Ephéméride | David Romm [9Mars]

9 mars 1860

Décès de David Romm, propriétaire des Editions Romm, la plus grande et prestigieuse maison d’édition de livres juifs au XIXè siècle.

Mais pour comprendre le destin de cette maison, il faut d’abord se rendre à Slavuta, petite bourgade d’Ukraine où la famille Shapiro avait créé une autre prestigieuse maison d’édition en 1790.

Au cours de l’été 1839, les deux propriétaires de la célèbre presse Slovita subirent la peine potentiellement mortelle du « spiessruten » – qui consistait à marcher entre deux rangées de centaines de soldats frappant de leurs knouts.

Quel était leur crime? Pourquoi le tsar Nicolas I avait-t-il personnellement participé à leur jugement?

Parce que le procès de Slovita avait eu lieu à huis clos, beaucoup de ses détails restèrent du domaine de la légende jusqu’à la Révolution de Février 1917, quand les archives du gouvernement tsariste à Pétersbourg furent finalement ouvertes au public. L’historien, Saul Ginsburg, passa les treize années suivantes, jusqu’à sa sortie de Russie en 1930, plongé dans le volumineux dossier de l’affaire Slovita – ses procès-verbaux dépassaient 4 000 pages.

Il conclut que « le verdict de l’affaire Slovita n’avait aucun équivalent dans toute l’histoire des Juifs de Russie » – et, compte tenu des siècles de souffrance juive sous les Tzars, ce n’était pas une petite affirmation.

De nos jours, la ville de Slovita où cette histoire s’est produite fait partie de l’Ukraine. Cependant, au temps du tsar Nicolas I (1825-1855),elle était située en Volhynie, une province annexée au sud de la Russie après la partition de la Pologne. La communauté juive russe souffrait énormément des autorités russes, qui savaient très bien que la voie facile vers la gloire et de la fortune consistait à persécuter les Juifs et des prêtres antisémites, frustrés par le refus persistant des Juifs de se convertir.

L’un de ces prêtres, Michael Benderovsky, se considérait comme un expert du judaïsme, ayant lu quelques livres antisémites polonais et sachant déchiffrer quelques mots hébreux.

Pendant des années, il s’efforça de monter des cabales de crimes rituels contre les Juifs sans succès.

Sa première tentative eut lieu en 1834, quand il encouragea un paysan, Prokop Kazan, à prétendre que les Juifs avaient coupé une partie de sa langue afin d’utiliser son sang pour préparer les matsot. Cette tentative échoua lorsque le Sénat de Volhynie conclut que l’accusation du prêtre, selon laquelle les Juifs avaient attaqué Kazan sur la voie publique en plein jour, était trop ridicule pour avoir quelque crédit que ce soit. A cause de ses mensonges, Kazan fut condamné à vingt coups de knout. Le tsar Nicolas Ier lui-même ratifia ce verdict en 1837, et Benderovsky fut réprimandé.

Entre-temps, Benderovsky était déjà en train de fomenter une deuxième calomnie, soutenant une autre allégation ridicule: des Juifs avaient blessé le petit Daniel Mersky, âgé de huit ans, afin d’utiliser son sang pour un rituel de Tisha B’Av. Cette charge contre quatre melamdim fut annulée en 1836.

Néanmoins, Benderovsky n’abandonna jamais et resta à l’affut d’autres occasions de calomnier les Juifs.

Quelques décennies plus tôt, en 1790, le deuxième fils du Rav Pinchas Shapiro de Koretz, Rav Moshe, avait ouvert sa célèbre imprimerie à Slovita, qui était devenue renommée pour ses seforim (livres religieux) magnifiquement imprimés, aujourd’hui avidement recherchés par les collectionneurs.

Rav Moshé passa l’affaire à ses deux fils, Rav Shmouel Abba et Rav Pinchas en 1793, et elle prit une telle expansion que presque tout le monde en ville, juif et gentil, en dépendait pour vivre.

Les Shapiro étaient des Hassidim et éditaient une abondante littérature hassidique, suscitant l’animosité des mitnagdim, des maskilim et des convertis. L’un de ces derniers, Zondberg, employé du ministère de l’Intérieur, se plaignit que beaucoup de livres de Slovita se moquaient des autres religions et «implantaient dans la jeunesse juive la haine envers la patrie chrétienne et l’infidélité envers le gouvernement».

