Ephéméride | Eliya Ben Asher Ashkenazi [13 Février]

13 février 1469

Naissance d’Eliya Ben Asher Ashkenazi, auteur du premier livre profane imprimé en yiddish, « Di Bube Mayse ».

Vous croyez peut-être, comme beaucoup, que « Bube mayses », ce sont des histoires de grand-mère, c’est-à-dire, comme on dirait plutôt en français, des histoires de bonnes femmes, des histoires à dormir debout. Détrompez-vous!

Bobe (ou bube à la polonaise) signifie, en effet, grand-mère en yiddish; et mayse est une histoire ou un conte, une description d’événements qui ont pu se produire ou non.
Mais ce n’est que tardivement dans sa vie que l’expression en est venue à vouloir dire « histoire de grand-mères ».

Cela à commencé par être une « Bove-mayse », une histoire de Bove. Bove, c’est la transcription yiddish de l’italien « Buovo », et « Buovo », c’est la transcription italienne de l’anglais et anglo-normand, « Bevys ». Et Bevys de Hampton, c’est à côté de Lancelot du Lac, de Robin des Bois et d’autres, un des héros des romans de chevalerie dont les aventures enflammaient l’imagination de nos ancêtres du Moyen-Âge, comme aujourd’hui les héros de films d’action produits par Hollywood.
Il semble avoir fait sa première apparition en anglo-normand (le français parlé par l’aristocratie après la conquête de l’Angleterre par les Normands en 1066), puis adopté par les anglais, et par la suite traduit dans un certain nombre d’autres langues, dont l’italien.

Bien qu’il n’ait jamais atteint un statut de star comparable aux chevaliers de la Table ronde, Bevys était certainement très populaire, et si l’on en croit la version de ses exploits en anglais médiéval, c’était mérité.
Entrer dans Londres, qui comptait en tout environ 5 000 âmes à l’époque, et tuer 32 000 citoyens sans aucune autre aide que celle de ses jumeaux de fils et d’un belliqueux palefroi dénommé Arondel, la plaçait certainement au moins au niveau d’un Jean-Claude Van Damme du XIVe siècle, si ce n’est d’un Schwarzenegger ou d’un Stallone à part entière.

Les aventures de Bevys furent traduites de l’italien en yiddish en 1507-1858 et publiées en 1541, le premier livre non religieux à être imprimé dans cette langue.
Le traducteur s’appelait Elye Bokher, Elie le Jeune, connu dans le monde non juif sous le nom Elie Lévita, l’éminent philologue et grammairien hébreu, dont le traité « Mesorath Ha-Masoreth », sur les marques de cantillation imprimées dans les Bibles hébraïques, est toujours considéré comme un monument de l’érudition biblique.

Levita était un Juif allemand qui avait fini par se retrouver en Italie, où il passa finalement treize ans de sa vie comme professeur particulier d’hébreu chez un cardinal et une grande partie du reste de son temps à chercher du travail.

On aimerait pouvoir dire que ce roman de chevalerie en yiddish était peuplé de scènes de princesses allant au « mikveh » et de chevaliers enroulant des « tefilin » autour de leur bras en cotte de mailles, mais la déception est ce qui fait du yiddish, le yiddish.
L’histoire de Bove, c’est essentiellement Hamlet rencontrant Mike Hammer à cheval.
La mère de Bove organise l’assassinat de son père, le roi d’Antona, et épouse ensuite l’assassin. Craignant que Bove veuille plus tard venger son père, sa mère et son nouveau mari essayent de le tuer aussi. Bove s’échappe, est vendu comme esclave en Flandre, sauve la Flandre de l’invasion des – qui d’autres? – Babyloniens, saute sur un cheval magique (Arondel s’appelle Rundele en yiddish – vous arrivez à garder votre sérieux devant un cheval de guerre qui s’appelle Rundele?), et s’en va libérer le roi flamand de captivité – un jour comme un autre dans la vie d’un locuteur yiddish, seulement adouci par son amour pour la princesse Druziana, fille du roi des Flandres. Beaucoup d’autres aventures s’ensuivent avant que tout ne s’arrange à la fin. Bove tue le petit-ami de maman, enferme sa mère dans un couvent (où les religieuses, à moins qu’elles aient fait vœu de silence, devaient aussi parler yiddish), et vit heureux pour toujours avec Druziana et leurs jumeaux.

