Ephéméride | Le roi Sigismond II Auguste de Pologne [10 Février]

10 février 1574

Le roi Sigismond II Auguste de Pologne est inhumé dans la Cathédrale du Wawel à Cracovie. Son règne est considéré comme l’apogée de « l’Age d’Or » du judaïsme en Pologne. Age d’or tout relatif quand même…

Sigismond II, souverain cultivé et dans une certaine mesure libéral d’esprit, succédait à son père Sigismond Ier le Vieux, qui avait déjà été un protecteur des Juifs.
Auguste (1548-1572) suivit dans ses relations avec les Juifs les mêmes principes de tolérance et de non-ingérence que ceux qu’il suivait généralement dans son attitude envers les citoyens non chrétiens et non catholiques de Pologne.
Au cours de la première année de son règne, Sigismond II, se conformant à la demande des Juifs de Grande-Pologne, ratifia, à la Diète polonaise générale tenue à Piotrkov, le vieux statut libéral de Casimir IV.
Dans le préambule du décret, le Roi déclara qu’il confirmait les droits et privilèges des Juifs pour les mêmes motifs que les privilèges spéciaux des autres États, c’est-à-dire en vertu de son serment de faire respecter la constitution.
Sigismond Auguste amplifia et consolida considérablement l’autonomie des communautés juives. Il accorda de grands pouvoirs administratifs et judiciaires aux rabbins et aux anciens du Kahal, sanctionnant l’application de la « loi juive » (c’est-à-dire de la loi biblique et talmudique) dans les affaires civiles et en partie criminelles entre Juifs (1551).
Dans les tribunaux généraux de voïvodie, dans lesquels des litiges entre Juifs et chrétiens étaient jugés, la présence de « seniors » juifs, (c.à.d. des anciens du Kahal dûment élus), était nécessaire (1556).
Cette responsabilité des Juifs devant les cours royales ou des voïvodies constituait depuis longtemps l’un de leurs privilèges importants, puisqu’elle les exemptait des cours municipales ou magistrales, qui leur étaient aussi hostiles que les magistratures elles-mêmes.

Avec tous les états de Pologne, les Juifs réussirent à s’entendre raisonnablement, sauf avec le clergé catholique. Cet ennemi implacable du judaïsme redoubla ses efforts dès que Rome donna le signal de commencer la réaction contre l’hérésie montante du protestantisme et de combattre toutes les autres formes de croyance non-catholiques.
La politique de Paul IV, l’inquisiteur sur le trône de Saint-Pierre, trouva un écho en Pologne. Le nonce pontifical Lippomano, arrivé de Rome, conçut l’idée d’enflammer le zèle religieux des catholiques par un de ces spectacles sanglants que l’Église inquisitoriale montait de temps en temps « pour la plus grande gloire de Dieu ».
La rumeur courut qu’une femme pauvre de Sokhachev, nommée Dorothy Lazhentzka, avait vendu aux Juifs de la ville la sainte hostie reçue pendant la communion, et que l’hostie avait été poignardée par les « infidèles » jusqu’à ce qu’elle commence à saigner. Sur l’ordre de l’évêque de Chelm, trois Juifs accusés de ce sacrilège et leur complice Dorothy Lazhentzka furent jetés en prison, mis au supplice et finalement condamnés à mort. En apprenant ces événements, le roi ordonna au staroste de Sokhachev d’arrêter l’exécution de la sentence de mort, mais le clergé se hâta d’exécuter le verdict, et les présumés blasphémateurs furent brûlés sur le bûcher (1556).

Avant leur mort, les Juifs martyrs firent cette déclaration:
« Nous n’avons jamais poignardé l’hostie, parce que nous ne croyons pas que l’hostie est le corps divin, sachant que Dieu n’a ni corps ni sang.
Nous croyons, comme l’ont fait nos ancêtres, que le Messie n’est pas Dieu, mais Son messager.
Nous savons également par expérience qu’il ne peut y avoir de sang dans la farine. »

Ces protestations de foi monothéiste furent réduites au silence par le bourreau, qui ferma « la gueule des criminels avec des torches enflammées ».

Sigismond Auguste fut choqué par ces procédés révoltants, qui avaient été conçus par le Nonce Lippomano. Il comprit rapidement qu’au fondement de l’absurde rumeur concernant l’hostie « blessée » se trouvait une « pieuse imposture », le désir de démontrer la vérité du dogme eucharistique dans sa formulation catholique (le pain de la communion en tant que corps de Christ), qui était rejetée par les calvinistes et l’aile extrême de la Réforme.
« Je suis choqué par cette hideuse vilénie », s’exclama le roi dans un accès de scepticisme religieux, « je ne suis pas non plus suffisamment dépourvu de bon sens pour croire qu’il pourrait y avoir du sang dans l’hostie ».
La conduite de Lippomano suscita en particulier l’indignation des protestants polonais, qui, pour des raisons théologiques, ne pouvaient accréditer la fable médiévale des hosties miraculeuses.