L’animosité du gouvernement envers les imprimeries juives fut attisée par une controverse qui éclata entre les deux plus grandes presses juives d’Europe de l’Est, les presses Slovita et les presses Romm de Vilna.

Tout commença en 1808, lorsque les frères Shapiro se lancèrent dans la tâche monumentale d’imprimer une édition du Talmud, tâche qui se prolongea pendant huit ans jusqu’en 1816.

Lorsque le magnifique ensemble fut rapidement épuisé, ils imprimèrent une seconde édition entre 1817 et 1822. En raison de l’énorme dépense, les frères reçurent des haskamos (approbations rabbiniques) de nombreux rabbins célèbres qui interdirent à leurs concurrents d’imprimer le Talmud pendant les vingt-cinq années suivantes.

Cependant, en 1834, les Presses Romm de Vilna (ville dominée par les mitnagdim) annoncèrent l’impression de leur propre Talmud avant la fin du délai des vingt-cinq ans. Environ deux cents rabbins furent impliqués dans la mêlée halakhique qui en suivit.
Finalement, le Beith Din de Grodno décida que les presses de Vilna pouvaient continuer, à condition d’acheter tous les volumes de Talmud invendus des presses de Slovita.

Cependant, même cette décision ne fut pas acceptée à l’unanimité et la controverse a continué à couver. En outre, l’épisode rendit le gouvernement tsariste encore plus déterminé à limiter sévèrement le champ d’action de l’imprimerie juive.

Entretemps, en 1834, le prêtre Michael Benderovsky avait mis en œuvre son troisième et plus dangereux plan, lorsqu’il informa un responsable de la police tsariste, Alexander Vasiliev, qu’il avait fait une découverte «impressionnante»:

«Akum» (dans la halakha) signifie «idolâtres», ceux qui se prosternent devant les étoiles et les planètes, mais les Juifs y incluent aussi les chrétiens », écrivait Benderovsky. «Ce commandement me parut tellement bizarre que je me suis efforcé de le comparer avec le texte original … Comme preuve de tout cela, je vous envoie une page d’un livre qui est actuellement publié à Slovita; cette page m’a été secrètement fournie par l’intervention du médecin de district de Zaslav, le Juif Grinberg. Je vous envoie aussi deux suppléments que le même Dr Grinberg a écrits. De telles découvertes ne se font pas facilement. Je vous implore de faire suivre cette page là où elle doit aller.»

Cette accusation n’était que la toile de fond du terrible événement qui s’était produit le 18 Sivan 1835. À six heures de l’après-midi, Leib Tzenger, le bedeau de la shul de Slovita, n’en crut pas ses yeux lorsqu’il ouvrit ses portes pour Mincha. Pendu à une poutre du toit se trouvait Leyzer Protegein, relieur de longue date aux presses de Slovita.
Un médecin non juif, le Dr Bishlager, et un policier ne trouvèrent aucun signe de violence.
Après qu’une commission d’enquête de Zaslav, dirigée par le bailli Grobovsky, eut appris que Protegein souffrait de dépression, aggravée par un récent conflit avec sa femme qui avait conduit à une humiliation publique, il fut conclu que son décès était de sa propre main.

Protegein fut enterré et il semblait que l’affaire avait été enterrée avec lui. Mais Benderovsky avait d’autres idées. Il s’était rendu compte qu’il pouvait utiliser cet événement à ses propres fins et faire fermer les presses de Slovita une fois pour toutes!

Le 6 août, un peu plus d’un mois après le décès de Protegein, il envoya une lettre à son ami dans la police, Vasiliev, où il donnait une nouvelle version des événements. Il prétendit que la page de Yoreh Dei’ah qu’il avait envoyée à Vasiliev précédemment avait été fournie par nul autre que l’ouvrier des frères Shapiro, Protegein. De toute évidence, les frères avaient découvert son crime et s’en était débarrassés pour se venger. Et, de toute évidence, les responsables locaux avaient procédé à une dissimulation pour les protéger.

