5 janvier 1895

Dégradation du capitaine Alfred Dreyfus

Le 5 janvier 1895, le capitaine Alfred Dreyfus est solennellement dégradé dans la cour de l’École Militaire, à Paris. Il a été condamné au bagne à vie pour haute trahison. «Dreyfus n’a exprimé aucun regret, fait aucun aveu, malgré les preuves irrécusables de sa trahison. Il doit en conséquence être traité comme un malfaiteur endurci tout à fait indigne de pitié» peut-on lire dans le compte-rendu du Matin.

L’«Affaire» proprement dite commence un an plus tard avec la découverte de faits nouveaux par le lieutenant-colonel Picquart. Elle va troubler la vie politique française pendant plusieurs décennies.

L’affaire Dreyfus débute comme une banale affaire d’espionnage militaire par la découverte d’un bordereau adressé par un officier français à l’attaché militaire de l’ambassade allemande, le major Schwartzkoppen.

Madame Bastian, femme de ménage à l’ambassade, avait récupéré le bordereau le 26 septembre 1894 dans une corbeille à papier et l’avait remis au service français de contre-espionnage pour lequel elle travaillait en secret.

Le soir même, le colonel Henry entrevoit dans le document la trahison d’un officier d’état-major.

En l’absence du général de Boisdeffre, chef de l’état-major, le général Mercier, ministre de la Guerre, est immédiatement informé et ordonne une enquête discrète.

Les soupçons se tournent très vite vers le capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus, stagiaire au deuxième bureau de l’état-major, qui a été en contact avec les différents services auxquels il est fait allusion dans le bordereau.

Le ministre de la Guerre suggère de confier l’enquête sur le bordereau au commandant Armand du Paty de Clam. Le 6 octobre 1894, celui-ci convoque Alfred Dreyfus et, sous le prétexte d’une blessure à la main, lui demande de rédiger une lettre sous sa dictée.

A peine Dreyfus s’est-il exécuté que Du Paty de Clam l’accuse d’être l’auteur du fameux bordereau. Il lui tend un pistolet et lui suggère de se suicider pour échapper au déshonneur, ce à quoi Dreyfus, qui tombe des nues, se refuse. Il est aussitôt mis au secret à la prison de la rue du Cherche-Midi.

Alors commence la tragédie. Sollicité par les enquêteurs, le célèbre Adolphe Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire (et inventeur de l’identification par les empreintes digitales), confirme les soupçons du commandant du Paty de Clam, contre l’avis d’autres graphologues plus prudents mais moins prestigieux.

Dreyfus est arrêté le 15 octobre 1894 sous l’inculpation de haute trahison. Il échappe à la guillotine en vertu d’une loi de la IIe République qui a aboli la peine de mort pour les crimes politiques. Le 22 décembre 1894, il est donc«seulement» condamné au bagne à vie par un tribunal militaire.

Dégradé le 5 janvier 1895 dans la cour des Invalides, il part pour l’île du Diable, en Guyane.

Personne en France ne doute alors de sa culpabilité. Jean Jaurès lui-même s’étonne le 24 décembre, à la Chambre des députés, qu’on ne l’ait pas plutôt fusillé que banni. Beaucoup de Français pensent de même, considérant que la justice militaire est trop indulgente pour les bourgeois de sa sorte. Certains, qui plus est, commencent à se dire que l’on ne peut décidément pas faire confiance à un Juif ! Pour eux, «cosmopolitisme juif» et patriotisme sont incompatibles…

Le quotidien antisémite d’Édouard Drumont, La Libre Parole, qui tire à environ 500.000 exemplaires, mais aussi La Croix, quotidien catholique de la congrégation des Assomptionnistes (170.000 exemplaires), mènent une campagne contre la présence d’officiers juifs dans l’armée. «Dans toute vilaine affaire il n’y a que des Juifs. Rien de plus facile que d’opérer un bon nettoyage», écrit le second (14 novembre 1894).

Il n’y a guère que sa femme Lucie et son frère Mathieu qui persistent à croire à l’innocence du capitaine. Ils entretiennent une longue correspondance avec celui-ci, qui, sur l’île du Diable, survit dans le seul espoir de faire reconnaître la vérité. Il doit supporter les brimades de l’administration pénitentiaire à son égard (enfermement entre deux palissades pour ne pas voir la mer, enchaînement la nuit à son lit pendant plusieurs semaines, privation d’informations sur l’extérieur…).

