Ephéméride |Sophie Tucker [9 Février]

9 février 1966

Disparition de Sophie Tucker, la Madonna yiddish.

Sophie Tucker avait l’habitude de commencer son numéro en disant que sa carrière remontait aux jours où la Mer Morte était seulement malade.

C’était, bien sûr, une légère exagération. Mais de 1907 presque jusqu’à sa mort en 1966, la paillarde Sophie Tucker fut la Madonna de son temps. Aujourd’hui, à une époque où la renommée se jette aussi vite que le journal de la veille, elle est largement oubliée.

Sophie Tucker fut une star internationale de la variété, du music-hall, et plus tard du cinéma, en yiddish et en anglais, au cours d’une carrière qui se prolongea plus de cinquante ans.
Elle était née Sophie Kalish en Russie alors que ses parents se préparaient à immigrer aux États-Unis. En émigrant, son père, qui craignait les conséquences pour avoir déserté l’armée russe, adopta le nom «Abuza» pour la famille. Alors qu’elle était âgée de trois mois, la famille s’installa à Hartford, dans le Connecticut, où elle géra avec succès un restaurant casher et une maison d’hôtes qui accueillaient de nombreux professionnels du spectacle.
Sophie Tucker se souvenait d’avoir servi des grands noms du théâtre yiddish tels que Jacob Adler, Boris et Bessie Thomashefsky, et Mme Lipsky. « Quel frisson quand j’ai pris la commande de Bertha Kalich! » racontait-elle.

Les gens du spectacle l’attiraient, mais ses parents, qui se méfiaient des « paskudnyaks », des salopards du music-hall qui passaient par la ville, l’incitèrent à se marier et à s’installer à Hartford. Dans son autobiographie « Some of These Days », Tucker écrit que sa mère était persuadée que « le mariage, le fait d’avoir des bébés et d’aider son mari à aller de l’avant étaient une carrière suffisante pour n’importe quelle femme. Je ne pouvais pas lui faire comprendre que ce n’était pas la carrière que je recherchais. C’était simplement que je voulais une vie qui ne consistait pas à passer la plupart de son temps au fourneau et devant l’évier de la cuisine. »

En guise de compromis, elle commença à chanter pour les clients qu’elle servait. Elle se souvenait: « Je me tenais dans l’espace étroit près de la porte et je chantais avec toute la dramatisation que je pouvais y mettre. A la fin du dernier refrain, entre moi et les oignons, il n’y avait plus un œil sec dans la place. »

Elle s’enfuit à Holyoke en 1903 avec le livreur de bière local, Louis Tuck. A son retour, ses parents organisèrent pour le couple, un mariage orthodoxe comme il convenait. Ils eurent un fils, Burt, né en 1906, peu ne avant qu’elle demande à son mari, dont elle trouvait qu’il ne travaillait pas assez dur, une séparation.
Peu après, Willie Howard des Howard Brothers, qui avait admiré son chant, lui donna une lettre de recommandation pour le compositeur bien connu Harold Von Tilzer. Elle quitta Hartford pour New York et changea son nom pour Tucker.

Bien que Von Tilzer ne fut pas de prime abord impressionné par ses talents, Tucker trouva vite du travail dans les cafés et les brasseries en plein air de New York, comme le Village allemand, en chantant contre des repas, une paye à la semaine et les pourboires des clients. Elle envoyait une grande partie de l’argent qu’elle gagnait à sa famille.

En 1907, Tucker fait sa première percée dans le music-hall en chantant à la soirée amateur de Chris Brown. Après sa première audition, elle entendit Brown marmonner à un collègue, « Elle est si grosse et si laide celle-là, la foule des premiers rangs va la conspuer. Mieux vaut prendre du bouchon et lui noircir le visage ». Malgré ses protestations, les producteurs affirmèrent qu’elle ne pouvait espérer du succès que maquillée en noire.
Vite engagée dans le circuit de Joe Woods en Nouvelle-Angleterre, elle devint connue comme une «chanteuse nègre de renommée mondiale», un rôle qu’elle ne pouvait supporter de laisser apprendre par sa famille.
Par chance, il lui arriva de perdre ses malles avec son attirail de scène tournée. Elle fit ses débuts sur scène à Boston sans maquillage, en déclarant à l’auditoire choqué: « Vous pouvez tous voir que je suis une fille blanche. Eh bien, je vais vous dire quelque chose de plus: je ne suis pas du Sud. Je suis une fille juive et j’ai juste appris cet accent du Sud en jouant les noires pendant deux ans. Et maintenant, monsieur le chef d’orchestre, veuillez jouer ma chanson. »