Impressionné par cette histoire, Vasiliev la transmit à son supérieur, le comte Benkendorf. Une nouvelle enquête informa Saint-Petersbourg que « la première enquête avait été conduite dans une mauvaise direction. Le bailli Grobovsky n’avait pas prêté attention à des circonstances importantes qui auraient pu être expliquées immédiatement après le crime, et il avait apparemment tenté d’étouffer toute l’affaire. En conséquence, il n’avait pas découvert les coupables et avait obscurci toute la question. »

Le tsar Nicolas Ier lut personnellement le rapport et écrivit le 16 février 1836: «Le lieutenant-adjudant, le comte Vasilchikov, sera envoyé sur place afin d’examiner de nouveau toute la question, avec précision. Il aura le droit d’arrêter les fonctionnaires coupables et de les envoyer à Kiev sous bonne garde. Tous les coupables en la matière seront remis au tribunal militaire. « 

Quelques jours plus tard, le comte Vasilchikov partit pour Slovita pour lancer ce qui allait devenir l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire tsariste.

Comme beaucoup de fonctionnaires russes, le comte Vasilchikov était plus intéressé à utiliser l’affaire comme une occasion de faire progresser sa carrière plutôt que de découvrir la vérité. Le tsar ne serait-il pas enchanté de voir les frères Shapiro, les propriétaires juifs des presses de Slovita, coupables? Mais comment y parvenir? Deux commissions précédentes avaient déjà conclu qu’il n’y avait pas une once de preuve qu’un Juif était impliqué dans la mort de Leyzer Protegein.

Le prêtre, Benderovsky, devint nerveux lorsque le comte exigea une déclaration explicite sur la question de savoir si et quand la page de Yoreh Dei’ah avait été reçue des mains du relieur.

« Je vous implore d’expliquer spécifiquement comment vous êtes certain que c’était Leyzer Protegein qui a donné le passage au Dr Grinberg, et la raison pour laquelle vous en êtes sûr, » lui écrivit le comte. « Avez-vous vu la traduction personnellement ou y a-t-il une autre cause qui explique votre certitude? »

Sentant qu’un mensonge explicite pourrait lui mettre la corde au cou, le prêtre envoya trois réponses évasives. Tout au plus, admettra-t-il que cette information « est connue par Koranzky, le médecin du district, son assistant, Blotsk, et le procureur adjoint, Yanitsky, qui a également lu mon rapport. »

Mais les trois hommes insistèrent sur le fait qu’ils ne savaient pas de quoi parlait le prêtre.

Le Dr Yaakov Lipps de Shepetovka, un juif ennemi des Shapiro qui aidait le prêtre Benderovsky, vint à la rescousse. Il fournit volontiers au comte toutes sortes de raisons pour lesquelles les frères Shapiro avaient dû considérer comme une grande mitsva de se débarrasser de leur traître.

Sur cette base, le comte fit arrêter les deux frères et d’autres Juifs de Slovita. Leib Tzenger, le bedeau qui avait trouvé le corps dans la shul, fut soudoyé et contraint de donner un faux témoignage – que Pinchas Shapiro était près de la Shul et lui avait dit de retarder l’ouverture, ce jour fatal, et qu’il avait repéré plusieurs Juifs sautant d’une fenêtre de la shul peu avant que le corps fut découvert, y compris deux employés des presses de Slovita.

Sachant que la shul faisait face à plusieurs maisons et était à côté d’un puits public, cela impliquait que le crime avait été commis en plein jour! Néanmoins, le comte fut satisfait bien que trente travailleurs juifs et gentils déclarèrent, sous serment, que Pinchas Shapiro triait des chiffons dans l’usine à l’heure estimée du décès.

Le témoignage de Tzenger fut utilisé même après qu’il se fut rétracté et eut avoué que son témoignage avait été un mensonge complet.

Pour neutraliser les commissions précédentes, le comte obligea divers Juifs par la menace à «admettre» avoir soudoyé les fonctionnaires et il «découvrit» même une liste de pots-de-vin dans la maison d’un dirigeant communautaire, Yashe Krimer. Quatre fonctionnaires impliqués dans les enquêtes initiales furent placés sous clé.

En avril 1836, le comte traîna ses prisonniers à Kiev et les mit à l’isolement dans la citadelle de triste réputation de Kiev-Petsherer. Benderovsky écrivait joyeusement à un ami: «Comme notre complot a bien avancé! Loué et loué soit le comte Vasilchikov!»

Les frères Shapiro furent enfermés dans la «division secrète», encore pire, et tout au long de leur procès ultérieur par un tribunal militaire spécial, ils furent désignés numéros 7 et numéro 14, d’après les numéros de leurs cellules.