Tout se corse en mars 1896, alors que l’opinion publique a pratiquement tout oublié de cette histoire d’espionnage.

Le lieutenant-colonel Georges Picquart, qui dirige le deuxième bureau (le service de renseignements), reçoit un pneumatique (un«petit bleu»).

Il révèle une correspondance entre Schwartzkoppen et un officier français d’origine hongroise, le commandant Charles Walsin-Esterhazy, joueur et passablement débauché.

Picquart découvre que le procès de Dreyfus s’est fondé sur un dossier secret contenant des pièces trafiquées et sans valeur. Ayant fait part de ses doutes au général de Boisdeffre, chef de l’état-major, il est réduit au silence par un limogeage en Tunisie.

En octobre 1896, le colonel Henry, des services secrets, désireux d’écarter les soupçons pesant sur Esterhazy, produit un bordereau (une correspondance entre les attachés militaires allemand et italien) qui accable Dreyfus. On apprendra plus tard qu’il s’agit d’un faux document !

Entre temps, la famille du capitaine Dreyfus fait appel au journaliste Bernard-Lazare pour chercher des motifs de réviser le procès.

Bernard-Lazare (31 ans), de son vrai nom Lazare Bernard, est un critique littéraire de confession israélite connu pour ses articles acerbes et ses convictions anarchistes.

Il publie en novembre 1896 une brochure : L’erreur judiciaire, la vérité sur l’affaire Dreyfus, sans rencontrer guère d’écho, sauf auprès du vieux sénateur de Strasbourg, Auguste Scheurer-Kestner.

Début novembre 1897, un banquier avertit Mathieu Dreyfus qu’il a reconnu l’écriture de l’un de ses clients dans le fameux bordereau. Et ce client n’est autre que… le commandant Esterhazy.

Dans le même temps, Georges Picquart communique ses informations sur Esterhazy à un ami, l’avocat Louis Leblois, qui les transmet à Mathieu Dreyfus et Auguste Scheurer-Kestner.

Le 14 novembre 1897, le sénateur Scheurer-Kestner publie dans Le Temps une lettre où il annonce des faits nouveaux et assure de l’innocence de Dreyfus. Le lendemain, Mathieu Dreyfus ne s’embarrasse pas de précautions et dénonce Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau.

Le frère du condamné, Mathieu Dreyfus, le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, et le député Joseph Reinach obtiennent enfin qu’Esterhazy soit traduit en conseil de guerre.

Le 11 janvier 1898, Esterhazy, qui a lui-même demandé à être jugé, est triomphalement acquitté par un conseil de guerre malgré les graves présomptions qui pèsent sur lui.

Contre toute attente, c’est le lieutenant-colonel Georges Picquart qui fait les frais du procès. Accusé d’avoir fabriqué le «petit bleu», il est emprisonné pendant un an au Mont-Valérien et chassé de l’armée.

Le président du Conseil Jules Méline déclare un peu vite: «Il n’y a pas d’affaire Dreyfus !» En fait, l’Affaire commence.

À Paris, chacun prend parti et l’Affaire prend vite un tour politique :

– il y a d’un côté ceux qui considèrent qu’on ne transige pas avec les principes et que Dreyfus, comme tout citoyen a droit à un procès équitable ; ce sont les «dreyfusards». Parmi eux beaucoup de pacifistes de gauche et des chrétiens fervents comme l’écrivain Charles Péguy.

– de l’autre côté, les «antidreyfusards» considèrent que l’intérêt national prime sur les droits de la personne ; en l’occurence, dans une période de crise internationale où la France n’attend qu’une occasion pour prendre sa revanche sur l’«ennemie héréditaire» (l’Allemagne), il n’est pas question de porter atteinte au moral de l’armée avec un procès en révision de Dreyfus, que celui-ci soit innocent ou pas ! L’origine israélite et bourgeoise de Dreyfus contribue à attiser les passions, l’antisémitisme venant au secours d’un patriotisme dévoyé (mais on convient avec l’historien Vincent Duclerc qu’il y aurait eu une Affaire même si Dreyfus n’avait pas été juif…).

Si la capitale se passionne pour l’Affaire, la France profonde lui reste globalement indifférente malgré les efforts de Jean Jaurès, devenu dreyfusard, pour convaincre le monde ouvrier que la justice n’a pas de classe et que l’on doit défendre Dreyfus, tout bourgeois qu’il soit.