Il ne fallut pas longtemps avant que Sophie Tucker se produise sans maquillage noir devant des publics de plus en plus conquis. Des chansons comme « A Good Man Is Hard to Find », « I’m Living Alone and I Like It », « I Ain’t Takin’ Orders from No One » et « No Man is Ever Gonna Worry Me » furent des succès des hits auprès des spectateurs, hommes et femmes, dans des lieux comme le Tony Pastor’s Palace, le Reisenweber Souper Club, les salles de variétés aux États-Unis et les music-halls dans toute l’Europe. En 1910, le compositeur afro-américain Shelton Brooks composa sa chanson immensément populaire « Some of These Days ». Comme pour beaucoup d’autres chansons, Tucker en acheta les droits d’interprétation exclusifs.

En 1925, Jack Yellen signa peut-être sa chanson la plus célèbre, chantée en yiddish et en anglais, intitulée « My Yiddishe Momme ». La chanson fut créée par Willie Howard, puis par Belle Baker et Sophie Tucker après la mort de sa mère. Elle en fit un des 5 plus grands succès de l’année 1928. La chanson était surtout chantée dans les grandes villes américaines où il y avait un public juif assez important. Tucker expliquait: « Même si j’aimais la chanson et que c’était un succès sensationnel à chaque fois que je la chantais, je prenais toujours soin de ne l’utiliser que lorsque je savais que la majorité de la salle comprendrait le yiddish. Cependant, vous n’aviez pas besoin d’être un Juif pour être ému par ‘Ma Yiddishe Momme’. ‘Mère’ dans n’importe quelle langue signifie la même chose. « 

Tucker n’oublia jamais sa judéïté, même si elle jouait pour un public plus large et non-juif. Lors de sa tournée en Angleterre en 1922, Tucker fut accueillie par un public londonien avec une banderole intitulée « Bienvenue Sophie Tucker, l’actrice juive la plus éminente d’Amérique. » Tucker nota: « J’étais plus fière de ça que de tout. » Pendant sa tournée, elle fit la connaissance de nombreux acteurs juifs de Londres, et prit plaisir, à participer à un concert de charité au Palladium pour un hôpital, où elle chanta « Bluebird, Where Are You », selon ses dires, « comme un Hazan. »
Sophie Tucker était immensément populaire en Angleterre, enchantant des foules enthousiastes avec “When They Start to Ration My Passion, It’s Gonna Be Tough on Me” et « I’m The Last of the Red-Hot Mamas.” Hanan Swaffer du Daily Express de Londres la décrivit comme « une grande grosse blonde géniale, avec une personnalité dynamique et une vitalité incroyable. » Les souvenirs de Tucker au cours de plusieurs de ses tournées offrent un aperçu unique sur la culture européenne d’avant et d’après-guerre.

Tucker a raconté la tension terrible que représenta pour elle en 1932, de jouer pour un public français qui incluait beaucoup de juifs. Tout au long de la représentation, ils lui envoyaient des mots et lui réclamaient «My Yiddishe Momme». Tucker était inquiète mais décida finalement de chanter la chanson, sentant que son caractère émouvant toucherait tout le monde. Tucker commença la chanson en anglais devant une salle assez réceptive. Cependant, quand elle atteignit le deuxième couplet, en yiddish, les antisémites commencèrent à la huer et d’autres membres du public répondirent par des cris, demandant le calme. Sophie Tucker se souvenait: « Le bruit était si fort que je ne pouvais pas entendre ma propre voix, ni entendre Teddy au piano. J’ai pensé: dans une minute il y aura une émeute. Rapide comme l’éclair, je me tournai vers Teddy et dit ‘Switch!’ Avant que le public comprenne ce qui se passait, je chantais « Happy Days Are Here Again » Mon Dieu, j’espérais seulement que c’était vrai! « 

