Ephéméride | Ita Kalish [5 Avril]

5 avril 1903

Naissance à Maciejowice (Pologne), d’Ita Kalish. L’histoire de sa vie est celle du douloureux combat pour l’émancipation d’une femme issue d’une prestigieuse mais oppressante dynastie hassidique.

En 1991, trois ans avant sa mort, Ita Kalish trouva le temps d’écrire un bref mémoire pour sa famille.
« Et maintenant, au crépuscule de mes jours, je dirai la vérité sur le mensonge qui fut répandu alors ».

Durant toute la vie adulte de Kalish, jusqu’à peu de temps avant sa mort à l’âge de 91 ans, sa famille pensait qu’elle avait abandonné sa fille en Pologne dans les années 1920 et s’était enfuie. C’est seulement peu avant sa mort, soit des années après la mort prématurée de sa fille, que Kalish chercha à corriger l’impression erronée et à raconter l’histoire remarquable de sa vie. Ces mémoires, complétaient un récit antérieur qu’elle avait publié en 1970.

C’est une histoire qui fit de Kalish le symbole d’une femme forte, courageuse et rebelle, qui avait quitté la famille dans laquelle elle avait grandi en Pologne, connue pour ses liens avec des rabbins vénérés, et avait tracé sa propre voie, indépendante et séculière dans la Palestine d’avant l’indépendance.
Ce qui rend le cas d’Ita Kalish inhabituel, ce ne sont pas seulement ces circonstances particulières, mais aussi le fait qu’elle ait choisi de publier son histoire, contrairement à d’autres femmes de cette époque, qui ont vécu des conditions similaires mais ont préféré minimiser, oublier ou fuir leur passé.

Ita, petite-fille du Rebbe de Warka et fille du Rabbi d’Otwock, enaquit en 1903 à Maciejowice, en Pologne. Bien qu’issue d’une prestigieuse dynastie hassidique, elle était fascinée par les charmes du nouvel esprit séculier des années 1920, produit des révolutions politiques et sociales qui balayaient l’Europe à l’époque. Son père l’avait remarqué.
« Un jour, il me dit avec un rire triste, mais sans un soupçon de plainte: Ton âme est séculière », écrivit-elle dans « Mon hier », d’abord publié en yiddish en 1963, et dans une édition hébraïque augmentée en 1970.

Ses tendances séculières s’accentuèrent, lorsqu’elle commença à lire des livres modernes en yiddish par des écrivains hérétiques, qui écrivaient sur la liberté de religion, la libération des femmes et autres.

Cela continua même après qu’Ita fut mariée à un jeune érudit talmudique d’une famille riche, dans le cadre de la stratégie de son père pour faire face aux vents de la sécularisation qu’il voyait menacer le judaïsme en général et sa propre famille en particulier. Comme le raconte Kalish, ce plan s’avéra futile:

« Père plaçait de grands espoirs dans son gendre jeune et bien-aimé et croyait que l’érudit pur et naïf saurait comment calmer le désir passionné de sa fille de s’écarter du mode de vie de son entourage pour prendre un autre chemin dans sa vie. … Mon père n’imaginait pas que sa fille avait depuis longtemps dévié du territoire étroit prévu pour elle …; Père n’avait pas pris garde que sa fille apprenait une langue étrangère et lisait des livres « à l’extérieur », même lorsqu’elle mettait sa petite fille, née dans l’intervalle, au lit. Et puis vint le jour où toutes ses illusions s’écroulèrent: il vint me rendre visite dans mon appartement – une aile de son appartement au 14 de la rue Dzielna – et il découvrit, à sa grande stupéfaction, une pile de livres en yiddish et en polonais. … d’émotions il m’accusa en termes durs, confisqua mes livres et les condamna au feu.

Ita se jeta hors de la maisonnée de son père, pour ne revenir qu’après ses supplications. Sa soif d’indépendance, cependant, n’était été éteinte. Tant que son père fut vivant, elle resta avec son mari, mais continua en secret sa sécularisation.

« J’ai vécu ma vie à ma façon et à ma guise. J’ai lu des livres différents, strictement interdits parmi nous, je suis allée au théâtre et aux concerts en cachette, de peur, qu’à Dieu ne plaise, Père ne le découvre, puisque ces choses étaient interdites … J’avais un groupe d’amis masculins et féminins, tous enfants de foyers hassidiques qui s’étaient aussi tournés vers la culture mauvaise… Nous avions décidé, mes amis et moi, que nous allions correspondre les uns avec les autres. Tout le monde m’écrirait une lettre commune. Ils m’écrivaient en yiddish, sur la littérature hérétique et sur des sujets hautement interdits, entre autres.