Phénomène inédit : dans les capitales européennes comme à Paris, l’opinion éclairée se passionne pour le sort de Dreyfus. C’est la première fois qu’une affaire judiciaire et politique retentit au-delà des frontières nationales. Et, à la différence des Français, notons-le, les étrangers sont massivement dreyfusards.

Un coup de théâtre venant de l’une des plus grandes sommités intellectuelles du pays va dégager l’horizon…

Le 13 janvier 1898, Émile Zola publie une lettre ouverte au président de la République dans L’Aurore sous le titre «J’accuse». Elle va spectaculairement relancer le débat autour de la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus.

Dans ce texte virulent qui occupe la première page du quotidien, le célèbre écrivain dénonce les manigances qui entourent le procès du capitaine, accusé à tort d’espionnage, et l’acquittement par le conseil de guerre, trois jours plus tôt, du capitaine Esterhazy, le vrai coupable.

Il désigne nommément les coupables :
« J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’affaire[…]
J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle[…]
J’accuse enfin le premier Conseil de guerre d’avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète[…] »

Ce faisant, Émile Zola, riche et comblé d’honneurs, prend sciemment à 48 ans le risque de se faire arrêter et condamner pour diffamation publique.

Il reçoit le soutien empressé de Georges Clemenceau qui tient une chronique dans L’Aurore depuis que le scandale de Panama l’a exclu de la vie parlementaire.

Sincèrement indigné, le « tombeur de ministères », chef du mouvement radical, à l’extrême-gauche de l’échiquier politique, saisit l’occasion de faire sa rentrée politique en s’en prenant selon son habitude au gouvernement en place.

C’est lui qui, lors de la conférence de rédaction, a l’idée du titre qui fera le succès de l’article : J’Accuse…!

Le texte fait d’emblée l’effet d’une bombe. Au Sénat, le sénateur dreyfusard Scheurer-Kestner perd la vice-présidence de l’assemblée. Et dès le lendemain a lieu une «pétition des intellectuels» en soutien de l’écrivain. Cette pétition est une première dans l’Histoire de France.

Le 23 février 1898, comme il pouvait s’y attendre, Émile Zola est traduit en cour d’assises et condamné pour diffamation à un an de prison et à trois mille francs d’amende, lesquels seront payés par Octave Mirbeau.

L’accusé se pourvoit en cassation et n’attend pas la fin du procès, en juillet, pour prendre la poudre d’escampette et se réfugier en Angleterre. Mais l’affaire a déjà pris de l’ampleur et mis l’opinion publique en ébullition.

Des écrivains comme Anatole France s’engagent vigoureusement aux côtés de Zola et Dreyfus. D’autres, comme Maurice Barrès, prennent la tête d’une croisade patriotique et, hélas, antisémite. Des Juifs sont pris à parti, des synagogues attaquées en métropole comme en Algérie, où les pogroms font de nombreuses victimes.

En août, coup de théâtre ! Le colonel Henry, qui a décrypté le bordereau à l’origine de l’Affaire, met au jour un nouveau document, le billet « Alexandrine », qui aurait été adressé par l’attaché Panizzardi à son collègue Schwarzkoppen et accable Dreyfus. Mais un examen minutieux révèle des anomalies, notamment deux teintes différentes dans les quadrillés du billet qui attestent qu’il s’agit de deux lettres distinctes.

Le 30 août, le colonel Henry est convoqué par le ministre de la guerre, Godefroy Cavaignac, auquel il avoue avoir «arrangé les choses». Emprisonné au mont Valérien, le faussaire se suicide le lendemain dans sa cellule… grâce à la bienveillance de ses gardiens qui, contrairement aux usages, lui ont laissé de quoi se tuer (un rasoir). Devant le scandale, le ministre est contraint à la démission et son remplaçant, Dupuy, consent à la révision du procès de Dreyfus qui rentre enfin du bagne.

Un procès se tient à Rennes dans une atmosphère houleuse. L’un des avocats du capitaine, Maître Labori, est blessé d’un coup de revolver.

Il s’ensuite de longues plaidoiries au cours desquelles les accusateurs de Dreyfus apparaissent en grand uniforme tandis que Picquart, qui a été chassé de l’armée, est astreint à s’habiller en civil !

Le 9 septembre 1899, la cour militaire reconnaît à nouveau Dreyfus coupable de haute trahison, mais le condamne seulement à dix ans de réclusion en raison de «circonstances atténuantes» (!). Forts de cette improbable victoire, les antidreyfusards jubilent.

