8 mars 2018

Journée internationale des femmes.

« Cette année, la Journée internationale des femmes s’inscrit dans le fil d’un mouvement mondial sans précédent en faveur des droits des femmes, de l’égalité et de la justice. Le harcèlement sexuel, la violence et la discrimination à l’encontre des femmes ont fait la une des médias et ont fortement suscité un débat public stimulé par une détermination affirmée à instaurer un changement. » (ONU Femmes)
Mais sait-on que cette date honore la première grève massive, en 1909/10, des ouvrières de la confection new-yorkaise dont 85% étaient juives?

Le « shirtwaist », un modèle de chemisier pour femme, était un vêtement très répandu au début des années 1900. Max Blanck et Isaac Harris, propriétaires de la Triangle Shirtwaist Company à New York, étaient surnommés « les rois du shirtwaist ».
Les ouvrières de leur usine étaient principalement des immigrantes originaires de Russie, d’Italie, d’Allemagne et de Hongrie. Les mères et les filles, dont certaines avaient à peine 12 ans, travaillaient souvent côte à côte dans des conditions dangereuses, notamment des sorties limitées et l’absence de dispositifs de lutte contre les incendies.
Elles étaient payées à la pièce pour des journées de travail qui duraient souvent 14 heures en haute-saison, et gagnaient, en moyenne, 7$ par semaine (environ 140€ actuels).

Triangle pouvait imposer de telles conditions à ses ouvrières sans crainte d’une intervention du gouvernement à la suite de l’arrêt Lochner c. New York. Dans cet avis de la Cour suprême des États-Unis de 1905, les juges déclarèrent qu’une loi d’État limitant les heures de journée de travail et de semaine de travail entravait la liberté contractuelle protégée par le quatorzième amendement de la Constitution des États-Unis. En vertu de cette décision, les conditions d’emploi contractées volontairement ne pouvaient pas être limitées par la loi de l’État. L’arrêt Lochner fut finalement renversé par la Cour suprême en 1937. Cependant, en 1909, les employées de Triangle qui cherchaient à améliorer leurs salaires et leurs conditions de travail n’avaient d’autre choix que de faire la grève, ce que 20% d’entre elles firent à partir du 14 octobre.

Le soir du 22 novembre 1909, de jeunes ouvrières se rassemblèrent dans le Grand Hall du Peuple, à Cooper Union, à New York. Sur l’estrade se trouvaient Samuel Gompers, président de l’AFL, Fédération américaine du travail, Leonora O’Reilly, dirigeante de la WTUL, Ligue des syndicats de femmes, et Benjamin Feigenbaum du Jewish Daily Forward.
Comme le rapporta plus tard Clara Lemlich: «Chacun parla des conditions terribles des travailleurs dans les sweatshops. Mais personne donna ni ne proposa de solution concrète ou valide.»
Alors que Jacob Panken du parti socialiste commençait à parler, Lemlich, impatiente, s’écria: «Je veux dire quelques mots.»
Le « New York Call » décrivit ce qui se passa ensuite : « Des cris venaient de partout dans le hall. «Monte sur l’estrade.» Des mains tendues hissèrent la frêle jeune fille aux yeux noirs qui clignaient, sur la scène et elle dit simplement: «J’ai écouté tous les orateurs. Je n’ai plus la patience de parler, car je suis de celles qui ressentent et souffrent des choses qu’on décrit. Je propose que nous fassions une grève générale.»

La salle fut secouée par les acclamations. Feigenbaum demanda aux femmes et aux hommes assemblés s’ils prêteraient l’ancien serment juif: «Si je t’oublie Jérusalem, que ma main droite se dessèche, que ma langue colle à mon palais.» Que l’appel à la grève de Lemlich ait été prononcé en yiddish, et que la plupart des gens dans la salle connaissaient le serment juif et pouvaient remplacer Jérusalem par syndicat, montrait à quel point ce mouvement était juif et à quel point les images juives et leur vision du syndicalisme étaient étroitement liées.