Après la mort de son père, en 1919, elle emménagea chez les parents de son mari étudiant rabbinique, les Kaminers, qui étaient liés au Rabbi Gerer et vivaient dans un somptueux domaine à Polczyn. Les garçons étudiaient le Talmud jour et nuit, et les filles étaient femmes au foyer et s’occupaient de leurs petits enfants. La mère de son mari, Malka Kaminer, dirigeait la maison. Elle régentait tout et tirait une grande fierté de ses origines familiales élevées.

Les bonnes relations entre les deux femmes prirent rapidement fin, après que Malka eut découvert la correspondance d’Ita avec ses amis de Varsovie.
« Peu à peu les relations entre ma belle-mère et moi se refroidirent au point où, une fois, après une conversation sérieuse, elle me dit: « Tu n’êtes pas faite pour le mode de vie de Polczyn en fait, tu veux vivre différemment, à ta façon.
C’est vrai que je me sentais comme une transplantation étrangère. Les conversations avec ma belle-mère se détériorèrent, jusqu’au jour où elle me força à quitter la maison.

Dans son petit livre de 1991, Ita, qui s’était séparée puis avait divorcé de son mari alors que leur fille Zina était très jeune, entreprit de mettre fin au mensonge qui, selon elle, avait entaché son passé: contrairement au récit familial, elle n’avait pas abandonné Zina, mais avait été obligée de la quitter en 1923.
« Je partit, et ma petite fille, la prunelle de mes yeux, resta avec son père, comme tout ce que je possédait: des perles, un diamant et des fourrures … Des rumeurs furent répandues à mon sujet, et j’avais le cœur brisé de devoir me séparer de mon enfant. Je pleurais jour et nuit de désir déchirant pour ma petite fille qui était malheureuse sans sa mère. Je n’ai pas laissé mon enfant seule sans mère. Ce sont plutôt eux qui m’ont forcé à la quitter. »

L’étape suivante du voyage d’Ita fut Varsovie, où elle vendit une bague qu’elle possédait et utilisa l’argent pour louer un appartement. « J’avais le coeur rongé de nostalgie pour mon enfant », écrit-elle.

Ita fut autorisée à rendre visite à sa fille tous les trois mois dans la nouvelle maison des Kaminers dans une autre ville, après qu’ils furent contraint de déménager dans le sillage de la révolution communiste.
« Après chaque adieu, une grande tristesse envahissait le visage de ma fille à qui manquait l’amour maternel qui lui avait été volé. J’ai commencé à exiger que ma fille me soit rendue. Son père refusa et cela me conduisit, après mûre réflexion, à une décision audacieuse: je devais enlever ma fille. Et c’est ce que j’ai fait. Quelque chose que je n’aurais jamais osé faire du vivant de mon père. »

Il arriva donc qu’Ita vint rendre visite à sa fille un vendredi soir, et alla se promener en ville avec elle.
« J’arrivai au centre de la ville et vis de loin une voiture arrêtée avec un cocher goy. Je courus vers lui anxieusement, et lui demandai de nous amener rapidement à la gare la plus proche où passait le train pour Varsovie. Le cocher vit que j’avais peur et pensa peut-être que j’étais ivre, mais en échange de 10 dollars que je lui donnai il m’emmena aussitôt.

Au milieu du trajet, sa fille, qui avait alors 5 ans et demi, se réveilla et dit: « Mère, tu m’as volée. »

Leur route d’évasion traversa Varsovie et se termina à Berlin. Là commença errance qui dura six ans, sans abri, de chambre en chambre, de pays en pays. Ce n’est qu’après six ans que Ita Kalish obtint d’un tribunal rabbinique de Varsovie la garde officielle de Zina .

A Berlin, elle continua à travailler pour le HIAS et suivit également des cours de littérature allemande et de technologie de rayon X. Elle avait un certain nombre d’amis et de connaissances parmi les dirigeants sionistes et les cercles littéraires hébreux et yiddish.
Pendant une courte période, pendant l’hyperinflation en Allemagne, elle déménagea temporairement à Paris où elle travailla également au bureau du HIAS.
Après l’arrivée au pouvoir des nazis en 1933, Ita s’enfuit de nouveau à Paris, où elle resta un mois chez l’écrivain David Fogel et sa femme.
Le 15 avril 1933, Zina et elle montèrent à bord d’un navire pour la Palestine. Là-bas, elle trouva un emploi à l’Association des Israéliens d’originaire d’Europe centrale, et accepta ensuite l’invitation de Moshe Sharett, alors à la tête de l’Agence juive, de travailler au Palcor, le service d’information créé par l’Agence.