Le président de la République Émile Loubet grâcie Dreyfus dès le 19 septembre mais l’ancien capitaine exige un acquittement complet : «le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur».

Georges Clemenceau, qui a été remis en selle par l’Affaire, fonde le premier parti politique français, le parti républicain radical, au congrès de Paris des 21-23 juin 1901 (auparavant, les élus se regroupaient par affinités mais ne s’appuyaient sur aucune structure solide).

L’émotion provoquée par l’Affaire concourt à la formation d’un bloc républicain et relance le principe d’une laïcisation complète de l’État, en latence depuis l’époque de Jules Ferry, vingt ans plus tôt. C’est ainsi que la loi de séparation des Églises et de l’État est enfin votée après d’ardents débats le 5 décembre 1905.

Enfin, le 12 juillet 1906, sous le gouvernement présidé par Ferdinand Sarrien, auquel participent Georges Clemenceau et Aristide Briand, l’Affaire trouve son épilogue avec un arrêt de la Cour de Cassation qui casse le jugement du 9 septembre 1899. Dreyfus est définitivement innocenté. Il est fait chevalier de la Légion d’honneur dans la cour de l’École militaire le 21 juillet 1906.

Ce héros malgré lui, qui a résisté avec une incroyable force morale à plusieurs années d’injustice, de bagne et d’acharnement judiciaire, est réintégré dans l’armée mais seulement avec le grade de chef d’escadron car ne sont pas prises en compte ses années passées au bagne dans la reconstitution de sa carrière. Atteint dans sa dignité, Dreyfus démissionne de l’armée. Il ne reprendra du service que pendant la Grande Guerre de 1914-1918 en qualité d’officier de réserve.

Quant à Picquart, que Clemenceau considère comme le véritable héros de l’Affaire car il a risqué sa carrière au nom de la justice et de l’honneur, il est promu au grade de général et devient tout bonnement ministre de la Guerre dans le gouvernement du « Tigre » (surnom de Clemenceau).

L’Affaire sera close avec le transfert des cendres de Zola au Panthéon le 4 juin 1908. À cette occasion, il se trouvera un illuminé pour tirer sur Dreyfus et le blesser au bras.

Dès la parution de J’accuse (1898), la bourgeoisie parisienne se divise très violemment en deux camps.

– Les dreyfusards :
Les dreyfusards dénoncent l’injustice faite à Dreyfus et l’acquittement inique d’Esterhazy. Ils placent la justice et les droits de l’homme au-dessus de l’honneur militaire et de la raison d’État.

Parmi les dreyfusards, on trouve non seulement des hommes politiques mais aussi des écrivains de renom. C’est le moment où l’on commence à parler des «intellectuels», non sans une nuance de mépris.

Les intellectuels apparaissent comme les lointains héritiers des «philosophes» du XVIIIe siècle. Ils découvrent qu’ils peuvent, en se mobilisant, faire triompher une cause supérieure.

C’est ainsi que quelques-uns d’entre eux fondent le 4 juin 1898 la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen pour inscrire dans la durée leur combat en faveur de Dreyfus.

Cette émergence des «intellectuels» dans le débat d’idées témoigne paradoxalement du moindre prestige de la littérature sous la IIIe République. Les écrivains exercent faute de mieux le «ministère de la parole»! Il n’est plus question pour eux d’intervenir dans la direction du pays comme, deux ou trois générations avant eux, Chateaubriand, Lamartine, Tocqueville et Hugo.

– Les antidreyfusards :

Dans le camp d’en face, les antidreyfusards considèrent qu’il vaut mieux condamner un innocent plutôt que d’admettre que la justice militaire ait pu se tromper. À une époque où chacun, à droite comme à gauche, ne rêve que de revanche sur l’Allemagne et de «guerre régénératrice», tout affaiblissement de l’Armée fait figure à leurs yeux de haute trahison.

Par le fait que Dreyfus est issu d’une riche famille juive, le camp antidreyfusard ne tarde pas à attiser un antisémitisme d’un genre nouveau, à la fois national et laïc. Les attaques antisémites viennent d’une part de la gauche sociale qui, échaudée par le scandale de Panama, dénonce volontiers la «ploutocratie juive», d’autre part de mouvances nationalistes et catholiques. «Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race», écrit l’historien nationaliste Maurice Barrès en 1902 dans son ouvrage majeur : « Scènes et doctrines du nationalisme ».