Tout cela n’empêcha pas les ennemis des Juifs d’exploiter l’affaire de Sokhachev aux fins d’agitation anti-juive. C’est vraisemblablement à cause de cette agitation que la « constitution » anti-juive adoptée par la Diète de 1538 fut, sur l’insistance de nombreux députés, confirmée par les Diètes de 1562 et 1565.
Les articles de cette « constitution » antisémite furent également incorporés dans le « Statut de Lituanie » promulgué en 1566. Ce « statut » interdisait aux Juifs de porter le même style de vêtements que les chrétiens, de s’habiller élégamment, de posséder des serfs ou de garder des domestiques de la foi chrétienne, et d’occuper des postes offociels parmi les chrétiens, les deux dernières restrictions étant étendues aux Tatars et autres « infidèles ».
Les calomnies médiévales trouvèrent un terrain favorable jusqu’en Lituanie. En 1564, un Juif fut exécuté à Bielsk, accusé d’avoir tué une fille chrétienne, bien que la malheureuse ait proclamé haut et fort son innocence sur les marches de l’échafaud. Les tentatives de fabrication de procès similaires dans d’autres localités lituaniennes ne manquèrent pas non plus.

Pour mettre fin à l’agitation entretenue par les fanatiques et les obscurantistes, le roi publia deux décrets, en 1564 et 1566, selon lesquels il était strictement interdit aux autorités locales d’intenter des poursuites contre les Juifs pour meurtre rituel ou profanation d’hosties.
Sigismond Auguste déclara que tant l’expérience que les déclarations papales avaient prouvé l’absence de fondement de telles accusations; que, conformément aux anciens privilèges juifs, toutes ces accusations devaient être justifiées par le témoignage de quatre témoins chrétiens et de trois témoins juifs, et qu’enfin la juridiction dans tous ces cas appartenait au roi lui-même et à son Conseil à la Diète générale.

Peu de temps après, en 1569, le traité dénommé « Union de Lublin » fut conclu entre la Lituanie et la Couronne, ou Pologne proprement dite, prévoyant une coopération administrative et législative plus étroite entre les deux pays. Cela aboutit à la coordination de la législation constitutionnelle des deux parties de la « République », ce qui, à son tour, affecta de manière préjudiciable le statut des Juifs de Lituanie.
Ce dernier pays fut progressivement entraîné dans le courant général de la politique polonaise, et s’éloigna donc de l’ordre patriarcal des choses, qui avait construit la prospérité des Juifs au temps de Vitovt.

Sigismond Auguste mourut en 1572, trois ans après la conclusion de l’Union de Lublin. Les Juifs avaient de bonnes raisons de pleurer la perte de ce roi, qui avait été leur principal protecteur.
Sa mort marqua l’extinction de la dynastie des Jagiellons, et un nouveau chapitre commença dans l’histoire de la Pologne, « la période élective », quand les rois furent choisis par vote.

Après la mort sans enfant du dernier roi de la dynastie des Jagellons, les nobles polonais et lituaniens (szlachta) se réunirent à Varsovie pour empêcher les séparatistes d’agir et maintenir l’ordre juridique existant. Pour cela les citoyens devaient respecter inconditionnellement les décisions prises par le corps; et la confédération était une affirmation puissante que les deux états précédents seraient toujours étroitement liés.

En janvier, les nobles signèrent un document par lequel les représentants de toutes les grandes religions s’engageaient mutuellement à se soutenir et se tolérer. Un nouveau système politique naissait, aidé par la confédération qui contribuait à sa stabilité. La tolérance religieuse était un facteur important dans un État multi-ethnique et multi-religieux, car les territoires de l’Union étaient habités par de nombreuses populations d’origines ethniques différentes (Polonais, Lituaniens, Ruthéniens, Allemands et Juifs) et de différentes confessions (catholiques, protestants, orthodoxes, juifs et même musulmans). Ce pays était devenu ce que le cardinal Hozjusz appelait « un asile pour les hérétiques », un endroit où les sectes religieuses les plus radicales, cherchant à échapper à la persécution dans d’autres pays du monde chrétien, cherchaient refuge. Le clergé catholique, s’y opposait naturellement de toutes ses forces.

(Source: Simon Doubnov, Histoire des Juifs de Pologne et de Russie)