À la fin du mois de mai, la plupart des témoins intimidés avaient envoyé des déclarations écrites selon lesquelles ils avaient été contraints et avaient demandé que leur témoignage soit invalidé. Mais le tsar Nicolas Ier déclara: «C’est une pure calomnie, une fausse accusation contre le comte Vasilchikov, puisqu’on ne peut, en aucune circonstance, le soupçonner d’un tel traitement. Ces demandes elles-mêmes prouvent que les Juifs de Slovita ont monté une conspiration, une participation communautaire dans l’affaire concernant la pendaison de Leyzer Protegein. « 

Ces témoins furent également placés en état d’arrestation.

Dans l’intervalle, le tsar publia un décret stipulant que tous les livres juifs devaient être soumis à l’inspection de la censure et, au bout d’une année, tant de seforim avaient été amassés qu’il était impossible de les transporter à Petersburg pour leur lecture. Le 27 novembre 1837, ordre fut donné de les jeter aux flammes et de nombreux volumes rares partirent en fumée parmi les centaines de milliers de seforim incinérés.

Il fut également décidé de fermer toutes les imprimeries juives en Russie, à l’exception d’une à Vilna et d’une à Kiev, afin que l’impression des seforim puisse être supervisée de plus près. Au cours des onze années suivantes, la seule imprimerie juive de l’Empire russe fut l’imprimerie Romm de Vilna, jusqu’à ce qu’une deuxième imprimerie ouvre ses portes à Jitomir en 1847.

Pendant ce temps, la commission militaire de Kiev avait enquêté sur deux des principales accusations du prêtre Benderovsky: le Dr Lipps lui avait fourni douze livres et traduit des extraits de seforim de Slovita censés avoir éludé la censure russe ou exprimé des sentiments l’anti-monarchiques et l’anti-chrétiens et que Leyzer Protegein avait été pendu parce qu’il avait aidé à fournir une page incriminante du Yoreh Dei’ah.

La commission militaire envoya les douze seforim et la traduction du Dr Lipps au censeur juif Wolf Tugenhold, à Vilna, et sa réponse détruisit la moitié de l’affaire contre Slovita. À l’exception de deux seforim imprimés en dehors de l’Empire russe, tous avaient passé la censure et toutes les erreurs étaient dues aux censeurs chrétiens qui ne connaissaient pas l’hébreu et comptaient sur des connaissances juives qui n’étaient pas versées dans les règles de censure. Les insultes contre les chrétiens et le souverain étaient des inventions de l’imagination de Lipps.

Concernant la seconde accusation de Benderovsky, le tribunal découvrit que, dans la première lettre du prêtre à un policier de Pétersbourg, au sujet de la page du Yoreh Dei’ah, en janvier 1834, il ne disait jamais un mot à propos de Leyzer Protegein et ne le mentionnait que dans la lettre, écrite en août, deux mois après la mort de Protegein. En outre, un Juif de Slovita, le chirurgien-coiffeur Yechiel Leib Dukman, insistait sur le fait que c’était lui, et non Protegein, qui avait fourni la page.

Le tribunal adressa une demande au Dr. Grinberg, qui s’était entre-temps converti: «Nous vous implorons de répondre: Comment ces documents spécifiques vous ont-ils été transmis et qui vous les a transmis, Protegein ou Dukman?

Dans sa réponse, le Dr Grinberg insista sur le fait qu’il n’avait rien à voir avec Protegein! La page du Yoreh Dei’ah lui avait été apportée par Dukman. Il ajouta qu’on ne pouvait pas le soupçonner de mentir pour aider les Juifs; n’était-ce pas lui qui avait livré la page au prêtre en premier lieu?

Les frères Shapiro allaient-ils être libérés après tout?

La décision du tribunal fut que Protegein avait été effectivement assassiné. Après une longue tirade sur l’attitude hostile des Juifs envers les Gentils, la cour conclut que « Lazer Protegein ne s’était pas suicidé, mais avait été tué par des Juifs parce qu’il avait des liens avec le prêtre Benderovsky et lui avait livré des secrets concernant l’imprimerie Slovita.

