Ephéméride |Chaïm Grade [4 Avril]

4 avril 1910

Naissance à Vilnius de Chaïm Grade, grand écrivain yiddish.

Certains le tiennent pour le plus grand prosateur yiddish d’après-shoah, au-dessus même d’Isaac Bachevis Singer. Comme poète, on voit en lui l’égal d’un Sutzkever.
Malheureusement, aucune de ses oeuvres n’a encore été traduite en français. En anglais, seulement deux livres. En yiddish même, aucune oeuvre dans la bibliothèque en ligne du Yiddish Book Center.
Pendant les deux décennies qui suivirent sa mort en 1982, sa veuve refusa obstinément toute tentative de publication en original ou en traduction. Mais depuis le décès intestat et sans héritiers de celle-ci, les archives de l’écrivain ont été confiées au YIVO et d’autres institutions spécialisées et on peut espérer que le vide sera enfin comblé.

Grade fut l’un des derniers écrivains yiddish sécularisés à avoir été éduqués dans une yeshiva européenne. Sa fiction reflète une connaissance intime des complexités et de l’ampleur de cette culture et de cette tradition disparues.

Grade faisait remonter son ascendance à l’un des officiers de Napoléon, qui fut blessé pendant les guerres napoléoniennes et soigné par une famille juive de Vilna. Il épousa plus tard une fille de la famille et se convertit au judaïsme.
Le père de Grade, rabbin et sioniste, mourut quand Grade était encore enfant et sa mère, une pauvre vendeuse de rue, eut toutes les peines du monde à réunir l’argent nécessaire pour payer une éducation juive traditionnelle à son fils.
Grade étudia dans plusieurs yeshivas et fit partie du mouvement piétiste connu sous le nom de Musar.

À l’âge de 22 ans, cependant, il abandonna ses études religieuses pour devenir écrivain. Un des leaders de « Yung Vilne » (Jeune Vilna), un groupe d’écrivains et d’artistes yiddish d’avant-garde, Grade commença à publier des poèmes dans des périodiques yiddish.
Son premier livre publié fut la collection de poèmes « Yo » (1936: « Oui »): elle incluait des poèmes évoquant la lutte spirituelle et la destruction de la vie juive et exprimait la vision prémonitoire de Grade sur la shoah, une préoccupation qui traversait une grande partie de son oeuvre de cette période; beaucoup de ses poèmes furent plus tard récités dans le ghetto de Vilna et à Auschwitz.
Après l’invasion allemande en 1941, il s’enfuit en Russie mais retourna à Vilna après la guerre et y découvrit que sa femme et sa mère avaient été tuées et que la culture dans laquelle il avait été nourri avait été détruite.

Grade partit ensuite pour Paris, où il composa des poèmes brûlants sur la Shoah.
En 1948, il partit pour New York avec sa deuxième femme.

La plupart des écrits suivants de Grade traitent de questions relatives à la culture et à la tradition de sa foi juive.
« Mayn krig mit Hersh Rasseyner » (1950, « Ma guerre avec Hersh Rasseyner ») est un « dialogue philosophique » entre un Juif laïque profondément troublé par la Shoah et un pieux ami de Pologne.
Le roman « Di agune » (1961) concerne une femme orthodoxe dont le mari est porté disparu en temps de guerre et qui, selon la loi juive orthodoxe, n’a pas le droit de se remarier, de peur de tomber dans une union adultère.
Dans l’ambitieux Atlas Tsemakh en deux volumes (1967-68), Grade décrit la vie juive sous la Torah et ce que certains critiques ont vu comme sa révélation de l’esprit paulinien du judaïsme.
Parmi ses autres œuvres de fiction remarquables, on peut citer une nouvelle, « Der Brunem » (Le puit) dans « Der Shulhoyf » (1967), ainsi que de nombreuses nouvelles et poèmes.
Les mémoires de Grade, « Der mame’s shabosim » (1955, les shabbats de ma mère)), offre un portrait rare de la Vilna d’avant-guerre, ainsi qu’une description de la vie de réfugié en Union soviétique et du retour de Grade à Vilna après la guerre.

Pour donner un aperçu de la poésie de Grade voici un extrait traduit par Charles Dobzynski:

ET DE MOI VOUS DIREZ ENCORE

… Et de moi vous direz encore:
C’est parmi nous qu’il a vécu,
Comme souterraine une aurore
Sur ses lèvres, tel un fétu,
Flottait l’étonnement muet
D’un enfant, poète perdu;
Son rire en fusant avouait
Ce que sa douleur avait tu.
Balbutiant une prière
Quand on évoquait son foyer,
Dans ses yeux, on voyait briller
Son pays natal, sa rivière.
Ses amis le persécutèrent,
Par sa solitude opprimé
Il disait: « Le bonheur sur terre,
C’est être un coteau dans les prés. »
Et pourtant il était bourrasque,
Au froid biseau de sa pensée
Son sang laissait d’amères traces
Par son seul sourire effacées.
D’être suspect il a souffert
Plus que du réel âpre et dur —
Rêver le coupa comme verre
Au milieu de son âge mûr.

De moi vous parlerez encore.
Mais moi, pour vous, comme un torrent
Sort des grottes plus transparent,
De mon chagrin, telle une aurore,
Je sourdrai plus étincelant.