22 février 1530

Naissance à Cracovie de Moyshe Isserles, dit ReMO, éminent rabbin, talmudiste et décisionnaire.

Le niveau intellectuel élevé des Juifs polonais au XVIe siècle résultait de leur relative prospérité économique. Quant au caractère de leur productivité intellectuelle, il était le résultat direct de leur autonomie sociale.
Le vaste système d’autonomie du Kahal renforçait non seulement l’autorité du rabbin, mais aussi celle du savant talmudiste et de tous les laïcs familiers de la loi juive.
Le rabbin prenait en charge, dans les limites de sa communauté, les fonctions de guide spirituel, de chef de la yeshivah et d’inspecteur des écoles élémentaires, ainsi que celles de législateur et de juge.
La connaissance de la vaste et compliquée loi talmudique était, dans une certaine mesure, nécessaire même pour le profane qui occupait la fonction de président de la communauté (parnes, ou rosh-ha-Kahal), ou était en quelque manière lié au système d’autodétermination juive.
Car les décrets du Talmud réglaient la vie interne des Juifs polonais de la même manière qu’ils l’avaient fait autrefois en Babylonie, à l’époque des Exilarques et des Gaonim autonomes. Mais il faut se souvenir que, depuis l’époque des Gaonim, la loi juive s’était considérablement amplifiée, le judaïsme rabbinique s’était superposé au judaïsme talmudique.

Cette masse de traditions religieuses, accumulée depuis des siècles, monopolisait désormais l’esprit de tous les Juifs instruits de l’empire de Pologne, qui devint ainsi une seconde Babylonie. Elle régnait dans les synagogues, les yeshivahs et les écoles primaires. Elle donnait le ton de la vie sociale et domestique. Elle parlait par la bouche du juge, de l’administrateur et du chef de la communauté.
Enfin, elle déterminait le contenu de la production littéraire juive. La littérature juive polonaise était presque exclusivement consacrée à la loi rabbinique.
Les débuts de la science talmudique en Pologne remontent à la première moitié du XVIe siècle. Il avait été importée de la Bohême voisine, principalement par l’école de l’initiateur de la méthode du « pilpoul », Jacob Pollack. Un élève de ce dernier, Rabbi Shalom Shakhna (1500-1558), est considéré comme l’un des pionniers du talmudisme polonais.

Tout ce que nous savons de son destin, c’est qu’il vécut et mourut à Lublin, qu’en 1541, il fut confirmé par un décret du roi Sigismond Ier dans la fonction de grand rabbin de la Petite Pologne, et qu’il dirigeait la Yeshivah d’où sortirent les célébrités rabbiniques de la génération suivante.
Il est très probable que les conférences rabbiniques de Lublin, qui conduisirent ensuite à la formation du « Conseil des Quatre Pays », durent leur création à l’initiative de Rabbi Shakhna.
Après sa mort, son fils Israël lui succéda au poste de grand rabbin à Lublin. Mais c’était un élève de Shakhna, Moyshe Isserles, connu dans la littérature par le nom abrégé de ReMO (1520-1572), qui devint célèbre dans le monde juif tout entier.

Moyshe Isserles, le fils d’un riche ancien du Kahal à Cracovie, devint important dans le monde rabbinique tôt dans la vie. Il occupa le poste de membre du tribunal communal juif dans sa ville natale, et dirigea la yeshivah.
Cette combinaison d’activités savantes et pratiques l’incita à approfondir les codes rabbiniques existants, et il constata, à la suite de son enquête, qu’ils n’étaient pas exhaustifs, et avaient besoin d’e développements.
Isserles n’était même pas satisfait de l’élaboration en profondeur de la loi juive qui avait été entreprise par son contemporain palestinien Joseph Caro. Lorsque, au milieu du XVIe siècle, le commentaire complet de Caro sur le Code « Turim » intitulé « Beth-Yosef » («La maison de Joseph») parut, Isserles composa un commentaire sur le même code sous le nom de Darkhe Moshe (« Les voies de Moïse « ), dans lequel il élargissait considérablement le matériel juridique qui s’y trouvait, en puisant dans des sources que Caro avait laissées de côté.

Quand, quelques années plus tard, Caro publia son propre code, sous le nom de « Shulhan Arukh » (« La table dressée »), Isserles attira l’attention sur le fait que son auteur, Juif séfarade, n’avait pas, dans de nombreux cas, utilisé les sources des autorités rabbiniques ashkénazes, et avaient laissé de côté les coutumes religieuses locales, ou « minhagim », courantes parmi les divers groupes de la communauté juive germano-polonaise.
Ces omissions furent soigneusement notées et documentées par Isserles. Il compléta le texte du Shulhan Arukh par un grand nombre de nouvelles lois, qu’il avait établies sur la base des coutumes populaires susmentionnées ou de la pratique religieuse et juridique des rabbins ashkénazes.
Comme Caro avait intitulé son code « La table dressée », Isserles y ajouta le titre « La nape » (Mappa).
Dans cette forme complétée, le Shulhan Arukh fut introduit comme code de loi rabbinique juive, dans la vie religieuse et quotidienne des Juifs polonais.