« Certes, les Juifs ont présenté des arguments contre cela », admettaient les juges, « mais, selon les lois de la religion juive, nous ne pouvons pas faire confiance à leurs explications. Toutes les circonstances entourant l’incident et la religion juive indiquent qu’il y a eu un meurtre par vengeance. »

Cependant, quand il s’agit de blâmer un individu, la cour admit qu’elle était coincés, tout en insistant sur le fait que «si l’enquête sur le crime avait été correctement conduite, immédiatement après le meurtre, alors qu’il y avait des traces fraiches, on aurait facilement pu découvrir tous les coupables.»

Ils conclurent que « Pinchas Shapiro, Yaakov Tsiprin et Yaakov Barbash, que le témoin, Leib Tzenger, a signalés comme participants au crime, n’ont pas avoué et aucune preuve légale n’a été trouvée pour établir leur culpabilité ». Néanmoins, « toutes les circonstances, ainsi que la collusion des Hassidim avec les Shapiro, et leurs efforts et astuces pour couvrir la vérité, nous amènent à ceci: sur Pinchas Shapiro, Tsiprin et Barbash, pèse selon le code criminel, un fort soupçon d’avoir participé au crime. »

Telle était l’étendue maximale de la culpabilité des frères. Bien que trois Juifs aient été fortement soupçonnés d’avoir commis le crime, il n’y avait pas de motifs suffisants pour les condamner.

L’un ou l’autre des frères serait-il donc puni? Ils le furent, en raison d’une peccadille – le crime de diffamation d’un fonctionnaire tsariste. Comme les juges l’écrivirent dans leur jugement:

« Pinchas Shapiro, Yaakov Tsiprin, et Yaakov Barbash, en référence à l’assassinat de Protegein, restent sous de forts soupçons; et pour avoir calomnié le comte Vasilchikov, en affirmant que ce dernier avait utilisé la violence physique contre eux lors de l’enquête, Shapiro sera condamné à la mort politique (perte de droits et exil en Sibérie) … « 

Cela signifiait que bien que le Rav Pinchas soit toujours soupçonné de meurtre, il était innocenté de ce crime, à moins que d’autres preuves ne soient avancées. Il serait exilé pour l’infraction beaucoup moins grave d’avoir calomnié un enquêteur. Rav Shmouel Abba serait libéré.

Ce verdict tempéré était cependant encore soumis à l’examen de deux instances supérieures: l’ignorant, antisémite haineux, général D. Bibikov, gouverneur général de Kiev, et l’Auditorium général (la plus haute cour militaire).

Bibikov ne fut pas aussi accommodant que les premiers juges. Il souligna dans son rapport que «les Juifs accusés appartiennent à la secte hassidique connue du gouvernement pour ses lois néfastes et viles; le père de Shapiro, Moshe, était le rabbin principal de la secte. « Après avoir totalement rejeté le témoignage juif qui avait réfuté les calomnies du prêtre, il conclut que le verdict de la cour était trop doux et « les frères … devraient être punis de manière qu’ils servent d’exemple pour les autres Juifs. »

En conséquence, il renversa le verdict de la cour, suggérant que les deux frères soient exilés en Sibérie et, en outre, qu’ils soient tous deux soumis à 2.000 coups de knout, un long bâton d’environ un pouce de diamètre.

L’Auditorium général fut légèrement plus indulgent et réduisit le nombre de coups de fouet à 1.500. En raison de son âge avancé, leur père, Rav Moshe, serait seulement exilé en Sibérie et exempté du knout – la cour ne savait pas qu’il était déjà décédé.
Le 15 juin 1839, le tsar Nicolas Ier approuva succinctement la décision finale en ces termes: « Qu’il en soit ainsi! »

Inutile de dire qu’une telle sanction draconienne pour avoir simplement désobéi aux lois sur la censure et calomnié un responsable tsariste était sans précédent, même dans l’histoire violente de la Russie.

À cette époque, les punitions militaires étaient administrées par des spiessruten (knouts), une punition introduite en Russie par les officiers de l’armée prussienne. Une méthode plus sophistiquée d’administrer cette punition était de «conduire l’un à travers le stroy (la rangée).» Cela signifiait courir (ou plutôt, être conduit lentement) entre deux rangées de 250 soldats armés de knouts. Les décès résultant d’une insuffisance cardiaque ou d’un empoisonnement du sang n’était pas rare. Pour recevoir 1500 coups, les frères passeraient entre les rangées trois fois.

Alors que les deux frères approchaient le lieu de leur châtiment, ils chantèrent un niggun spécial, qui est préservé jusqu’à ce jour.