Le lendemain matin, quinze mille ouvrières se mirent en grève. Clara Lemlich prit la parole dans quinze réunions syndicales ce jour-là. Des dizaines de milliers de jeunes femmes les rejoindraient dans les semaines suivantes. La presse socialiste était enthousiaste. Quatre jours après le début de la grève générale, un journaliste écrivit:

« Si vous allez dans l’East Side par ces jours froids de novembre, vous pourrez voir des groupes excités de femmes et de jeunes filles se tenant au coin des rues, rassemblées sur les places publiques et agglutinées dans les halls d’immeubles. Allez dans les halls des rues Clinton et Forsythe et vous trouverez des groupes similaires grossis jusqu’à bloquer la circulation. . . . Et ces foules ne limitent pas leurs horaires. Tôt le matin, elles sont déjà au coin des rues; tard dans la nuit la lumière vacillante des lampadaires révèle leurs visages animés. Quelle est la raison de tout cela, demandez-vous? Pourquoi toutes les salles disponibles dans le Lower Manhattan sont-elles bondées à l’extrême? Cent voix répondent en chœur: «C’est la grève des quarante mille.» »

La mythologie du soulèvement des ouvrières, consignée à la fois dans des articles de journaux contemporains et des récits historiques, présente Clara Lemlich comme «une jeune fille encore adolescente», se levant spontanément pour interrompre les discours prudents de ses aînés. Cette caractérisation renforçait le stéréotype, largement répandu au sein du mouvement syndical, selon lequel les ouvrières juives étaient des « fabrente meydlakh » (des filles exaltées) qui manquaient de la tête froide et de la prévoyance nécessaires à une planification rationnelle.

En réalité, Clara Lemlich avait vingt-trois ans et travaillait et organisait depuis huit ans avant cette fameuse soirée. Sa discipline en tant qu’organisatrice et sa capacité à canaliser son indignation vers une vision de transformation social lui avaient déjà valu une réputation parmi ses collègues et les syndicalistes du Lower East Side. Il est probable que beaucoup de gens assis dans l’auditoire de Cooper Union cette nuit-là savaient exactement qui montait sur la scène et avaient une assez bonne idée de ce qu’elle allait dire.

Pauline Newman, émigrée de Lithainie, qui avait commencé à travailler à 9 ans dans une fabrique de brosse et à 11 ans à la Triangle, était aussi une figure familière. Cette année-là, l’ILGWU (Syndicat international de la confection pour dames) en avait fait sa première femme organisatrice générale. Reconnue pour son esprit sensé et son sens du détail, Newman s’était vue confier l’organisation des réunions quotidiennes dans les ateliers et des rassemblements de grève. Elle envoyait également des orateurs aux réunions syndicales et de coin de rue, aux conférences de presse et aux rassemblements de partisans fortunés. Clara Lemlich était son oratrice vedette. Les deux devinrent des amies proches et prévoyaient de passer quelques jours ensemble dans le pays une fois la grève terminée. Ces vacances seraient longues à venir.

Jour après jour, Newman envoyait Clara de salle en salle pour encourager les jeunes femmes qui avaient écouté son appel de grève. Faisant des discours à en perdre la voix, elle n’apportait que des bonnes nouvelles, assurant les grévistes affamées que «si nous restons ensemble, nous allons gagner.» Pendant que Lemlich exhortait les grévistes à tenir la ligne, Newman rendait visité aux femmes riches pour susciter la sympathie et les dons pour les ouvrières.

Malgré son efficacité, la grève était menacée par l’escalade de la violence policière contre les jeunes femmes qui tenaient les piquets de grève. Deux semaines après l’appel à la grève, Schneiderman et Dreier conduisirent une marche de dix mille jeunes ouvrières vers l’hôtel de ville pour exiger que le maire George McClellan freine la police. Il promit une enquête mais fit peu. Un mois après le début de la grève, on comptait 771 arrestations, dont beaucoup avaient été faites avec un usage immodéré de la force.

Les dirigeants de WTUL (Ligue internationale des syndicats féminins) décidèrent d’essayer une tactique différente. Ils convoquèrent un meeting de masse de toutes les jeunes femmes qui avaient été attaquées par la police. La presse et les riches partisans étaient invités. L’une après l’autre, des adolescentes montèrent sur scène pour raconter leur histoire. Il y avait une agressivité dans leur voix, le sentiment qu’elles avaient droit à un meilleur traitement et une conscience explicite de leurs droits constitutionnels. Certaines portaient des banderoles proclamant en yiddish «Nous ne sommes pas des esclaves». Elles parlaient avec amertume d’avoir été battues, mais exprimaient aussi la fierté que la férocité avec laquelle elles étaient agressées physiquement montrait à quel point elles menaçaient les employeurs et la police.

