pénétrer dans Vilna libérée en tant que commandant d’une unité de patrouille. Pour la première fois, elle rencontre des soldats soviétiques juifs, dans l’enthousiasme et les larmes.
Vitka Kempner a reçu la plus haute médaille de courage en URSS.

Immédiatement après leur arrivée à Vilna, Abba Kovner, Rozka Korzhak et Vitka Kempner décident de retrouver les membres survivants du HaShomer et d’encourager l’immigration en Palestine. En janvier 1945, les survivants des mouvements de jeunesse, les partisans et ceux qui reviennent de l’URSS se réunissent à Lublin, où le gouvernement temporaire de Pologne a été créé. Là, ils fondent l’Organisation des survivants d’Europe de l’Est, dirigée par Abba Kovner, qui vise à promouvoir l’exode des juifs d’Europe de l’Est. Vitka, qui partage la conviction de Kovner qu’après le Khurbn (Shoah), il n’y a aucune justification pour la restauration de la vie juive en Europe, s’investit dans le passage clandestin de réfugiés à travers la frontière vers la Roumanie. Abba Kovner a également formé une unité secrète de « vengeance » dont le but est de mener des opérations de vengeance en Europe contre des gens qui ont commis des meurtres de Juifs ou en ont été responsables. En juillet 1945, son unité atteint l’Italie, où elle est accueillie avec enthousiasme par la Brigade juive, une unité de l’armée britannique, composée pour la plupart par des Juifs palestiniens. Déterminés à se consacrer à la vengeance, l’unité continue la vie de guerre dans la clandestinité. Pour eux, la Seconde Guerre mondiale n’a apparemment pas pris fin. Dans leur esprit, dit Vitka, la vengeance ne doit pas être fondée sur l’idée de terreur, mais doit être conçue comme un acte public essentiel, destiné à exercer la justice historique contre les assassins.

Kovner quitte l’Italie en août 1945 et vogue vers la Palestine pour obtenir le matériel nécessaire pour les opérations de vengeance prévues. À son retour, il est arrêté par les Britanniques et emprisonné en Egypte. En février 1946, il est transféré dans une prison à Jérusalem dont il sort en avril 1946. Pendant ce temps, Vitka et l’unité sont restés en Europe. Les longs mois de complot et d’implication dans le plan de vengeance en 1945-1946, les problèmes liés à l’exécution des plans, les échecs et l’opposition rencontrée auprès des dirigeants de Yishuv laissent un profond goût d’amertume et un sentiment de trahison au sein de l’unité. Finalement, les dirigeants de la Haganah en Europe persuadent l’unité de quitter l’Europe pour la Palestine.

Lorsque Vitka et le groupe arrivent en Palestine en juillet 1946, Kovner et Rozka Korczak les retrouvent et les convainquent de se rendre au Kibbutz Ein ha-Horesh. Là, ils sont reçus avec enthousiasme, les membres du kibboutz laissant leurs chambres aux partisans afin de leur permettre de se reposer et de se rétablir.

Le groupe s’engage alors dans une discussion passionnée sur la suite à donner aux opérations de vengeance. Vitka est parmi ceux qui soutiennent qu’il est temps de mettre fin à la guerre et de commencer une nouvelle vie. Elle travaille dans les champs et le dur travail « l’espace, la paix, l’air frais et les champs » la ramènent à la vie, malgré sa faiblesse et sa perte de poids.

