7 MARS 1944

Emanuel Ringelblum, le grand historien juif polonais, auteur du Journal du ghetto de Varsovie et animateur de « Oyneg shabes », une organisation secrète du ghetto qui collectait toute la documentation possible sur le Khurbn, est capturé par les nazis et exécuté avec sa femme Yehudit, son fils de 12 ans Uri, 35 autres Juifs et des membres de la famille polonaise Wolski, chez qui ils avaient trouvé refuge du côté « aryen ».

 

En novembre dernier est paru chez Calmann-Lévy, « Oneg-Shabbat – Journal du ghetto de Varsovie », traduction du yiddish enfin complète grâce à Nathan Weinstock et notre chère Isabelle Rozenbaumas (Bat Kama At).

J’en reproduis quelques extraits tirés d’abord de l’introduction historique de Georges Bensoussan, puis de l’entrée du journal datée du 26 juin 1942, une des toutes dernières, dans laquelle Ringelblum livre une sorte de testament de l’Oneyg shabes.
La lecture de l’ouvrage intégral, si douloureuse soit-elle, est indispensable.

« Oneg Shabbat et les « archives Ringelblum » (Georges Bensoussan)

Dès l’automne 1939, l’historien Emanuel Ringelblum (1900-1944) créait un collectif qu’il réunissait le samedi (d’où son nom d’Oneg Shabbat –Oyneg Shabbès en yiddish –, le « plaisir du shabbat ») en vue de rassembler tous documents et témoignages destinés à écrire, demain, l’histoire de la population juive emmurée.
Quand la déportation commence (22 juillet 1942), les archives sont enfouies en trois lots distincts (entre le mois d’août 1942 et le mois de mars 1943). Seuls les deux premiers seront récupérés en 1946 puis en 1950. Le noyau de ces archives, officiellement dénommées « Archives du ghetto », est constitué par les notes prises à partir de 1939 par Emanuel Ringelblum.

Abîmés par l’eau et dûment restaurés, ces 6 000 documents (au total 35 369 pages) rassemblent des manuscrits, des textes dactylographiés et des imprimés (en polonais et en yiddish surtout, mais aussi en hébreu et en allemand), des documents administratifs émanant des autorités d’occupation comme des institutions juives, des documents issus de la clandestinité, de la vie quotidienne, des lettres et des cartes enfin (près de 150) en provenance des ghettos détruits dans le cadre de l’Aktion Reinhardt.
Cette documentation de premier ordre ne porte pas sur le seul ghetto de Varsovie mais concerne également d’autres ghettos de Pologne, et en particulier l’histoire de leur destruction en 1942. Elle passe en revue tous les aspects de la survie des Juifs de Pologne en 1941-1942, l’année cruciale du génocide. Elle met en lumière la vie clandestine du ghetto, les comités d’immeuble, les organismes d’entraide sociale, la vie culturelle et la vie religieuse. La situation sociale donne lieu à des enquêtes où sont étudiés les effets de la faim, la morbidité tuberculeuse et typhique. Par le biais des listes de travailleurs qui y sont conservées, ces archives montrent aussi l’impact du travail forcé. De nombreux documents officiels disent l’aggravation calculée de la persécution, au jour le jour, par la faim et le froid en particulier. Y sont collectées également les annonces émises par les autorités d’occupation, formulaires administratifs, cartes d’alimentation, papiers d’identité, certificats d’embauche et de logement. On y trouve aussi des traces de la vie quotidienne par les emballages des produits fabriqués dans le ghetto même.

Ces archives réunissent l’ensemble des titres publiés par la presse clandestine juive. Comme aussi des œuvres littéraires et des œuvres d’art qui, toutes, témoignent de l’activité culturelle intense qui anima le ghetto de Varsovie comme d’autres ghettos souvent. Cette collecte va au-delà du seul souci de témoigner, elle est marquée par le modèle du YIVO, envisageant même de publier un volume collectif, « Deux ans et demi de guerre », qui aurait constitué une « encyclopédie de la survie du ghetto ».