Mollie Weingast raconta à une foule enthousiaste que lorsqu’un policier avait tenté de l’arrêter, elle l’avait informé qu’elle avait le droit constitutionnel de faire le piquet de grève.
Minnie Margolis avait exigé qu’un policier la protège contre les attaques physiques de son patron. Quand il avait refusé, elle avait noté son matricule. C’était, dit-elle à l’auditoire, la mission d’un policier de protéger son droit de protester pacifiquement.
Célie Newman, seize ans, déclara que la police l’avait malmenée et traînée jusqu’au tribunal, où son patron avait dit au juge qu’elle était anarchiste et devait être expulsée.
Lors d’une autre réunion plus tôt dans la semaine, Etta Ruth, dix-sept ans, avait déclaré que la police s’était moquée d’elle avec des suggestions obscènes.

En laissant entendre que les grévistes ne valaient guère mieux que des prostituées, les employeurs avaient souvent recours à des insinuations sexuelles pour discréditer les grévistes. « C’est une bonne question de savoir si c’est pire d’être une prostituée ou un briseur de grève », avait réagi une agréviste indignée.
D’autres femmes faisaient remarquer que les salaires de famine poussaient les femmes à la prostitution.
Les ouvrières étaient indignées par la façon dont les normes de comportements féminins acceptables de la classe moyenne étaient utilisées pour les manipuler, alors qu’elles ne bénéficiaient d’aucun des avantages de naissance dans la classe moyenne.
Alors, comme aujourd’hui, la société offrait un échantillon limité de représentations culturelles des femmes de la classe ouvrière. C’étaient soit de «braves» filles qui écoutaient docilement les pères, les employeurs et les policiers, soit des «mauvaises» femmes dont le comportement agressif les rendait proches des prostituées.
En défilant et en rendant publiques leurs revendications, elles renonçaient à leurs prétentions à la féminité et à la respectabilité, et donc à la protection.

La police et les sbires compagnie montraient peu de respect à l’égard de ces femmes en les attaquant avec des barres de fer, des bâtons et des matraques. Et elles attiraient peu de sympathie au tribunal lorsqu’elles tentaient de porter plainte.
Une jeune femme avait comparu devant le tribunal avec un nez cassé, un visage meurtri et une tête enveloppée de bandages. Pourtant, le juge avait rejeta son accusation d’agression contre la police. « Vous êtes en grève contre Dieu et la nature », avait déclaré un magistrat à une ouvrière.

Seule la décision de la Ligue d’inviter des étudiants et des femmes riches sur les piquets de grève mit fin à la violence. Alva Belmont et Anne Morgan dirigeaient un contingent des femmes les plus riches de New York dans ce que les journaux appelaient «les brigades de visons», qui patrouillaient sur les trottoirs sales du Lower East Side. Craignant de matraquer une dame de la haute, la police montra plus de retenue.

La présence de personnalité mondaines généra à la fois de l’argent et de la presse pour les grévistes. Le mouvement s’avéra politiquement avisé pour la cause suffragette aussi, car le prosélytisme constant de la zélée Alva Belmont, qui venait souvent payer la caution pour sortir les grévistes de prison, amenait les jeunes ouvrières à s’intéresser également au droit de vote.

Les rencontres au tribunal et avec les alliées féministes accélérèrent le développement de la conscience de groupe. En racontant leurs histoires devant les tribunaux, aux journalistes et aux auditoires sympathisants des étudiants et de la bonne société, les grévistes prirent confiance dans leurs capacités à s’exprimer et à comprendre leur monde.

La grève insuffla une nouvelle vie dans un mouvement ouvrier immigré en difficulté et transforma la minuscule ILGWU en un syndicat d’importance nationale.
Pourtant, elle se termina par un succès mitigé pour les ouvrières. Beaucoup obtinrent des augmentations salariales et une reconnaissance syndicale; les autres non.
Et les contrats élaborés par les négociateurs de l’ILGWU laissèrent un héritage dévastateur, car sans consulter les grévistes, les négociateurs syndicaux masculins avaient décidé que les conditions de sécurité étaient moins importantes que d’autres questions.
Deux ans plus tard, le terrible incendie des ateliers de la même Triangle allait le montrer.

Quoi qu’il en fut, le conflit avaient fait émergé des figures féminines qui allaient compter dans les luttes futures.

(Source: Annelise Orleck, « Common Sense and a Little Fire: Women and Working-Class Politics in the US, 1900-1965)