A Ein ha-Horesh, Vitka et Abba décident de formaliser leur relation et de fonder une famille. Michael, leur premier fils, nait le 27 mai 1948 en pleine Guerre d’Indépendance alors que Kovner sert sur le front sud. Lorsque Michael a trois ans, Vitka contracte la tuberculose. La manière dont elle fait face à la maladie, la séparation forcée d’avec son jeune fils et sa maison au kibboutz sont marquées par sa détermination habituelle. Elle décide de ne pas rester accrochée à la souffrance et entreprend des études universitaires par correspondance: histoire, anglais et français. L’année qu’elle passe à l’hôpital renforce sa conscience de l’esprit de camaraderie unique du kibboutz. Malgré la nature contagieuse de la maladie, les membres du kibboutz n’ont pas peur de lui rendre visite. Obligée de rester à la maison une année supplémentaire, elle ne peut voir Michael qu’à distance – circonstances qui lui causent une énorme douleur. Quand elle retrouve la santé, ses médecins lui interdisent d’avoir des enfants, et quand elle tombe enceinte et donne naissance à Shlomit en 1956, l’éducation du bébé est accompagnée de nombreuses interdictions: «Je n’ai pas pu l’embrasser et je ne pouvais pas la toucher» – Ce qui accroit sa souffrance.

La détermination à reprendre la vie ordinaire s’accompagne de la décision de se consacrer à des sujets utiles et intéressants. Vitka n’arrive pas à s’adapter aux activités cordinaires des femmes membres du kibboutz, dans la salle de couture et dans la cuisine. De sa propre initiative, elle commence à aider les enfants pour leurs études, se tournant finalement vers le domaine de l’éducation spécialisée. A l’âge de quarante-cinq ans, elle décide d’étudier la psychologie clinique comme une discipline universitaire à part entière. L’Université Bar Ilan lui accorde la permission de terminer ses études des premier et deuxième degrés en seulement trois ans. Pendant ses études, inspirée par le Dr George Stern, professeur de psychologie à l’Université Bar Ilan, elle développe une nouvelle forme de thérapie, «la thérapie non verbale par la couleur», qui est mise en œuvre avec beaucoup de succès dans l’Unité pour le traitement parents-enfants au Collège Oranim des enseignants du mouvement kibboutznik. En même temps, elle continue à aider les enfants à Ein ha-Horesh par le tutorat, les conseils et les traitements, ce qui était rare au kibboutz. Par la suite, elle commence à former des psychologues qui souhaitent suivre ses méthodes thérapeutiques.

Au cours de toutes ces années, la Vitka créative et énergique est avant tout la femme d’Abba Kovner, poète, leader, philosophe et visionnaire. Elle accompagne son travail littéraire et sa vie publique riche et turbulente, alors que sa maison au kibboutz sert de lieu de rendez-vous pour les artistes, les personnalités publiques et les politiciens. Là, c’est Kovner qui joue le rôle principal, et Vitka se tient dans l’ombre. Par l’intermédiaire de Kovner, elle a rencontre les «gens importants». Mais elle atteint une véritable éminence par le Dr. Stern. Son travail lui donne satisfaction et constitue un défi intellectuel permanent. Vitka a besoin du milieu culturel de la grande ville et trouve les moyens de répondre à ses goûts pour le théâtre et les concerts. Lorsque Kovner tombé malade du cancer au cours de l’été 1985, elle l’accompagne sur la route ardue des traitements médicaux, à ses côtés quand il est opéré aux États-Unis et ne peut plus parler. Ce n’est qu’après la mort d’Abba Kovner en 1988 et le décès de Rozka Korczak en 1988 que sa personnalité unique apparait en pleine lumière publique. C’est seulement alors que les gens comprennent son énorme héroïsme au temps des partisans et reconnaissent sa lutte pour se construire une vie personnelle, pleine de sens, unique et de valeur. Elle ne se décrit pas comme une survivante mais seulement comme forte. «J’ai vécu la vie pleinement, activement, sans traîner derrière moi d’amertume et d’affront».

Vitka Kempner-Kovner s’est éteinte le 15 février 2012, âgée de 92 ans, au terme d’une vie dans laquelle plusieurs auraient pu tenir.
L’histoire a retenu qu’elle fut sans doute la première femme qui accomplit un acte de résistance armée contre les nazis.

(Source: Jewish Women’s Archive)

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