27 mars 1933

Un gigantesque rassemblement de protestation anti-nazi, organisé par l’American Jewish Congress, se tient à New York. 55 000 personnes y participent et menacent de boycotter les marchandises allemandes si les Allemands mettent en oeuvre leur boycott permanent des magasins et des commerces appartenant à des Juifs.

Lorsque les nazis accédèrent au pouvoir en Allemagne au début des années 1930, les Juifs installés aux États-Unis n’étaient pas prêts à faire face à la menace qui pesait sur les Juifs d’Europe. La plupart des Juifs en Amérique à cette époque étaient soit de nouveaux immigrants eux-mêmes ou des Américains de première génération, réticents à se dresser avec confiance comme des citoyens ayant leur mot à dire dans les politiques gouvernementales.
En outre, la communauté juive américaine n’était pas unie et manquait d’une organisation représentative centrale comme celles qui existaient dans d’autres pays. En fait, on pourrait dire que dans les années 1930 et 1940, il n’y avait pas une communauté juive américaine.
Au lieu de cela, il y avait des petites communautés liées ensemble de manière lâche, simplement parce que tous étaient juifs.
C’est en partie à cause du fait que les Juifs d’Amérique n’était pas unifiés en un groupe cohérent avec une seule voix, qu’ils furent inefficaces pour sauver leurs frères juifs d’Europe pendant la Shoah.
La première marque de désunion au sein de la communauté juive américaine concernant la menace nazie se manifesta par son incapacité à se mettre d’accord sur la façon d’évaluer cette menace quand elle leva la tête au début de 1933.
Certaines organisations juives, comme le Jewish Labor Committee, refusèrent d’avoir des relations avec le gouvernement nazi.
L’ American Jewish Committee, qui représentait les Juifs allemands plus riches, plus américanisés, pensait que la meilleure manière de traiter avec Hitler était de le faire avec diplomatie et calme, en menant des négociations en coulisse.
En face, le Congrès juif américain, qui représentait les immigrants juifs d’Europe de l’Est moins américanisés, estimaient que la tenue de meetings de protestation, des manifestations et des boycotts était une meilleure façon de peser sur les nazis.
Certains Juifs étaient des sionistes, qui exigeaient une patrie en Palestine. D’autres étaient des non-sionistes, qui n’appelaient pas à un état juif en soi, mais voulaient que la Palestine soit ouverte à l’immigration juive.
Les antisionistes s’opposaient farouchement à un État juif en Palestine.
Les Juifs américains ultra-orthodoxes constituèrent leur propre organisation de secours, le Va’ad haHatsala (Comité de secours des rabbins orthodoxes des États-Unis), qui jusqu’en 1944 se concentra sur le sauvetage des Juifs orthodoxes, principalement les rabbins et étudiants des écoles rabbiniques.

Un groupe de Juifs palestiniens actifs aux États-Unis, appelé le Bergson Group, choisit sa propre voie particulière: les militants du groupe ne pensaient pas qu’ils devaient allégeance à un leader ou un groupe juif des États-Unis, ils se sentaient libres de poursuivre des méthodes non conventionnelles pour inciter le président Franklin D. Roosevelt à venir au secours des Juifs européens, tels que des manifestations de masse et des publicités publiques sur le sujet.
Cela conduisit à un grave fossé entre eux et les dirigeants juifs américains.

Du fait des approches aussi disparates du problème, il n’y avait pas de voix juive américaine unique pouvant faire appel à l’aide du gouvernement américain. Le président du Congrès juif américain, le rabbin Stephen S. Wise, n’avait pas de canal direct vers le président Roosevelt, et était contraint de faire appel à des Juifs proches du président. Beaucoup de ces Juifs américains qui travaillaient pour le gouvernement étaient souvent plus américains que juifs, et ne voulait pas prendre sur eux la responsabilité de représenter toute la communauté juive américaine, ni ne voulaient risquer leur poste sur un problème purement juif.

Le seul cas d’un Juif haut placé dans le gouvernement américain s’exprimant pour ses compagnons juifs était celui d’Henry J. Morgenthau, secrétaire au Trésor de Roosevelt.
Au début de janvier 1944, Morgenthau reçut une preuve écrite que le Département d’Etat américain sabotait activement les efforts de sauvetage des réfugiés juifs. Morgenthau apporta cette information au président, qui décid d’éviter le scandale et céda à la pression de Morgenthau en vue d’établir une agence gouvernementale chargée d’oeuvrer au sauvetage des réfugiés.
Ainsi naquit le War Refugee Board (WRB) mais selon les mots du directeur du WRB, John Pehle, leur capacité à faire la différence vint « trop peu, trop tard. »

S’ils se révélèrent incapables de s’unir pour un leadership conjoint, les Juifs américains surent coopérer, ne serait-ce que nominalement, à la levée de fonds
pour les Juifs d’Europe et de Palestine. L’Appel juif unifié, qui avait été créé juste
avant la guerre en 1939, recueillit 124 millions de dollars pendant les années de guerre (environ 1,8 milliards de $ actuels).
Plus important encore, l’ American Joint Distribution Committee (le fameux « Joint » dont parlaient nos parents) put rester en dehors de la politique et faire ce qu’il fallait faire pour financer le sauvetage et l’abri des milliers de Juifs qui avaient pu gagner des pays neutres d’Europe.

Une autre raison qui rendaient les Juifs américains réticents à prendre position contre la menace nazie en Europe était la peur paralysante de l’antisémitisme qui existait aux États-Unis à ce moment-là.
Beaucoup d’Américains éminents étaient des antisémites déclarés, comme Charles Lindbergh, le héros de l’aviation américain, Henry Ford, le magnat de l’automobile; et des personnalités de la radio comme Gerald L.K. Smith et le père Charles Coughlin, qui diffusaient sur les ondes leurs tirades antisémites auprès de millions d’Américains.
Certains Juifs américains ne voulaient pas souligner leur judéité en dénonçant l’antisémitisme à l’étranger, de peur de perdre leur emploi ou d’être rejetés par leurs voisins.

Néanmoins, après que le gouvernement américain eut confirmé les rapports sur la « Solution finale » à l’automne de 1942, la communauté juive américaine se sentit obligée de faire quelque chose.
Une organisation appelée la Conférence juive américaine fut créée en août 1943 par les grandes organisations juives américaines en vue de planifier leur politique d’après-guerre.
Malgré ses bonnes intentions, cependant, la communauté juive américaine était trop divisée sur les questions à unifier – la Conférence juive américaine ne réussit ni à fédérer la communauté juive, ni à obtenir la reconnaissance du gouvernement américain en tant qu’autorité.

Mais même si les Juifs installés en Amérique dans les années 1930 et 1940 avaient constitué un groupe cohérent et unifié avec un leadership efficace, il est peu probable qu’ils auraient pu eux-mêmes modifier les politiques de guerre américaines. Aucun groupe ethnique en Amérique ne possédait un tel pouvoir.
Le gouvernement américain voulait, d’abord et avant tout, gagner la guerre contre l’Allemagne, et aucune autre question ne pouvait se mettre en travers.

(source: Yad Vashem)