10 mars 1878

Naissance à Rjichtchev, un shtetl sur le Dniepr à environ 60km au sud de Kiev, de Levi-Yehoyshue Shapiro, connu sous le nom de Lamed Shapiro. Styliste incomparable, il est surtout connu pour ses nouvelles sur les pogroms.

En 1896, il part pour Varsovie, se débat pendant deux ans pour y gagner sa vie, puis retourne dans sa ville natale, où il tombe amoureux et fait sa première tentative de suicide. Pendant les quelques années qui suivent, il enseigne à Rjichtchev et à Kiev, dans une atmosphère tendue où la population juive terrorisée est évacuée par peur des pogroms. Sa personnalité dépressive combinée avec une atmosphère générale de terreur allait continuer à caractériser la majeure partie de sa production créatrice.

Shapiro retourne à Varsovie en 1903 et, avec l’aide de I.L. Peretz, publie ses premières œuvres littéraires: « די פֿליגל » (Les Ailes) et « יציקל ממזר » (Isaac le bâtard). Ils sont publiés dans une revue éditée par Avrom Reyzen.

Shapiro part pour l’Amérique en 1905, s’arrêtant un an à Londres, où il se lie d’amitié avec l’écrivain hébreu Yosef Haim Brenner. Arrivé à New York en 1906, il commence à collaborer au Forverts.

Au cours des années qui suivent, il publie une série de récits affreux sur les pogroms, dont « Le Baiser », « Déverse Ta colère », « La Croix » et « Dans la ville morte ».

Après avoir échoué dans une entreprise de restauration à Chicago en 1909, Shapiro retourne à Varsovie pendant un an où il travaille comme journaliste et traduit en yiddish des romans de Victor Hugo, Walter Scott, Kipling et Dickens.

Il retourne à New York en 1911 et essaye d’ouvrir un autre restaurant, tentative qui s’avère à nouveau infructueuse.
En 1919, Shapiro écrit ce qu’on considère comme ses deux plus grandes histoires de pogrom: « ווייַסע חלה » (Challah blanche) et « די יודישע מלוכה » (Le Royaume juif).

En 1920, sous le pseudonyme de Y. Zolot, Shapiro devient rédacteur littéraire du journal communiste « פונקען » (Étincelles).
Il déménage à Boyle Heights, Los Angeles avec sa famille en 1921, où il avait vécu brièvement dans l’adolescence, et met l’écriture de côté pendant quelques années alors qu’il tente d’inventer un procédé de fabrication de films en couleur.
Après la mort de sa femme, Freydl, en 1928, Shapiro retourne à New York. Là il continue à publier dans les périodiques littéraires, est un membre actif du parti communiste, et travaille pour le « Federal Writers Project », un projet financé par le gouvernement pour donner du travail aux écrivains au chômage du fait de la Grande Dépression.

Il retourne à Los Angeles en 1939 et vit à East Hollywood dans le garage de la maison d’un ami qui lui a offert l’hospitalité, jusqu’à sa mort.

Il meurt alcoolique et pauvre, en 1948. Il est enterré au cimetière Mount Zion à East Los Angeles à côté de sa femme et sa pierre tombale porte les mots: « Lamed Levi Shapiro, auteur de « Yiddishe Melukhe » (Le Royaume juif).

Dans sa présentation du recueil « Le Royaume juif » (Seuil, 1987), Rachel Ertel écrit:
 » L’écriture de Lamed Shapiro est tout aussi paradoxale que sa pensée, que sa vision du monde, de l’Histoire ou de l’homme. Elle oscille entre le réalisme le plus cru, la distanciation froide de l’entomologiste regardant les hommes s’entre-dévorer, sur le fond d’une nature toujours aussi indifférente, toujours aussi belle, dans le cimetière de « La ville morte », ou sur les interminables routes des exils successifs, sa beauté comme narguant la déchéance humaine.
L’écriture des scènes de pogroms, au contraire suit le déchainement, le halètement des agressions et des luttes corps à corps sur un rythme syncopé et paroxystique: « une écriture convulsive, elliptique, hallucinatoire, sans rémission ». (Serge Koster in Les Temps modernes, 1987)
Victime et bourreau, « Le pogromiste et son double », la croix gravée sur le front, le signe de Caïn qui se terre en chaque être. Lamed Shapiro fait un constat amer: non seulement Dieu est mort, mais l’innocence est abolie. Et quand, dans les années quarante, il se regarde dans la glace, c’est le visage d’Hitler qu’il voit car, commente Jacques Mandelbaum, « il voit l’être juif comme le véritable lieu du désastre » (Charles Miller, rapportant les propos de Shapiro, cité par Jacques Mandelbaum, dans sa remarquable préface pour « Le Royaume juif ».

(…) Pour Lamed Shapiro, si les hommes sont liés les uns aux autres, ils le sont pour le pire. « Ce que je veux dire? Je veux dire, non je veux enfoncer dans les crânes que nous ne sommes pas meilleurs que tous les autres peuples, pas meilleurs d’une once, mais, tout mauvais que nous soyons, je ne demeure pas moins juif. Vous comprenez, avec tout cela, un Juif. »
Car ce déferlement de terreur, d’effroi, de colère qu’est « Le Royaume juif » tire sa puissance, tire sa fulgurance de la quête obstinée, haletante de la dignité humaine, malgré la déshumanisation. Une volonté farouche de rester juif, une volonté farouche de rester homme, de dire « non », de refuser de vivre ou de mourir « comme un chien » avec comme seule trace laissée celle de « la honte qui devait lui survivre » (Kafka). Un impératif catégorique: faire partie de l’espèce humaine, ni ange ni bête, restaurer une dignité que seule la lucidité peut apporter, une lucidité qui voit le bien et le mal inexorablement liés en l’homme, une lucidité de désespoir. »