11 mars 1722

Décès de John Toland, philosophe anglo-irlandais. Il fut le premier à être appelé « libre-penseur » et fit campagne pour que l’Angleterre accorde aux Juifs la pleine égalité des droits.

John Toland fut la première personne appelée « libre penseur » (par l’évêque Berkeley) et écrivit plus d’une centaine de livres dans divers domaines, mais surtout consacré à la critique des institutions ecclésiastiques.

Après « Christianity not mysterious », son oeuvre la plus connue, les opinions de Toland devinrent progressivement plus radicales. Son opposition à la hiérarchie dans l’église le conduisit également à l’opposition à la hiérarchie dans l’État; en d’autres termes, les évêques et les rois étaient aussi mauvais les uns que les autres, et la monarchie comme forme de gouvernement n’avait jamais été sanctionnée par Dieu. Dans ses « Letters to Serena » de 1704 – dans lesquelles il a utilisé l’expression «panthéisme» – il analyse soigneusement la manière dont la vérité est établie et pourquoi les gens sont enclins aux formes de «fausse conscience».

En politique, sa proposition la plus radicale était que la liberté était une caractéristique déterminante de ce que signifie être humain. Les institutions politiques devraient être conçues pour garantir la liberté, et pas seulement pour rétablir l’ordre. Pour Toland, la raison et la tolérance étaient les deux piliers de la société bonne.
La croyance de Toland en la nécessité d’une égalité parfaite entre les citoyens nés libres était étendue à la communauté juive, tolérée, mais toujours étrangère au début du 18ème siècle en Angleterre.
Dans ses « Raisons pour la naturalisation des Juifs » de 1714, il fut le premier à préconiser la pleine citoyenneté et l’égalité des droits pour le peuple juif.

En voici quelques extraits, d’une rigueur et d’une vigueur qui paraissent incroyables pour l’époque.

« … Mais aucun peuple ou secte dans le monde, n’a eu une expérience plus triste de ces vérités dans tous les temps, que les Juifs: car leurs coutumes religieuses différant de toutes les autres nations en général, et étant directement contraires à celles de plusieurs en particulier, ils ont donc toutes les nations pour ennemis; qui étaient d’accord entre elles pour les tourmenter et les persécuter sans cesse, quels que fussent leurs désaccords sur d’autres sujets.
Ce qu’ils souffrirent des païens, peut être appris des livres de l’Ancien Testament, de ceux que nous appelons avec eux apocryphes de Josèphe et Philon, et de nombre d’échantillons des auteurs grecs et romains.

Mais les Annales de toutes les nations européennes sont ignoblement souillées de leur sang, depuis que le christianisme a pris le pouvoir. Il serait interminable de raconter les destructions commises sur leurs biens et leurs personnes dans tous les pays.
Si les cruautés et les barbaries exercées contre eux n’avaient été enregistrées que par eux-mêmes, ou par d’autres que des chrétiens, témoins oculaires et parfois acteurs de ces tragédies, je n’en aurais jamais cru la moitié.
(…)
Très souvent ils furent massacrés par milliers, sans même que la moindre cause soit prétextée. Tout sentiment d’humanité étant rejeté à un degré tel, comme si les Juifs n’avaient été que des moutons stupides, et leurs ennemis des loups affamés.
D’autres fois, le zèle pour la gloire de Dieu était avancé, ce qui est l’expression la plus terrible et la plus sanglante dans n’importe quelle langue, quand elle est parlée par un fanatique.
On les accusa parfois, à travers toute l’Europe, d’empoisonner les eaux par haine des chrétiens, ce pourquoi, si la chose est déjà improbable dans les puits et impossible dans les rivières, douze mille périrent dans la seule ville de Mayence.
La complicité avec les Sarrasins et les Maures n’était pas rarement fournie comme prétexte plausible. Quand une croisade fut proclamée contre les Turcs, contrairement aux principes premiers du Droit commun, alors, avec toute la fureur que les Frères pouvaient inspirer, ces guerriers perdus, voués au sang et à la rapine, massacrèrent les Juifs sans pitié, contre une bénédiction sur leur entreprise en partant: et avec toute la cruauté des lâches ils les massacrèrent à leur retour, surtout s’ils ont eu le dessous [contre les Turcs], ce qui leur arrivait régulièrement; comme un chien courra sur la pierre, quand il n’ose pas attaquer l’homme qui l’a jeté.
Qu’avons-nous besoin d’aller si loin à l’étranger (disaient-ils) pour combattre les ennemis de la croix mahométans, alors que nous pouvons, à des conditions bien moins coûteuses, mériter le ciel, en détruisant les Juifs maudits chez nous?
Ainsi étaient-ils traités partout, les princes leur garantissant rarement la liberté, mais pour mieux voler leur fortune quand ils s’enrichissaient, et ils le faisaient en toute sécurité, car personne ne les aidait ni ne les plaignait, et que tous les autres étaient heureux être soulagés à leurs dépens.