Malgré les appels à la modération du pape Léon XIII, beaucoup de catholiques français se déchaînent contre Dreyfus et les Juifs à l’instigation des puissants journaux de la congrégation des Assomptionnistes, parmi lesquels le quotidien La Croix. Leur hargne accroît l’anticléricalisme des républicains… Le moment se rapproche où ces derniers feront voter la loi de séparation des Églises et de l’État… et dissoudre la congrégation des Assomptionnistes.

La droite traditionnelle, qui s’est détournée du monarchisme pacifique et débonnaire et s’est convertie au nationalisme revanchard et à l’antisémitisme, participe à la curée.

Le journaliste Édouard Drumont illustre cette reconversion avec son ouvrage célèbre : « La France juive » (1886) dans lequel il développe, bien avant Hitler, le mythe de la supériorité des prétendus Aryens sur les autres races. En mai 1898, il est élu député par les habitants d’Alger, d’autant plus opposés à Dreyfus qu’ils n’ont pas digéré la naturalisation des Juifs algériens en 1870.

En 1898 encore, le peintre impressionniste Jean-Louis Forain et son ami le dessinateur Caran d’Ache créent l’hebdomadaire satirique antidreyfusard « Psst…! » avec le soutien actif du peintre Edgar Degas et de Maurice Barrès. Un dessin de Caran d’Ache publié le 14 février 1898 dans Le Figaro, intitulé : Un dîner en famille résume à lui seul les polémiques qui entourent l’Affaire.

En avril de la même année, deux militants antidreyfusards fondent un mouvement antiparlementaire et néanmoins républicain, l’Action française. Rejoint par l’écrivain Charles Maurras qui publie en 1900 « Enquête sur la monarchie », ce mouvement va évoluer vers le «nationalisme intégral» tout en préconisant une monarchie autoritaire. Il va jouer un grand rôle entre les deux guerres mondiales.

Entre 1891 et 1896, Theodore Hertzl est correspondant à Paris de la « Neue Freie Presse », le plus prestigieux quotidien viennois. Il suit l’Affaire avec passion. Entendre la foule hurler « Mort aux Juifs » dans la patrie des Droits de l’Homme le bouleverse.

Il était au début si peu tenté par le sionisme qu’il n’hésitait pas à écrire dans un compte-rendu pour son journal d’une pièce d’Alexandre Dumas fils, « La Femme de Claude », où un certain Daniel encourageait les Juifs à revenir à la terre de leurs ancêtres :

«Le bon Juif Daniel veut retrouver sa patrie perdue et réunir à nouveau ses frères dispersés. Mais sincèrement un tel Juif doit savoir qu’il ne rendrait guère service aux siens en leur rendant leur patrie historique. Et si un jour les Juifs y retournaient, ils s’apercevraient dès le lendemain qu’ils n’ont pas grand’chose à mettre en commun. Ils sont enracinés depuis de longs siècles en des patries nouvelles, dénationalisés, différenciés, et le peu de ressemblance qui les distingue encore ne tient qu’à l’oppression que partout ils ont dû subir.»

Herzl dira plus tard que l’affaire Dreyfus a motivé son engagement, même si cela n’apparaît pas dans son journal. C’est en tous cas à cette époque, alors qu’il est témoin sur place des péripéties de l’Affaire qu’il acquiert la conviction que la constitution d’un «abri permanent pour le peuple juif» est absolument nécessaire. Il développe cette thèse dans son livre L’État des Juifs (Der Judenstaat), écrit en 1896. Il y expose les trois principes fondamentaux du sionisme : l’existence d’un peuple juif ; l’impossibilité de son assimilation par d’autres peuples ; d’où la nécessité de créer un État particulier, qui prenne en charge le destin de ce peuple. À ces trois fondements du sionisme, le Congrès de Bâle de 1897 en ajoute un quatrième : le droit des Juifs à s’installer en Palestine, partie de l’Empire ottoman.

L’affaire Dreyfus eut donc des conséquences profondes. 

  • La structuration de la vie politique française en un camp républicain, laïque et anti-clérical contre un camp anti-républicain, et antisémite, qui se prolongea jusqu’à Vichy.
  • La naissance du phénomène des « intellectuels engagé

Pour les Juifs:
La cristallisation d’une extrême-droite violemment antisémite qui prendra sa revanche sous Vichy

La cristallisation du mouvement politique sioniste qui aboutira un demi-siècle après l’Affaire à la naissance d’Israël.

(source André Larané in Hérodote)