12 février 1855

Naissance à Odessa de Jacob Pavlovitch Adler, un des plus grands acteurs du théâtre yiddish.

On l’appelait avec déférence « nesher hagodl » (le grand aigle), un jeu de mots honorifique sur son nom de famille – Adler signifie « aigle » en yiddish.
L’acteur Jacob P. Adler (1855-1926) était le doyen de la scène yiddish depuis ses premières années dans le Bowery jusqu’après la première guerre mondiale. Il avait une présence magnétique sur scène, un physique saisissant, une voix sonore, un flair pour les effets scéniques et un tempérament flamboyant – autant d’atouts essentiels pour créer un charisme inégalé.
Originaire d’Odessa, Adler commença sa carrière en Russie au début de la période Goldfaden, déménagea à Londres, où il perfectionna son métier, et s’installa à New York en 1890 à l’âge de 35 ans.
Admirateur de la culture russe, il joua un rôle décisif dans l’introduction du drame littéraire sur la jeune scène yiddish. En 1891, il commanda une pièce à Jacob Gordin, un écrivain juif russe nouvellement arrivé, et le soutint à fond lorsque la pièce, « Sibérie », dans laquelle Adler jouait également, ne rencontra pas l’adhésion auprès public.
La confiance d’Adler paya; l’année suivante, Gordin écrivit le succès phénoménal le « Roi Lear juif », dans lequel Adler présentait le portrait émouvant d’un vieil homme pathétique mis à la rue par ses deux filles après qu’il eut partagé ses biens entre elles.
« Chacun de ses regards, chaque mouvement de sa lèvre tremblante et sa tentative de restaurer son ancienne autorité, sont illustrés par le grand talent de l’interprète », écrivit le critique de théâtre Louis Lipsky en 1903.

Au fil des ans, Adler créa une riche galerie de personnages: vieillards, amants, rebelles, idéalistes et fous, tous restés dans son répertoire.
Son Shylock, un rôle dans lequel Adler apparut pour la première fois en 1901 dans une production en yiddish du « Marchand de Venise », et qu’il répéta en 1903 et en 1905 en yiddish avec une distribution anglophone, fut particulièrement remarqué.
Par là, il se présentait au monde entier comme un acteur à égalité avec les autres grands interprètes shakespeariens de son époque, y compris l’illustre Henry Irving, qui avait transformé la représentation de Shylock.
Adler offrait une interprétation entièrement juive du personnage et introduisit audacieusement dans son jeu des traditions juives, telles que déchirer son vêtement en signe de deuil, après l’enlèvement et la conversion de Jessica.

En 1917, Louis Lipsky rédigea cette analyse du style de jeu d’Adler: « Il aime poser, adopter des attitudes frappantes. Ses gestes sont majestueux et impressionnants. Il peu jouer avec une grande dignité dans l’attitude et le ton « .
Bien que partisan du réalisme scénique de son époque, Adler aimait les rôles mélodramatiques. Méticuleux dans sa préparation et prêtant une grande attention aux détails, à la vraisemblance et au ton, il se lançait dans ses personnages avec une imagination ouverte qui permettait les ajustements sur l’inspiration du moment.
Lipsky en donnait une illustration avec la célèbre interprétation de Shylock par Adler: « Dans la scène du procès, quand le juge … statue contre lui, il rassemble les balances et le couteau, et le sac d’or, et avec un geste de mépris les jette aux pieds du juge en s’écriant « Que le diable fasse affaire avec vous », en s’apprêtant à partir: « Ce geste, dit Lipsky, dans lequel Adler mit une émotion nettement juive » fut le produit d’une inspiration du moment. et c’est seulement quand l’esprit l’émeut qu’il se souvient de le répéter. »

La star, écrit-il plus loin, avait un appétit de contrastes et utilisait des effets de lumière pour ponctuer des scènes avec des transitions abruptes et des explosions momentanées de passion. Avec Adler toujours au centre de la production, son penchant pour les effets de scène ne profitait pas toujours au reste de la distribution.

Adler créa des personnages profondément émouvants. Lipsky se souvient d’une scène mémorable dans « Le Mendiant d’Odessa », une adaptation du mélodrame de Felix Pyat, « Le chiffonnier de Paris », dans laquelle Adler jouait un vieil homme gardant le berceau d’un enfant trouvé: « Il dressait un portrait de la sénilité, la bouche béante et les yeux creusés, dont chaque mot était un murmure et chaque geste, un geste d’un vieil homme dont la machine était rouillée. »

Le mélodrame Broken Hearts de Zalmen Libin offrait une autre scène fascinante, quand le personnage d’Adler entrait chez sa fille mourante: « Il n’avait pas un mot à dire, mais se tenait à la porte et appuyait sa tête contre le chambranle de la porte ». La scène, rapporta le New York Times, pétrifia le public.

Adler subit une attaque cérébrale majeure six ans avant son décès le 31 mars 1926, à l’âge de 71 ans.
On a rapporté que, trois ans avant sa mort, il avait dit à son entrepreneur de pompes funèbres qu’il souhaitait avoir les plus belles funérailles qu’un acteur yiddish ait jamais eues.
Son vœu fut exaucé. Des dizaines de milliers d’admirateurs, l’ensemble du monde du théâtre yiddish, des représentants des institutions juives et de Broadway vinrent lui rendre hommage. Ce fut l’une des cérémonies les plus imposantes et les plus impressionnantes dans l’histoire du Lower East Side.

(Source: Edna Nahson in « New York’s Yiddish Theater from the Bowery to Broadway »)