Mais leurs ennemis les plus invétérés étaient les prêtres, qui offraient dévotement ces sacrifices humains, non seulement pour partager leurs biens avec le prince rapace, mais aussi pour acquérir la réputation de zèle et de sainteté auprès de la populace.
Bref, tout, si faux et impossible que ce fût, servait de prétexte suffisant pour tuer, expulser ou égorger les Juifs. Le simple fait de vivre était, pour les prédicateurs de ces temps-là, la cause des épidémies, des famine et de tous les autres désastres qui se produisirent dans le cours de la nature; et ceci là aussi, où aucun Juif n’avait jamais vécu. Ils passaient généralement pour des sorciers: et les lettres hébraïques, que les moines ignorants ne pouvaient pas lire, étaient présentées par eux comme des caractères magiques.
Un prétexte généralement usité contre eux, comme les jets de pierres rapportés dans les histoires de maisons hantées, ou les vomissements d’épingles dans les histoires de sorcellerie, était le rapt d’un enfant pour le crucifier au moment de Pâques, afin de manger son coeur en guise d’opprobre à Jésus.
Cela a été allégué contre eux mille fois, et des milliers ont souffert pour cela. Pourtant, non seulement Bernard, abbé de Clairvaux a pris leur défense, mais plusieurs papes ont même reconnu que de telles accusations étaient des calomnies injurieuses, et déplorèrent sérieusement leurs souffrances.
Les deux lettres de Grégoire IX à ce sujet ainsi que celle d’Innocent lIV (pour ne pas en citer plus) les acquitte de cette cruauté particulière envers les enfants innocents, montrant que leur Loi, leur Loi la plus terrible contre le fait de consommer du sang, est contraire à une telle pratique; et que leur condition sous les Princes était pire que celle de leurs ancêtres sous Pharaon.
Je ne suis pas si surpris que les divers empereurs, qui par pitié, entreprirent de les protéger, malgré toute leur puissance, et même en conjonction avec les papes, ne furent pas toujours capables de le faire, si dangereux et destructeur est le monstre de la Superstition quand il s’empare de la populace conduite par les prêtres.
(…)
Mais pour s’en tenir aux Juifs, des cadavres étaient souvent jetés dans leurs maisons à leur insu. Si une hostie ou un crucifix teinté de sang était volontairement posé (comme c’était souvent le cas) dans le coin d’une église, ou dans tout autre endroit où ils étaient sûrs d’être trouvés, un Frère fanatique le montrait au peuple avec des gesticulations ridicules. le peuple, qui aussitôt se précipitait, sans autre preuve ou déclaration, pour piller et massacrer les Juifs, brûler leurs maisons et leurs synagogues. Et ces pieuses pratiques ne manquaient pas d’être approuvées par d’autres miracles, non moins authentiques que les précédents.
C’est l’effet infaillible de laisser le clergé se mêler des affaires de l’État.

Toland retrace ensuite, de manière détaillée l’histoire des persécutions contre les Juifs en Angleterre, montre la fausseté des accusations et les buts inavoués des persécuteurs, clergé et princes.
Il montre que partout où les Juifs sont accueillis, cela profite aux états hôtes, que partout où ils ont été expulsés, cela s’est traduit par le déclin.
La naturalisation des Juifs, soutient-il, c’est-à-dire leur citoyenneté avec pleine égalité des droits serait au bénéfice mutuel des Juifs et de l’Angleterre.

Quel contraste avec notre philosophe des Lumières, le grand Voltaire! Plus d’un demi-siècle après Toland, il écrivait dans son dictionnaire philosophique (1769):

Article « Abraham » :
« Il est évident que tous les royaumes de l’Asie étaient très florissants avant que la horde vagabonde des Arabes appelés Juifs possédât un petit coin de terre en propre, avant qu’elle eût une ville, des lois et une religion fixe. Lors donc qu’on voit un rite, une ancienne opinion établie en Égypte ou en Asie, et chez les Juifs, il est bien naturel de penser que le petit peuple nouveau, ignorant, grossier, toujours privé des arts, a copié, comme il a pu, la nation antique, florissante et industrieuse. »

Article « Anthropophage » :
« Pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été anthropophages ? C’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre. »

Article «Juifs» :
« Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler. »

Article «Job» :
« Leur profession fut le brigandage et le courtage ; ils ne furent écrivains que par hasard. »

Article «Tolérance» :
« Le peuple juif était, je l’avoue, un peuple bien barbare. Il égorgeait sans pitié tous les habitants d’un malheureux petit pays sur lequel il n’avait pas plus de droit qu’il n’en a sur Paris et sur Londres. »