De 1935 à 1948, Kalish travailla pour l’Agence Juive et, à l’avénement de l’indépendance israélienne, fut transférée dans la fonction publique du nouvel Etat, où elle travailla jusqu’à sa retraite en 1967. En Palestine aussi, elle continua à évoluer dans les cercles sociaux des écrivains et journalistes, et contribua par des articles au quotidien travailliste Davar.

Les mémoires d’Ita Kalish, publiées d’abord en yiddish sous le titre « A rebishe heym in amolikn Poyln » (Une maison de Rabbi dans la Pologne d’autrefois) (Tel Aviv, 1963) et plus tard dans une version hébraïque augmentée sous le titre « Mon hier » (1970), sont un trésor d’informations sur la communauté juive en Pologne à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.
Elle possédait un sens aigu du détail et ses descriptions des habitants de la cour hassidique de Warka, de ses compagnons « réfugiés » qui avaient fui le monde hassidique ou des cercles littéraires de Berlin sont pleines de portraits personnels des célèbrités et des anonymes qui croisèrent son chemin. Particulièrement digne de mention est le défilé de fortes femmes des maisons des rebbes décrites par Kalish.
Certaines d’entre elles étant des femmes d’affaires indépendantes qui dirigeaient la cour en coulisse, d’autres étaient assez fortes pour défier les rebbes. Tout cela avec, en arrière-plan la cour hassidique de Warka, où, en théorie, le rèbbe dictait pratiquement tout dans le mode de vie des enfants, jusqu’à la forme et le style des robes et du couvre-chef des femmes de tous âges.
Bien qu’Ita Kalish fasse parfois référence au traitement différencié des jeunes filles et garçons dans la société juive traditionnelle et à sa propre opposition, il est difficile de qualifier ces mémoires de document féministe avec un programme féministe.
Le thème central des mémoires, tel qu’exprimé dans le titre du quatrième chapitre, est le « chemin de l’indépendance » vécu par Kalish elle-même et ses amis et connaissances, hommes et femmes, qui cherchaient un moyen de sortir de ce qu’ils considéraient comme l’atmosphère étouffante du monde hassidique. Sur ce point, l’auteure estimait que les femmes avaient plus de facilité à faire la transition, ayant été davantage exposées à la culture séculière, contrairement aux hommes qui avaient peu de tels contacts, et dont beaucoup restaient tragiquement isolés aussi bien du monde religieux que du monde séculier.

Malgré ce thème central d’évasion de la communauté religieuse, la présentation que donne Kalish de cette communauté est très nuancée et non stéréotypée. Même dans les limites strictes de la cour du rèbbe, certains hommes et femmes parvenaient à affirmer leur indépendance de différentes manières.
Ce fut l’un des assistants de confiance de son père qui introduisit le jeune Ita dans le commentaire de la Torah par Moses Mendelssohn (1729-1786), soutenant qu’il respectait l’intellect de Mendelssohn même s’il était en désaccord avec ses opinions religieuses.
Lors de visites chez ses parents, une des femmes de la cour de son grand-père trouva le moyen d’échapper au code vestimentaire étouffant imposé par le rebbe avec la complicité de l’un des bedeaux du rebbe, qui l’informait en cachette de ses prochaines visites en mission pour le rebbe afin de vérifier ses vêtements dans la grande ville.
Malgré toute l’opposition des rebbes à la laïcisation, Ita Kalish fait un récit mémorable de « l’interview » d’une future mariée menée par des femmes de la stricte cour hassidique de Ger, où le sujet de la discussion n’était autre que les œuvres de la romancière polonaise Gabriela Zapolska.
Dans l’ensemble, les mémoires de Kalish sont une riche source sur la vie intérieure des cours hassidiques de Pologne au tournant du XXe siècle.
Dans son portrait respectueux, parfois nostalgique et pourtant critique de ce monde, elle contraste avec les mémoires plus sentimentales, bien qu’informatives, de sa contemporaine Malkah Shapiro, publiée en traduction anglaise sous le titre « The Rebbe’s Daughter » (Philadelphie, 2002).

Finalement, Zina se maria et éleva une famille, s’installant au kibboutz Naan. Elle mourut d’un cancer à l’âge de 63 ans.

« Pendant une année entière, elle a enduré d’horribles souffrances et je restais assise à ses côtés jour et nuit, raconta Ita. Pour ses dernières heures, je suis restée seule avec elle. Au moment où je lui donnai sa dernière cuillerée de thé, elle rendit son dernier souffle. Les 63 ans de sa vie perturbée étaient terminés. Je n’ai plus ma seule fille. »

Ainsi se terminent les souvenirs rédigés par Ita Kalish en 1991.

Elle mourut trois ans plus tard et est enterrée aux côtés de sa fille, au kibboutz.