En revanche, la chanson fut généralement bien reçue à Vienne. Tucker fut reconnue dans un magasin de disques et on lui demanda de chanter « My Yiddishe Momme » pour un public qui semblait avide des images que la chanson évoquait. Elle fit remarquer, « C’est un commentaire sur le Berlin de 1931 que … c’était « My Yiddishe Momme » que la Berlin Broadcasting Company demanda. Et voilà pour la foule parisienne!

Plusieurs années après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les enregistrements de de « My Yiddishe Momme » par Tucker furent détruits et leur vente interdite par le Reich. La chanson avait le pouvoir de susciter le respect pour la culture juive et un souvenir de temps plus paisibles et elle menaçait ainsi le régime de Hitler. Peu de temps après le début de la guerre, Tucker s’entretint avec l’acteur Elizabeth Bergner, une Allemande en exil à Londres, qui lui indiqua: « Il n’y a personne parmi nous en Allemagne qui ne possède pas ce disque. »

Tucker était connu pour son respect du principe juif de la zedaka, charité et actes de bonne volonté envers les autres. En 1945, elle établit la Fondation Sophie Tucker, consacrant du temps, de l’énergie et des ressources à un assortiment oecuménique de bonnes causes. Elle finança la Jewish Theatrical Guild, dont elle était membre à vie, la Negro Actors Guild et la Catholic Actors Guild, ainsi que le Will Rogers Memorial Hospital, le Motion Picture Relief Fund, des synagogues et des hôpitaux. Elle soutint l’achat d’obligations de l’état d’Israel, et sa fondation créa une chaire Sophie Tucker à l’université Brandeis en 1955. En 1959, lors du premier de plusieurs voyages en Israël, Tucker inaugura le centre de jeunesse Sophie Tucker à Bet Shemesh dans les collines de Judée. Deux ans plus tard, elle parraina un autre centre de jeunes au Kibbutz Be’eri, dans le nord du Néguev, près de Gaza. En 1962, elle parraina la forêt Sophie Tucker près de l’amphithéâtre Bet Shemesh et recueillit des fonds pour une autre forêt. Elle consacra également du temps et de l’argent à de nombreux hôpitaux et foyers pour personnes âgées.

Tucker utilisait son indépendance économique pour conquérir son autonomie personnelle et celle des autres, ce qui n’allait pas sans créer des tensions dans sa vie personnelle. Au début de sa carrière, Tucker avait aidé de nombreuses prostituées qui vivaient dans les mêmes pensions de famile qu’elle, cachant de l’argent à leurs proxénètes. « Chacune entretenait une famille à la maison, ou un enfant quelque part. » écrivit-elle. closes pour des femmes qui avaient pris leur nuit en son honneur.
Elle estimait que c’était son indépendance économique qui avait condamné ses mariages avec Tuck, l’accompagnateur Frank Westphal, et le directeur Al Lackey, qui finirent par le divorce. Comme elle l’expliquait: « Une fois que tu commences à porter ta propre valise, à payer tes propres factures, à gérer ton propre spectacle, tu as fait quelque chose qui fait de toi une de ces femmes que les hommes appellent « une bonne copine » et « une chic fille », « le genre de femme à qui ils racontent leurs problèmes. Mais tu as renoncé aux orchidées et aux bracelets de diamants, sauf ceux que tu t’achètes toi-même. »

Avec son humour de racaille, Sophie Tucker peut être considérée comme une devancières des chanteuses de tempérament d’aujourd’hui. Bette Midler la cite sous le nom de Soph dans une partie de ses spectacles.
Cependant, elle y a insisté tout au long de sa vie: « Je n’ai jamais chanté une seule chanson dans ma vie pour choquer. Mes chansons « chaudes » sont toutes, si vous le remarquez, écrites sur quelque chose de réel dans la vie de millions de gens. »

En dépit de ce fait, ou peut-être à cause de cela, la « Lollabrigida King-Sized » fut interdite de scène en 1910 pour avoir chanté « The Angle-Worm Wiggle » (la branlette du ver de pêche). Le juge, cependant, classa l’affaire, et le théâtre la retint pendant plus de deux semaines à jouer à guichets fermés avec des queues qui faisaient le tout du pâté de maisons.