Il leur fallut des mois pour récupérer suffisamment pour commencer à marcher dans les chaînes vers la Sibérie et, lorsqu’ils arrivèrent à Moscou, à la fin de 1840, ils étaient trop malades pour continuer. Après des mois de convalescence, les autorités demandèrent que les frères soient autorisés à retourner à Slovita, mais le tsar Nicolas Ier insista que «s’ils étaient malades, ils devaient rester à Moscou dans une bogadelnia (maison de retraite). »

Même après quinze ans, les frères ne furent toujours pas autorisés à retourner dans une communauté juive.

Comme l’expliqua Bibikov, devenu ministre de l’Intérieur, «ils peuvent exercer une influence néfaste sur les Juifs parmi lesquels ils vont s’installer et, en plus de cela, ils peuvent aussi inspirer à d’autres criminels l’espoir de telles améliorations».

La seule consolation des frères fut que, en 1847, leurs fils remportèrent l’appel d’offres pour l’ouverture de la deuxième imprimerie juive autorisée de l’Empire russe à Jitomir. La première était l’imprimerie Romm à Vilna. Toutes les autres imprimeries juives avaient été fermées.

Les frères ne furent libérés qu’en juin 1856 par le fils plus libéral du tsar Nicolas Ier, le tsar Alexandre II, célèbre pour son émancipation des serfs russes.

La Maison Romm fut fondée en 1789 à Grodno, par Barukh ben Yosef Romm. Il déménagea à Vilnius en 1799, où elle se développa considérablement sous la direction du fils de Barukh, Menahem Mann Romm (mort en 1841).

Publiant d’abord des ouvrages halakhiques et homilétiques, elle fit sensation en 1835 en publiant une édition du Talmud, dont la publication avait été entreprise auparavant par la famille Shapira de Slavuta.

L’aimprimerie Romm brûla en 1840, mais elle fut rapidement reconstruite et prospéra grâce à ses privilèges de monopole et à la croissance rapide de la population juive dans la région.

À la mort du propriétaire, David Romm en 1860, la compagnie fut, fait exceptionnel, reprise par sa veuve Deborah, et rebaptisée «La Veuve et les Frères Romm». C’est sous ce nom qu’elle produisitt une nouvelle édition très appréciée du Talmud, achevée en 1886, qui est encore largement utilisée.

La dernière édition du Talmud de l’entreprise fut imprimée en 1897, après quoi la montée du sionisme changea l’édition juive.

Lorsque Deborah Romm décéda en décembre 1903, l’entreprise avait également commencé à imprimer des périodiques et des journaux en yiddish et en hébreu.
Ce n’était pas du goût de la personne qui dirigeait jusque-là, Samuel Shraga Fiignzon.

Les descendants de la veuve Deborah Rom avaient perdu tout intérêt pour la gestion des presses, et plusieurs de ses fils avaient émigré aux États-Unis.

L’imprimerie connut des difficultés financières. Le baron David Günzburg de Saint-Pétersbourg, lui-même spécialiste des affaires juives, vint à la rescousse et acheta l’entreprise en 1910. Mais le baron mourut peu de temps après, et sa veuve ne pouvait plus conserver l’imprimerie, qui n’apportait pas de bénéfices.
Le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914 a provoqua la fermeture de cette ancienne imprimerie.

Grâce aux efforts du rabbin de Saint-Pétersbourg, le Dr Moshe Eliezer Eisenstadt, l’imprimerie fut achetée par deux personnes riches, Noah Gordon et Haim Cohen qui s’étaient portés volontaires pour sauver l’imprimerie en raison de son importance.
L’imprimerie changea de nom et devint « La compagnie Stock pour l’impression et l’édition de livres « Romm ».
À la demande de Noah Gordon, en 1920, son cousin, Mathus Rapoport, prit la direction de l’imprimerie et devint l’un des propriétaires.
Rapoport dirigea l’imprimerie pendant 20 ans.
Dans la nuit du 7 juillet 1941, quelques jours après l’invasion allemande de Vilnius, Mathus Rapoport fut enlevé de chez lui à minuit et assassiné par les nazis.
Ainsi se termina la plus grande imprimerie juive du monde.

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment fut confisqué par les Russes. Ils continuèrent à utiliser l’imprimerie après la guerre jusqu’au début des années 1990, mais sans aucun lien avec le judaïsme.