C’est assez peu crédible à première vue. Les chevaliers et les dames parlant yiddish ne posent pas vraiment de problème – pensez à tous les nazis qui se parlent en anglais dans les films et les séries télévisées – mais à l’exception d’une longue scène dans laquelle Bove, bien que menacé de mort, refuse de se convertir à l’islam, le comportement général est complètement non juif; même les parties les plus réalistes du poème sont en dehors du domaine de toute vraisemblance juive.
Le lecteur le plus crédule, quelqu’un qui aurait cru tout le reste du livre, n’aurait jamais pu être convaincu de l’existence d’un chevalier juif – aussi invraisemblable que l’existence d’un chevalier du Ku-Klux-Klan de nos jours. Même en admettant ces impossibilités – Bove n’est pas plus invraisemblable que la plupart des films d’action -, certaines parties du poème restent étranges y compris selon les normes du roman chevaleresque.
Le roman commence à peine qu’on tombe sur ce qui doit être considéré comme l’acte le plus incroyable de toute la littérature yiddish.

La mère de Bove, Brandonya, décide d’utiliser du poison pour le mettre à l’écart. C’est inhabituel, mais pas inédit dans la littérature. Mais seul un poète juif, un poète ayant le yiddish dans l’âme, s’éloignerait autant de sa source originelle que de la faire essayer de l’empoisonner de la manière la plus sournoise qu’on puisse imaginer.
Bove rentre à la maison une nuit, fatigué et affamé.
Maman lui a laissé un casse-croûte, et c’est seulement grâce à la bonne étoile de Bove – et à sa place centrale dans l’intrigue – que la servante l’avertit que le poulet, ingrédient du bouillon juif vital, a été empoisonné.

Le Bove Bukh eut un succès fou et restant en impression presque constamment pendant près de cinq cents ans. Vers la fin du XVIIIe siècle, des adaptations modernisées commencèrent à être publiées sous le titre Bove Mayse, et la dernière édition populaire, en prose plus ou moins moderne, fut publiée en 1909-10.

Bien que jamais complètement oublié, le Bove Bukh commença à perdre du terrain dans l’imagination populaire une fois que la vogue du roman de chevalerie fut passée. Bove lui-même était entré depuis longtemps dans la langue, et il y resta là longtemps après que la plupart de ses locuteurs eurent une idée de ce que la partie Bove d’une Bove mayse était censée signifier.

La phrase semble avoir été si bien ancrée qu’elle était ressentie comme indispensable, si bien que les masses parlant le yiddish soumirent le mot Bove à un processus connu sous le nom d’assimilation. L’assimilation a lieu dans presque toutes les langues, et n’a rien à voir avec le fait de sortir avec un(e) goy ou l’achat d’un arbre de Noël.
La seule chose qui arriva à Bove, c’est que son nom fut changé.

Et changer le nom est l’essence de ce genre d’assimilation. Un mot qui a par ailleurs disparu de la langue continue à apparaître dans des composés ou des phrases où il n’a plus de sens, donc il est assimilé à – remplacé par – un mot à consonance similaire, indépendamment du fait que le mot qui remplace a plus de sens ou non que le terme remplacé. C’est familier, c’est confortable, et les gens trouveront un moyen de l’adapter.

Une fois que Bove eut reculé dans l’imagination générale, il dut être remplacé. Ce qui est intéressant à propos de bobe, le mot choisi pour le remplacer, c’est son origine slave. Sur plus de 5 200 lignes, il n’y a pas plus d’un mot slave dans le Bove Bukh. Comme c’est seulement du vivant de Levita que le centre de la vie juive européenne commença à se déplacer vers l’Est, la substitution apparemment banale de Bobe pour Bove renferme l’histoire des Juifs yiddishophones et de leur langue. Passer de Bove à Bobe aurait pris un minimum d’un siècle, et un siècle est une estimation optimiste.
Le fait que bobe-mayse s’insère dans le même cadre général que le « conte des vieilles femmes » n’est, qu’un heureux accident. Les locuteurs yiddish n’ont eu aucun mal à réinterpréter « l’incroyable histoire des chevaliers et de leurs exploits » en « une histoire incroyable sur les bons et les mauvais jours comme pourrait vous la raconter votre grand-mère. »
Une connerie est une connerie et n’importe quel con peut la faire. Mais pour passer d’un héros à cheval à une vieille dame édentée, pour faire d’Errol Flynn une bube juive, il fallait faire le voyage de Venise à Vilna, et tout ce qu’un tel voyage implique.

(d’après Michael Wex in « Kvetch »)