Mais, en juillet 1942, le déclenchement de l’Aktion Reinhardt met fin à l’entreprise. On aurait tort de lire rétrospectivement dans ce souci de collecter des documents le sentiment d’une fin programmée. Jusqu’aux dernières semaines de 1941, en effet, l’équipe d’Oneg Shabbat croit à la possibilité d’un après-guerre pour le jour où il s’agira d’écrire cette histoire.

L’atmosphère change toutefois radicalement dans la seconde moitié de 1941, avec les nouvelles venues de Vilna, des Einsatzgruppen et de Chełmno. Et a fortiori au début de 1942, quand Ringelblum et ses collaborateurs envisagent l’extermination totale. L’équipe d’Oneg Shabbat continue de collectionner les documents au cours de la « grande déportation ».
Entre fin septembre 1942 et la deuxième Aktion (18-22 janvier 1943), Ringelblum et son équipe dressent le bilan des pertes et déposent leurs propres archives dans le fonds commun. Parmi les principaux documents de cette dernière époque figure un rapport dactylographié de 47 pages, daté du 15 novembre 1942 et intitulé Liquidation de la Varsovie juive. « Tout le monde est convaincu que les dispositions prises pour l’anéantissement des Juifs n’ont pas un caractère local, mais général. L’ordre vient de Berlin », y lit-on en conclusion.

Les rares survivants de l’équipe d’Oneg Shabbat participent à l’automne 1942 au Comité de coordination, sorte d’exécutif clandestin de la vie juive. Au cours de ce dernier automne, ils rédigent le Rapport de l’organisation clandestine unifiée du ghetto adressé au gouvernement polonais en exil à Londres et aux gouvernements alliés (15 novembre 1942). Alors que la lutte clandestine fourbit ses armes, elle multiplie les appels sous forme de tracts (également recueillis par l’équipe de Ringelblum).

Fin février 1943, la deuxième partie des archives d’Oneg Shabbat, placée dans deux bidons de lait, est enterrée dans les caves du no 68 de la rue Nowolipki. En mars 1943, la troisième et dernière partie des archives est enfouie sous l’immeuble du 34, rue Swietojerska.

Après la deuxième Aktion allemande (18-22 janvier 1943), Emanuel Ringelblum et sa famille passent du côté « aryen » de la ville. Ringelblum revient seul dans le ghetto le 18 avril 1943, veille de l’attaque allemande. Capturé et envoyé dans un camp SS de la région de Lublin, il s’en évade grâce à l’aide de la Résistance juive et polonaise, et rejoint les siens pour se cacher avec eux dans la Varsovie « aryenne ». En 1943-1944, il y rédige ses Relations polono-juives et un volume intitulé Figures consacré aux personnalités juives assassinées.

En mars 1944, sa cachette est découverte après dénonciation. Incarcéré dans la prison Pawiak à Varsovie, il est fusillé avec sa femme Judith et son fils Ouri, âgé de 13 ans, avec d’autres condamnés, parmi lesquels Mieczyslaw Wolski, le bienfaiteur polonais qui le cachait.

Dans l’une des caisses retrouvées après la guerre, on pourra lire le « testament » d’un jeune Juif de 19 ans, David Graber. Chargé de l’enfouissement de la première partie des archives, Graber en avait profité pour enterrer ses « dernières volontés » : « Ce que nous ne pouvions transmettre, nos cris, nos hurlements, nous l’avons enterré. J’aimerais vivre pour voir le jour où cet immense trésor sera découvert et fera éclater la vérité à la face du monde. Ainsi, le monde saura tout. Ainsi, ceux qui ne l’ont pas vécu pourront se rendre compte de la chance qu’ils ont eue, tandis que nous serons comme des vétérans, la poitrine ornée de médailles. Puisse ce trésor tomber dans de bonnes mains, puisse-t-il se conserver jusqu’à des jours meilleurs, pour alerter le monde de ce qui a été conçu et commis au xxe siècle. »