Le jeu de Tucker constituait une critique complexe des codes de moralité ethnique, de genre et de classe. Des chansons comme « I’m the 3-D Mama with the Big Wide Screen » et « I May Be Getting Older Every Day (But Younger Every Night) » constituaient des défis aux stéréotypes sur la sexualité féminine quant à l’âge, la taille et le genre, enveloppés dans un humour qui faisait antidote au puritanisme.

Lorsque le vaudeville cèda la place au cinéma, Tucker participa à plusieurs films dont « Honky Tonk » (1929), « Broadway Melody of 1938 » (1937), « Thoroughbreds Do not Cry » (1937) et « Follow the Boys » (1944). Elle était, cependant critique de l’industrie du cinéma. Pour elle le film avait retiré la pouvoir de la performance aux artistes. Sans un public en direct, le réalisateur devenait « le seul critique à satisfaire ».

Tucker préférait jouer dans succès de Broadway tels que « Leave It to Me » (1938) et « High Kickers » (1941) de Cole Porter, qui firent une tournée à Londres en 1948. Mais le travail de théâtre vivant devenait plus difficile à trouver à l’époque des visages de celluloïd étincelants, au grand chagrin de Tucker et d’autres. En 1963, « Sophie », une comédie musicale de Broadway basée sur la vie de Tucker, tint seulement huit représentations.

Tucker a joué lors du dernier spectacle au Tony Pastor’s Palace de New York, qui marqua la fin d’une époque: « Tout le monde savait que le théâtre allait être fermé et qu’un lieu emblématique dans le show-business allait disparu. Ce sentiment pénétrait le jeu. L’endroit entier, même les artistes, puaient la décrépitude. Je le sentait. Cela m’a interpellé. J’étais déterminée à faire réfléchir l’auditoire: « Pourquoi ruminer le passé? Nous avons demain ». Pendant que je chantais, je pouvais sentir l’atmosphère changer. Les ténèbres commencèrent à se lever, l’esprit qui remplissait jadis le théâtre et qui l’avait rendu célèbre parmi les salles de music-hall du monde entier revint. Voilà ce qu’un artiste peut faire. »

Sophie Tucker a toujours utilisé son pouvoir d’amuseuse à la fois pour élever les esprits et provoquer la réflexion dans son public. Décrivant une représentation de commande devant le roi George V et la reine Mary au Palladium de Londres en 1926, une critique avait écrit: « Avec sa robe fourrée, sa coiffure à étages, une longue guirlande d’orchidées, elle imposait une silhouette théâtrale éblouissante dont l’amour pour le public lui était retourné en vagues. »

Tucker ne prit jamais sa retraite, travaillant jusqu’à quelques semaines avant sa mort le 9 février 1966, à New York, d’une maladie pulmonaire et d’une insuffisance rénale à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Trois mille personnes assistèrent à ses funérailles au cimetière de la synagogue Emanuel à Wethersfield, Connecticut. Les conducteurs de corbillard du syndicat des routiers en grève levèrent temporairement leurs piquets en son honneur.

L’héritage de Tucker subsiste dans ses généreuses contributions à des oeuvres de charité, son influence sur les représentations de la culture juive et de la sexualité des femmes, et son rôle d’artiste qui interprétait de façon réfléchie le monde chaotique et beau qui l’entourait.

Ecoutez la version canonique de « A Yiddishe Momme » par Sophie Tucker en 1928.

Source: Anne Borden dans « Jewish Women’s Archive »