La première édition de ce code combiné de Caro et Isserles parut à Cracovie en 1578, suivie de nombreuses réimpressions, qui témoignent de l’extraordinaire popularité de l’œuvre. Le Shulhan Arukh devint le fondement du développement ultérieur du rabbinisme polonais. Très peu d’érudits de conséquence eurent le courage de défier l’autorité de ce code de lois généralement reconnu.

Un de ces hommes courageux fut le contemporain et correspondant d’Isserles, Solomon Luria, connu sous le nom abrégé de ReSHaL (ca 1510-1573). Salomon Luria était originaire de Posen, où son grand-père avait immigré d’Allemagne. Doué d’un esprit subtil et analytique, Luria était un adversaire déterminé de la nouvelle dialectique scolaire (pilpoul), prenant pour modèle la vieille méthode casuistique des Tosafistes, qui consistait en une critique détaillée et une analyse ingénieuse des textes du Talmud.

Dans cet esprit, il commença à composer son remarquable commentaire sur le Talmud (Yam shel Shelomo, « La mer de Salomon »), mais il ne parvint à commenter que quelques traités.
Dans toutes ses investigations, Luria manifestait audace de la pensée et indépendance du jugement, sans épargner les autorités quand il les croyait en tort.
Du Shulhan Arukh et de son auteur, Luria parlait abondamment, reprochant à Joseph Caro d’avoir utilisé ses sources sans l’esprit critique nécessaire, et d’avoir statué sur de nombreux points de droit de façon arbitraire.
La conséquence de cette indépendance de jugement, fut que Salomon Luria s’attira de nombreux ennemis dans le monde savant, mais qu’il eut, en revanche, beaucoup d’admirateurs enthousiastes et de disciples dévoués.

Au milieu du XVIe siècle, il occupa le poste de rabbin dans la ville d’Ostrog, en Volhynie. Par ses conférences talmudiques, qui attiraient des étudiants de toute la région, il fit de cette ville le centre intellectuel de la communauté juive volhynienne et lituanienne.
Il passa les dernières années de sa vie à Lublin.

Luria et Isserles étaient considérés comme les piliers du rabbinisme polonais. Des questions sur les rituels et les lois juives leur étaient soumises pour décision, non seulement de diverses parties de leur propre pays, mais aussi d’Europe occidentale, d’Italie, d’Allemagne et de Bohême.
Leurs réponses à ces questions, ou « Responsa » (Shaaloth u-Teshuboth), furent rassemblées dans des recueils spéciaux. Ces deux rabbins entretenaient également une correspondance scientifique les uns avec les autres.

En raison de leurs tempéraments divergents et de leurs orientations intellectuelles, des discussions passionnées se développaient fréquemment entre eux.
Ainsi Luria, malgré toute sa sobriété d’esprit, penchait vers la Cabale, tandis qu’Isserles, avec tout son conservatisme rabbinique, consacrait une partie de ses loisirs à la philosophie.
Les deux savants se renvoyaient leurs « faiblesses » respectives. Luria soutenait que la sagesse de « l’Aristote incirconcis » ne pouvait être d’aucun profit, tandis qu’Isserles essayait de prouver que beaucoup de vues de la Cabale n’étaient pas en accord avec les idées du Talmud, et que le mysticisme était plus dangereux pour la foi qu’une philosophie modérée. Isserles avait raison. La philosophie dont il s’occupait ne pouvait guère être destructrice pour l’orthodoxie.
Ceci est démontré par son grand ouvrage « Torath ha-`Olah » ( » La loi de l’offrande brûlée », 1570), qui présente un étrange mélange de discussions religieuses et philosophiques sur des thèmes empruntés au « Guide des Égarés » de Maïmonide, entrecoupé de spéculations sur les différentes classes d’anges ou l’architecture du temple de Jérusalem, ses vases et l’ordre des sacrifices. L’auteur prétend détecter dans tous les détails du service du temple un profond symbolisme.

Malgré le plan étrange du livre, il y a beaucoup de chapitres qui montrent la familiarité intime d’Isserles avec la littérature philosophique des Séfarades, un fait remarquable pour un rabbin ashkénaze du XVIe siècle.

La relation intime entre l’érudition rabbinique et la vie juive se manifesta à partir du moment où le « Conseil des Quatre Pays » commença à s’acquitter de ses fonctions régulières. Le Conseil avait fréquemment l’occasion de se prononcer, à des fins pratiques, sur des questions complexes relevant du droit interne, civil et pénal, ou relatives à la procédure légale et à la pratique religieuse, et les rabbins qui participaient à ces conférences en tant qu’experts juridiques étaient obligés d’effectuer une grande quantité de travail concret et tangible pour eux-mêmes et leurs collègues.

Les questions de droit et de rituel étaient partout étudiées et développées avec assiduité, avec cette subtile analyse propre à l’esprit juif, qui poursuit chaque idée jusqu’à ses conséquences les plus éloignées et dans ses moindres détails. Le sujet ainsi que la méthode d’investigation dépendaient, en règle générale, de la position sociale de l’enquêteur.
Les rabbins de haut rang, qui participaient activement à l’administration du Kahal ou participaient aux réunions des Conseils de la Couronne de Pologne ou de la Lithuanie, accordaient une attention particulière à l’application pratique de la loi talmudique.

(Source: Simon Dubnow, Histoire des Juifs de Pologne et de Russie)