Ephéméride | Richard Cumberland [19 Février]

19 février 1732

Naissance à Cambridge de Richard Cumberland, auteur dramatique anglais.

Plusieurs amis ont été choqués par ma mise en cause de Dickens à propos du personnage de Fagin dans son Oliver Twist lors d’une précédente éphéméride.
Comment pouvais-je accuser une âme aussi noble que celle de Dickens d’antisémitisme?
Evidemment Dickens est coupable. Triplement coupable, même. Parce qu’il ne peut y avoir aucune excuse à une description de Juif digne du « Stürmer » du nazi Streicher. Parce que Dickens est un génie qui avait de son vivant même des millions d’admirateurs auxquels il a inoculé, avec toute la force de son génie, les pires préjugés antisémites. Parce que c’était un phare de l’humanisme et du progressisme et que, dans Oliver Twist, cet humanisme consistait à nous apitoyer et nous révolter sur le sort des malheureux enfants réduits en esclavage par le Juif. Dans Oliver Twist, Dickens a fait du Juif un « autre », extérieur au cercle de la pitié.
C’est ainsi qu’on a pu, pendant des siècles, brûler des Juifs au nom d’un Dieu d’amour. C’est sur le déni d’humanité de « l’autre » que se fondent le racisme et l’antisémitisme.

Une défense souvent avancée en faveur de Dickens, comme de bien d’autres auteurs qu’on cherche à exonérer pour l’amour de l’art, est que c’est l’époque qui voulait ça. Il était normal en ces temps-là d’être antisémite. Cela ne devrait pas porter à conséquence dans nos jugements.

Richard Cumberland est la preuve du contraire. On pouvait parfaitement ne pas épouser les préjugés, les combattre même, et même remporter de grands succès auprès du public en les combattant.

En Sheva, le personnage principal de la comédie à succès, « The Jew » (Le Juif), de Richard Cumberland, le lecteur rencontre l’un des héros les moins conventionnels du théâtre anglais. Courtier juif âgé, il dispense la sagesse en même temps que son argent et offre un modèle de charité et de tolérance aux personnages qui l’entourent.

Écrit dans les dernières années du dix-huitième siècle, « The Jew » fit sensation en son temps, fournissant un heureux mélange de rire, d’émotion et d’instruction morale au public d’Angleterre, d’Amérique et d’Europe.

Richard Cumberland a écrit des romans, de la poésie, des essais et des commentaires sur l’art, mais c’est en tant que dramaturge qu’il s’était surtout fait un nom parmi ses contemporains et la postérité. Né à Cambridge en 1732, il espérait à l’origine faire carrière dans la politique, mais, ayant échoué dans cette entreprise, il se tourna vers l’écriture pour la scène, où ses deux premières pièces, « The Brothers » (1770) et « The West Indian » (1771), obtinrent un succès presque immédiat.
Au moment de sa mort en 1811, il avait écrit plus de cinquante pièces de théâtre, adaptations et drames musicaux et était reconnu comme l’un des plus grands dramaturges d’Angleterre. Alors qu’il tenta la tragédie et le mélodrame, ses plus grands triomphes survinrent dans la comédie, souvent dans des pièces de théâtre, comme « The Jew », qui cherche à émouvoir en même temps que faire rire le public.
Plutôt que de ridiculiser des imbéciles et de railler des figures littéraires et politiques, comme ses contemporains Samuel Foote et Richard Brinsley Sheridan, Cumberland chercha à combattre les stéréotypes ethniques au moyen de son théâtre, en créant un Irlandais au bon coeur et intelligent dans « The West Indian », et un Ecossais loyal et généreux dans « The Fashionable Lover » (1772).

Mais Cumberland fit face à un défi encore plus grand quand il entreprit de s’attaquer aux stéréotypes antisémites. Les Juifs étaient le plus souvent représentés sur la scène anglaise comme des avares cupides, dont le Shylock de Shakespeare, son incarnation la plus notoire, était interprété au XVIIIe siècle en scélérat sanguinaire, tellement terrifiant qu’il faisait peur aux petits enfants.

Cumberland était préoccupé depuis longtemps par cette représentation négative des Juifs dans le drame anglais. En 1786, il avait écrit une série d’essais qui montraient un Juif plein de bonté, dénommé Abraham Abrahams, qui se plaignait d’être vilipendé quand il assistait à une pièce de théâtre. Abrahams déplorait l’absence de représentations positives de Juifs sur la scène, craignant que la popularité de personnages tels que Shylock ne fasse que renforcer les préjugés contre les Juifs.

