« 27 janvier. Aube. Sur le sol, l’épave honteuse de la peau et des os, la chose Sómogyi. Il y a des tâches plus urgentes: nous ne pouvons pas nous laver, de sorte que nous n’osons pas le toucher avant d’avoir cuisiné et mangé. Et d’ailleurs: «… rien de si dégoûtant que les débordements», dit Charles à juste titre; les latrines devaient être vidées. Les vivants sont plus exigeants; les morts peuvent attendre. Nous avons commencé à travailler comme tous les jours. Les Russes sont arrivés pendant que Charles et moi transportions Sómogyi un peu à l’extérieur. Il était très léger. Nous avons renversé la civière sur la neige grise. Charles a enlevé son béret. J’ai regretté de ne pas avoir de béret. Des onze de l’Infektionsabteilung Sómogyi fut le seul à mourir dans les dix jours. Sertelet, Cagnolati, Towarowski, Lakmaker et Dorget (je n’ai pas parlé de lui jusqu’à présent, c’était un industriel français qui, après une opération de péritonite, tomba malade de diphtérie nasale) mourut quelques semaines plus tard dans l’hôpital russe provisoire d’Auschwitz. En avril, à Katowice, j’ai rencontré Schenck et Alcalai en bonne santé. Arthur a rejoint sa famille sain et sauf et Charles a repris sa profession d’instituteur; nous avons échangé de longues lettres et j’espère le revoir un jour. »

Primo Levi: Si c’est un homme