Ephéméride | Pogrom à Bucarest [8 Avril]

8 avril 1801

A Bucarest, un pogrom, déclenché sous le prétexte habituel du meurtre rituel, fait 128 victimes parmi les 204 familles juives habitant la ville à l’époque.

Avant l’union des principautés danubiennes (Moldavie et Valachie) en 1859, Bucarest était la capitale de la principauté de Valachie.
Jusqu’au 19ème siècle presque toute la population juive de Valachie était concentrée à Bucarest, où la grande majorité continua à vivre par la suite. Ainsi, l’histoire de la communauté juive de Bucarest est essentiellement l’histoire de la communauté juive valaque.
La communauté, composée de marchands et prêteurs d’argent de Turquie et des pays balkaniques, est mentionnée pour la première fois au milieu du XVIe siècle dans des « responsa » de plusieurs rabbins des Balkans.

Lorsque le prince Michael le Brave se révolta contre les Turcs en novembre 1593, il ordonna le massacre des Juifs à Bucarest en même temps que les autres sujets turcs.
Vers le milieu du 17ème siècle, une nouvelle communauté, maintenant principalement ashkénaze, s’installa.
Au XVIIIe siècle, les Juifs étaient concentrés dans la banlieue de Mahalaua Popescului, mais au fur et à mesure que la communauté grandissait, un certain nombre d’entre eux commencèrent à s’installer dans d’autres parties de la ville, où ils établirent même des synagogues.
Cependant, celles-ci furent fermées par les princes. En effet, la population, effrayée par la concurrence économique juive, était extrêmement hostile aux Juifs et, en 1793, les habitants de la banlieue de Razvan demandèrent au prince Alexandre Moruzi d’expulser les Juifs récemment installés et de démolir la synagogue qu’ils avaient érigée.
Le prince ordonna la fermeture de la synagogue (janvier 1794), mais refusa que les Juifs soient expulsés de la banlieue et, quelques jours plus tard, il publia même un décret leur assurant une protection.

En 1801, des émeutes antijuives se produisirent à la suite d’accusations de meurtre rituel et 128 Juifs furent tués ou blessés.
La communauté souffrit encore de persécutions pendant l’occupation russe de Bucarest de 1806 à 1812, et en particulier pendant la révolte grecque sous Alexandre Ypsilanti et sa répression par les Turcs en 1821.

A cette époque, les Juifs de Bucarest, comme ceux d’ailleurs de Valachie et de Moldavie étaient organisées en « Breasla Ovreilor » (« corporation juive ») »autonomes dirigées par un Staroste (« ancien »).
Le chef de la communauté de Bucarest agissait également en tant que représentant du « hakham bashi » (rabbin de Jassy et dirigeant juif pour la Moldavie), dont l’autorité s’étendait également sur la communauté juive valaque.
En 1818-1821, le « Staroste » de Bucarest se dégagea de l’autorité du « hakham bashi » moldave et assuma le titre de façon indépendante.

Les quelques Juifs séfarades, dont le nombre ne commença à augmenter qu’à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, ne constituaient pas une communauté séparée, bien qu’ils aient eu leur propre synagogue dans une maison louée à Mahalaua Popescului et en 1811 leur propre société d’enterrement.
En 1818, ils reçurent la permission de construire une synagogue.

La communauté juive de Bucarest se développa rapidement au 19ème siècle grâce à l’immigration.
De 127 familles enregistrées à Bucarest en 1820 et 594 en 1831, la communauté passa à 5 934 personnes en 1860 et 40533 (15% de la population totale) en 1899.
Sous le régime des capitulations, les sujets étrangers étaient dispensés des impôts réguliers et des juridictions normales en Roumanie.

En conséquence, les immigrants mirent en question l’autorité de la direction de la communauté et refusèrent de payer la taxe sur la viande kasher, qui constituait son seul revenu.
Les autorités, entrainées dans le conflit, défendirent d’abord les droits traditionnels de la « Breasla Ovreilor ».
Cependant, à la suite des plaintes répétées des deux côtés, ainsi que des changements constitutionnels dans la principauté résultant de la promulgation du Statut organique en 1832, la communauté reçut une nouvelle constitution qui réduisait sévèrement son autonomie et la plaçait sous l’autorité directe et la surveillance étroite de la municipalité.