Hersz Wasser a survécu à l’extermination. C’est lui qui le 18 septembre 1946 a permis de retrouver les archives enterrées sous l’immeuble du 68, rue Nowolipki. Une première partie est mise au jour, une deuxième en décembre 1950 alors qu’ont été entrepris des travaux de construction sur les ruines de l’ancien ghetto. La troisième partie (enfouie sous l’immeuble du 34, rue Swietojerska) ne sera jamais retrouvée. Aujourd’hui conservées à l’Institut historique juif de Varsovie, ces archives (qui ne sont accessibles qu’aux chercheurs) ont été inscrites en 1999 par l’Unesco au Registre de la « mémoire du monde ». »

« 26 juin 1942. (Emanuel Ringelblum)

Le vendredi 26 juin a été pour notre équipe d’Oyneg Shabes. un jour d’événements capitaux. Ce matin, la radio anglaise a diffusé une émission spéciale consacrée aux Juifs de Pologne. On a divulgué tout ce qui nous est désormais familier : Slonim et Vilna, Lwów et Chełmno, etc.
Pendant de longs mois, nous avions souffert de ce que le monde demeurait sourd et muet à notre tragédie qui n’a pas d’équivalent dans toute l’histoire. Nous adressions des reproches aux hommes publics polonais, aux hommes de liaison qui assuraient le contact avec le gouvernement polonais [en exil]. Pourquoi ne faisaient-ils pas connaître le massacre des Juifs de Pologne ? Pourquoi le monde entier n’était-il pas au courant ? Nous accusions les intermédiaires polonais d’étouffer délibérément notre tragédie afin qu’elle n’éclipse pas la leur. Il semble que toutes nos interventions aient enfin atteint leur but. Au cours des dernières semaines, la radio anglaise a diffusé continuellement des informations concernant les cruautés commises envers les Juifs polonais : Chełmno, Vilna, Belzec et ainsi de suite. L’émission d’aujourd’hui a dressé le bilan de la situation des Juifs de Pologne et a avancé le chiffre de 700 000 Juifs assassinés en Pologne. En même temps, la radio a promis la vengeance, un châtiment implacable pour tous les crimes commis.
Notre équipe d’Oyneg Shabes. s’est acquittée ainsi d’une mission historique majeure. Elle a alerté le monde sur notre sort et a peut-être sauvé des centaines de milliers de Juifs polonais de l’extermination. S’agissant de ce dernier point, naturellement, seul l’avenir proche nous montrera s’il s’avère exact. J’ignore qui des membres de notre groupe restera vivant – qui sera désigné par le sort pour avoir la fortune de survivre et de travailler sur les matériaux que nous avons rassemblés. Mais une chose est cependant claire pour nous tous : les peines et les épreuves que nous avons endurées, notre acharnement, notre abnégation et la vie que nous avons menée au milieu d’une terreur constante n’auront pas été vains. Nous avons porté un coup à l’ennemi. Peu importe si la révélation de l’inconcevable massacre des Juifs aura l’effet recherché – si la poursuite de la liquidation méthodique des communautés juives sera arrêtée. [Mais] il est une chose dont nous sommes sûrs – nous avons rempli notre devoir. Nous avons surmonté tous les obstacles et tous les écueils pour atteindre notre objectif. Notre mort elle-même ne sera pas vaine à l’instar de celle de dizaines de milliers d’[ autres] Juifs, car nous avons porté un coup redoutable à l’ennemi. Nous avons dévoilé ses plans diaboliques d’exterminer le judaïsme polonais, des plans qu’il entendait exécuter dans le silence. Nous avons déjoué ses calculs et exposé le dessous de ses cartes. Et si l’Angleterre tient toutefois parole et met en œuvre ses menaces de lancer dès à présent des moyens [militaires] de masse [contre l’ennemi], alors peut-être serons-nous sauvés… »