28 janvier 1904

Décès de Karl-Emil Franzos, un écrivain qui a symbolisé la symbiose judéo-allemande au point qu’une contrée de l’empire des Habsbourg fut surnommée « le pays de Franzos ».

Karl Emil Franzos était un romancier autrichien populaire de la fin du 19ème siècle. Ses œuvres, à la fois de reportage et de fiction, se concentrent sur le coin multi-ethnique de la Galicie, de la Podolie et de la Bucovine, aujourd’hui en grande partie en Ukraine, où se rencontraient les empires des Habsbourg et de la Russie. Cette région était devenue si étroitement associée à son nom qu’un critique l’avait appelé « le pays de Franzos ».

Karl Emil Franzos nait le 25 octobre 1848, près de la ville de Czortków (Chortkiv) dans la région orientale de la Podolie, en Galicie autrichienne. Sa famille est issue de Juifs espagnols séfarades qui ont fui l’Inquisition vers la Hollande et se sont ensuite installés en Lorraine. Dans les années 1770, son arrière-grand-père établit une usine pour l’un de ses fils en Galicie orientale, annexée à l’empire des Habsbourg depuis la première partition de la Pologne en 1772. Lorsque l’administration autrichienne oblige les Juifs à adopter des noms, Franzos devient le nom de son grand-père, en raison de ses origines françaises, bien que lui-même se considérait allemand.

Le père de Franzos Heinrich, était un médecin très respecté à Czortków. Son identité allemande à l’époque avait principalement une signification linguistique et culturelle. il n’y avait pas d’État appelé «Allemagne», juste une Confédération allemande lâche. Il était imprégné des idéaux humanistes des Lumières allemands, tels que l’exprimaient Kant, Lessing et surtout Schiller. Cela entrainait un certain isolement: pour les Polonais et les Ukrainiens, il était allemand, pour les Allemands, c’était un Juif et pour les Juifs un renégat, un « daytsh ».
Pendant la première moitié du XIXe siècle, libéralisme et nationalisme vont de pair, et le père de Franzos est l’un des premiers Juifs à rejoindre une fraternité étudiante dont l’idéal est un Etat allemand doté d’une constitution libérale. Mais lorsque Franzos, qui partage les idéaux de son père, entre à l’université, les confréries étudiantes allemandes ont été gagnées par les idées antisémites et se « dé-judaïsées ».

Son père meurt quand il avait dix ans et sa mère déménage à Czernowitz, la capitale de la Bucovine et brillant foyer culturel judéo-allemand d’où sont sortis Paul Célan, Rose Auslander et Aharon Applefeld. Le multiculturalisme de la ville, représentatif de l’Empire des Habsbourg, influence fortement sa jeunesse et son caractère. Les premières langues qu’il parle sont l’ukrainien et le polonais, appris de sa nourrice; sa première école dépend de l’abbaye dominicaine de Czortków, où l’enseignement se fait en latin et en polonais; et il suit des cours privés d’hébreu. À Czernowitz, il fréquente le lycée allemand, passe le bac avec mentions en 1867. Les ressources de la famille sont alors réduites et il doit subvenir lui-même à ses besoins en donnant des leçons, et plus tard, étudiant, par ses écrits.

Il aurait aimé étudier la philologie classique dans le but de devenir professeur, mais aucune bourse ne lui est accordée. Les Juifs ne sont pas admissibles à des postes d’enseignant, et même s’il n’est pas religieux, il refuse de se convertir pour faire avancer sa carrière. Une raison supplémentaire de lui refuser une bourse d’études est qu’il ne cherche pas à dissimuler ses opinions libérales.
Il étudie le droit aux universités de Vienne et Graz, un cursus plus court. Quand il obtient son diplôme, il se retrouvé dans une situation similaire: il ne veut pas devenir avocat, et, en tant que Juif, il ne peut prétendre à un poste de juge.

Après avoir publié un certain nombre d’articles pendant ses études, il fait du journalisme et travaille pour des journaux et des magazines pour le restant de sa vie, d’abord à Budapest et à Vienne comme auteur de recits de voyage pour la Neue Freie Presse.
En 1877, il épouse Ottilie Benedikt, une parente de l’éditeur Moriz Benedikt. À partir de 1886, il vit à Berlin, capitale de l’Empire allemand. Franzos avait applaudi l’unification allemande de 1871 sous direction prussienne et était en faveur d’une Grande Allemagne comprenant les territoires autrichiens. Cependant, son déménagement dans la capitale allemande est causé autant par les opportunités de publication meilleures qu’il peut y trouver, que par ses tendances «germaniques».
De fait, la virulence croissante de l’antisémitisme en Allemagne fait qu’il éprouve des difficultés cfroissantes à placer des articles jugés trop pro-Juifs – une autre manière de dire «pas assez anti-Juifs».