Près d’une décennie plus tard, Cumberland présenta sa solution à ce problème en créant Sheva, un Juif bienfaisant qui épargne son argent afin d’aider ceux dans le besoin, préférant mourir de faim lui-même (et ses serviteurs) pour aider même ceux qui crachent sur lui dans les rues.
Il est, par essence, l’anti-Shylock, délibérément conçu pour faire contrepoids au prêteur revanchard de Shakespeare.

En dépit de son objectif déclaré de dépouiller le chêne britannique du « lierre » des préjugés, « The Jew » ou « The Benevolent Herew », comme la pièce de Cumberland était initialement intitulée, est loin d’être un sermon didactique. Le Sheva de Cumberland n’est ni un scélérat ni une victime, mais plutôt un homme humble qui répond avec dignité et humour aux calomnies lancées contre lui-même et sa race.

En apparence un avare qui s’inquiète sans cesse pour son argent, il est en réalité le plus généreux des hommes, distribuant avec libéralité cet argent afin de promouvoir le bonheur.
Cumberland entoure son héros des ingrédients de la comédie romantique: amants maudits, père récalcitrant, malentendus, et même un serviteur comique.
La pièce débute avec deux jeunes gens sympathiques, Frederick Bertram et Charles Radcliffe, qui ont chacun des problèmes financiers. Dans cette pièce, c’est le marchand Sir Stephen Bertram qui est le véritable méchant, désavouant son fils pour avoir secrètement épousé la belle, vertueuse mais pauvre Eliza et renvoyant Charles parce qu’il est le frère d’Eliza.
Des complications s’ensuivent quand Charles découvre le mariage et provoque avec colère son ami en duel.
La générosité et la sagesse de Sheva éliminent tous les obstacles au bonheur. S’apercevant que pour Sir Stephen toutes les femmes sont interchangeables sauf dans leur valeur monétaire, Sheva fournit à Eliza une fortune et à Charles un héritage. Tout est pardonné, et même le duel n’aboutit qu’à une égratignure. La pièce se termine avec Sheva acclamé de tous comme le «philanthrope universel».

« The Jew » fut à tous égards un succès renversant. Mise en scène le 8 mai 1794 au Drury Lane Theatre de Londres, la pièce fut accueillie par des applaudissements enthousiastes. Étiquetée « meilleure comédie moderne » depuis « School for Scandal » de Sheridan vingt ans plus tôt, elle fut saluée pour sa combinaison de sentiments nobles et d’humour.
Comme le notait un critique avec approbation, dans la pièce « les sentiments découlent naturellement du cœur, et le dialogue brille d’un véritable esprit ».
L’influence de la pièce se propagea rapidement au-delà de l’Angleterre. Des traductions apparurent presque immédiatement en allemand, suivies de versions en français, hébreu, yiddish et russe.
En l’espace d’un an, « The Jew » faisait partie du répertoire théâtral aux États-Unis, avec des représentations à Boston, New York et Philadelphie, suivies peu après par Richmond et Charleston.
En 1803, la pièce et ses personnages étaient devenus si fermement installés dans l’imaginaire public que le Charleston Courier pouvait commenter « il serait superflu d’entrer dans un détail d’une pièce aussi connue que « The Jew », … sachant que tous ceux à qui un tel récit agréerait, ou à qui il serait utile que la Critique veuille le donner, doivent depuis longtemps connaître suffisamment son plan et ses mérites. »

« The Jew » devint l’une des pièces les plus populaires de Cumberland et certainement celle qui eut le plus long destin. C’était un article de base de la scène anglaise au XIXe siècle et elle connut un succès encore plus étendu en Amérique, où elle avait été jouée dans toutes les grandes villes dès 1800.
Elle fut montée particulièrement souvent dans les grands centres de la vie théâtrale tels que New York, où elle fut jouée en anglais et en allemand. Alors que la réaction de la communauté juive londonienne à l’oeuvre de Cumberland fut à l’origine discrète, sa réputation au sein de la communauté juive internationale grandit au cours du XIXe siècle.
En 1911, à l’occasion du centenaire de la mort de Cumberland, ses efforts en faveur des Juifs furent officiellement célébrés par la Société historique juive de Londres, et de nouvelles productions de sa pièce suivirent à Londres et à New York.
Bien que la comédie sentimentale de Cumberland ait été présentée pour la première fois il y a plus de 200 ans, elle reste fraîche aujourd’hui, son esprit encore vif et son attaque contre les préjugés aussi pertinente aujourd’hui qu’elle l’était à l’époque.

Non, on n’était pas obligé d’être antisémite au XIXe siècle.

Source: Jean Marsden, professeure d’anglais à l’Université du Connecticut, où elle enseigne la littérature britannique du XVIIIe siècle.