La communauté ashkénaze fut de nouveau reconstituée en 1843, et le nouveau statut, qui restreignit encore l’autonomie de la communauté, fut confirmé avec de légères modifications par le prince régnant en 1851; bien que jamais formellement aboli, il tomba en désuétude dans la seconde moitié du siècle.

Entre-temps, les Juifs séfarades (environ 150 familles en 1854) avaient fondé leur propre communauté. Au sein de la communauté ashkénaze, les conflits entre les membres autochtones et les membres nés à l’étranger se poursuivirent. Enfin, en 1851, les sujets prussiens et autrichiens (environ 300 familles) furent autorisés à fonder une communauté séparée.
En 1861, un conflit acharné éclata entre la communauté autochtone et les sujets russes parce que certains objets avaient soi-disant été retirés de la synagogue russe.

A la même époque, la communauté ashkénaze de Bucarest fut également déchirée par de violents conflits entre les ailes orthodoxes et progressistes.
La controverse était focalisée autour de l’école moderne ouverte en 1852 (un an plus tôt une école similaire avait été établie par des sujets autrichiens et prussiens) et une proposition en 1857 pour construire une synagogue avec chorale et introduire certaines réformes dans le service.

La dissension atteignit son apogée quand, en 1858, Meir Leib Malbim a été appelé au rabbinat. Il se plaça à la tête de l’aile orthodoxe et une lutte acharnée s’en suivit.
Le conflit avait aussi un caractère social puisque les progressistes venaient principalement des couches aisées, alors que les masses restaient orthodoxes.
En 1862, les progressistes remportèrent un succès. Le gouvernement destitua Malbim du rabbinat de Bucarest et, en 1864, il fut arrêté et expulsé du pays.
Le projet du Temple fut repris en 1864. Il fut achevé en 1866 et devint le centre de la communauté juive progressiste et le cpoint de ralliement de diverses activités culturelles et éducatives.
Les querelles incessantes au sein de la communauté et les plaintes répétées aux autorités de chacune des factions rivales amenèrent en 1862 la décision du gouvernement (qui s’appliqua à tout le pays) de ne plus interférer dans les affaires internes des communautés juives et de leur retirer leur statut officiel.
La décision, réitérée en 1866, conduisit à la désorganisation progressive et la dissolution de la communauté ashkénaze de Bucarest, qui en 1874 avait cessé d’exister en tant qu’entité organisée.

Plusieurs tentatives furent faites ultérieurement pour reconstituer la communauté, dont la plus sérieuse en 1908. Cependant, ce fut seulement en 1919 qu’une communauté juive organisée fut de nouveau établie à Bucarest.

Jusqu’alors, diverses sociétés et organisations de bienfaisance s’occupaient des activités d’éducation et de protection sociale. En tête venaient la Congrégation du Temple du Chœur, officiellement constituée en 1876 en tant qu’organisation séparée et indépendante levant sa propre taxe sur la viande cachère, et la Confrérie du B’nai B’rith, fondée à Bucarest en 1872 par le consul américain B.F. Peixotto. Celles-ci parvinrent à mettre en place et entretenir un réseau d’institutions éducatives et caritatives, y compris, en 1907-08, 15 écoles, comblant ainsi le vide créé par l’absence d’une communauté organisée.
Des organismes culturels furent également créés, et un certain nombre de revues juives et d’autres publications firent leur apparition. Bucarest devint également le centre de l’activité politique de la communauté juive roumaine et de la lutte pour l’émancipation. Les organisations nationales juives, y établirent leur siège.

Au 19ème siècle, une grande partie des Juifs de Bucarest travaillaient dans l’artisanat. Il y avait 2 712 artisans juifs dans la ville en 1899. D’autres se livraient au commerce et plusieurs, notamment des Juifs séfarades, occupaient une place importante dans le secteur bancaire.

Au cours de la seconde moitié du 19ème siècle, un certain nombre d’émeutes anti-juives eurent lieu à Bucarest. En 1866, alors que l’assemblée législative discutait de la position légale des Juifs, une foule excitée commença une émeute au cours de laquelle le nouveau Temple du Chœur, alors en construction, fut démoli.
Une autre émeute sérieuse eut lieu en décembre 1897, au cours de laquelle des centaines de maisons et boutiques juives furent attaquées et pillées.

Comme dans bien d’autres régions d’Europe, le XIXe siècle ne fit que planter le décor du tragique XXe siècle.