De plus en plus soumis aux attaques antisémites, Franzos, qui souffre de problèmes cardiaques meurt à l’âge de 55 ans à Berlin, où il est enterré dans le cimetière de Weißensee.

Franzos a montré les attitudes du Juif assimilé du 19ème siècle sous leur meilleur jour. Sa conviction que la germanisation était la voie à suivre était fondée sur le courant idéaliste de la culture allemande. Il croyait, à l’instar de Friedrich Schiller, que la littérature devrait avoir un but éthique, mais il est parvenu à exprimer cet objectif à travers une série de personnages saisissants qui ont encore le pouvoir d’émouvoir le lecteur moderne.

La Galice et la Bucovine étaient les provinces les plus arriérées, les plus pauvres de l’Empire autrichien, de sorte que Franzos considérait son soutien à la germanisation comme une tentative pour améliorer les conditions politiques et économiques ainsi que culturelles et sociales. Les Juifs constituaient environ 12% de la population, la plus grande proportion de toutes les provinces de l’Empire; les deux tiers des Juifs de l’Empire vivaient en Galicie. Pauvres pour la plupart, les Juifs des shtetl étaient des Hassidim rigoureux et conservateurs, qui s’isolaient le plus possible de leurs voisins chrétiens, qui répondaient de même. Les Juifs orthodoxes pauvres de l’Est n’étaient pas rares à Vienne et étaient probablement considérés avec encore plus d’hostilité par beaucoup de Juifs occidentalisés de la ville que par la population chrétienne.

La rigidité avec laquelle les communautés juives de l’Est se détournaient des influences extérieures est le thème de l’œuvre la plus ambitieuse de Franzos, « Der Pojaz », achevée en 1893, mais publiée seulement après sa mort en 1905. Pourquoi ce roman, que Franzos considérait comme son oeuvre majeure, est restée inédite de son vivant, est un mystère. Il est possible qu’il pensait que sa représentation critique du ghetto aurait pu être exploitée par les éléments antisémites qui devenaient de plus en plus actifs en Allemagne dans les années 1890. Les relations entre les chrétiens et Juifs étaient les plus problématiques sur les questions sexuelles. Jeune homme, Franzos était tombé amoureux d’une fille chrétienne, mais avait renoncé à elle à cause de la barrière entre les deux groupes. Ce problème fait l’objet d’un certain nombre de ses œuvres, dont deux de ses meilleurs romans, « Judith Trachtenberg » » (1890) et Leib Weihnachtskuchen et son enfant » (1896).

Les relations entre les différentes nationalités de la région (Polonais, Ukrainiens, Russes, Allemands et Juifs) sont au centre de ses écrits, et ses sympathies se tournent clairement vers les groupes opprimés, en particulier les paysans ukrainiens et les juifs du shtetl. Il insiste sur le fait qu’il est exempt de préjugés raciaux et que ses attaques contre des nationalités particulières sont motivées par l’oppression des autres:

« Je me suis prononcé contre l’oppression des Ukrainiens et des Polonais par les Russes, mais là où les Polonais font de même, comme c’est le cas en Galicie, je dénonce leur oppression contre les Ukrainiens, les Juifs et les Allemands. »

Il a également «dénoncé» les attitudes et les pratiques rigides des religieux orthodoxes et, en cela, ses attaques étaient dirigées surtout contre ses frères juifs:

« Je défends les Juifs parce qu’ils sont asservis, mais j’attaque l’esclavage que les Juifs orthodoxes imposent aux membres libéraux de leur foi. »

Franzos est également connu pour avoir été le premier à publier une édition de l’œuvre de Georg Büchner, essentielle pour la redécouverte de cet auteur. Franzos a terminé son édition en 1879, y compris des oeuvres comme « La mort de Danton » et « Léonce et Léna ». Le manuscrit du drame de Büchner, Woyzeck, était difficile à déchiffrer et devait être traité avec des produits chimiques pour faire remonter l’encre à la surface du papier. De nombreuses pages furent conservées et détruites plus tard par la veuve de Büchner, qui lui survécut quatre décennies. Mais l’édition de Franzos a été pendant de nombreuses années la version officielle, jusqu’à la fin des années 1910, quand une regain d’intérêt pour les oeuvres de Büchner commença en Europe et les nombreuses erreurs dans l’édition de Franzos furent alors révélées.
Bien que la pièce soit souvent jouée dans des versions plus récentes, le travail de Franzos a été immortalisé par l’opéra d’Alban Berg, Wozzeck, basée sur l’édition Franzos.

Les oeuvres de Franzos sont malheureusement introuvables en traduction française, mais il existe nombre de traductions anglaises pour les lecteurs anglophones.