EPhéméride | Premier pogrom de Kichinev [6 et 7 Avril]

6 et 7 avril 1903

Provoqué par la vieille calomnie médiévale du meurtre rituel, diffusé dans le monde entier par les moyens de communications modernes, Kichinev fut le dernier pogrom du Moyen Age et la première atrocité du XXe siècle. L’événement, et la vague mondiale d’indignation juive qu’il provoqua, jetèrent les bases de l’Israël moderne, donna naissance à l’activisme américano-juif contemporain et contribua à la chute du régime tsariste.

Kichinev, capitale de la province tsariste de Bessarabie, aujourd’hui République de Moldova, était une ville de quelque 125 000 habitants, dont près de la moitié étaient juifs. Les tensions ethniques atteignirent leur paroxysme ce printemps-là, à la suite d’une bruyante campagne d’incitation antisémite de la part des nationalistes locaux qui se prolongeaient depuis des mois et était soutenue en sous-main par les autorités.

Les émeutes commencèrent le dimanche de Pâques, après que des rumeurs aient circulé à travers la ville qu’un chrétien avait été tué par des Juifs lors d’un meurtre rituel. Des foules se déchaînèrent dans les quartiers juifs pendant deux jours, brûlant, brisant, violant et tuant. Quand ce fut fini, 49 Juifs étaient morts et 500 blessés, 1300 maisons et entreprises avaient été pillées et détruites et 2000 familles se retrouvaient sans abri.

La brutalité des exactions déclencha des ondes de choc à travers la Russie et le monde entier.
Répondant à une requête de Sholem Aleichem pour contribuer à une anthologie de textes au bénéfice des victimes, Léon Tolstoï envoya trois textes qui fut publiée à Varsovie en mai, et il rédigea une lettre de condamnation au nom des intellectuels russes. Cette lettre exprimait leurs condoléances aux victimes de la violence, l’horreur des actions brutales du peuple russe et le dégoût envers ceux qui avaient incité la foule – le gouvernement russe.

Des rassemblements de masse eurent lieu à Paris, Londres et New York. Les gouvernements occidentaux protestèrent contre la complicité apparente de la police du tsar, qui avait refusé des demandes répétées d’intervention.

A proximité d’Odessa, le grand centre de la culture juive russe, le jeune poète hébreu Hayyim Nahman Bialik fut envoyé à Kichinev par la commission communautaire juive pour interroger les survivants et faire un rapport de première main sur le bain de sang. Avant de retourner chez lui, il composa l’un de ses poèmes les plus puissants, en hébreu et en yiddish, « Sur le massacre », avec son cri inoubliable que Satan lui-même ne pouvait pas pardonner la mort d’un enfant.
Dans son poème, Bialik dresse un acte d’accusation terrible, non seulement contre les pogromistes, mais contre la passivité et la lâcheté des hommes juifs.

Jugez-en:

« Descends ensuite, dans les caves de la ville,
Là où les filles virginales de ton peuple furent salies,
Où sept barbares jetèrent une femme à terre,
La fille en présence de sa mère,
La mère en présence de sa fille,
Avant le carnage, pendant le carnage et après le carnage!
Touche de ta main le coussin souillé; touche
L’oreiller empourpré:
C’est ici l’endroit où les sauvages des bois, les bêtes
des champs
Avec des haches sanglantes dans leurs pattes forcèrent tes filles
à céder:
Dévorées et fauchées!
Note également, ne manque pas de noter,
Dans ce coin sombre, et derrière ce tonneau
Maris accroupis, fiancés, frères, scrutant à travers
les fissures,
Regardant les corps sacrés se débattant sous
Le souffle bestial,
Étouffé dans la crasse, et avalant leur sang!
Regardant depuis l’obscurité et son voile
La canaille lubrique se partageant comme butin
Leur parentèle et leur chair!

Écrasés dans leur honte, ils vont tout vu; Ils n’ont ni bronché ni bougé; Ils n’ont pas arraché leurs yeux; Ils n’ont pas fracassé leurs crânes contre le mur! Peut-être, peut-être, chaque spectateur avait-il le cœur à prier: Un miracle, ô Seigneur, et sauve ma peau aujourd’hui! Ceux qui ont survécu à cette saleté, qui, de leur sang, se sont réveillés, ont vu leur vie polluée, la lumière de leur monde éteinte … Comment leurs hommes l’ont-ils supportée, comment ont-ils supporté ce joug? Ils ont rampé hors de leurs trous, ils ont fui vers la maison du Seigneur, Ils lui ont rendu grâce, la douce parole de bénédiction. Les Cohanim sont sortis, ont volé vers la maison du Rabbin: Dis-moi, ô Rabbi, dis-moi, ma propre femme est-elle licite? L’affaire est terminée; e »t rien de plus. Et tout est comme avant. »

Le poème de Bialik tomba dans des oreilles prêtes à l’entendre.
A travers la Russie, les jeunes Juifs, électrisés par les événements, reçurent le poème comme un appel aux armes et s’organisèrent en unités d’autodéfense, la plupart dirigées par des partis socialistes ou sionistes naissants. Des milliers se lancèrent dans des mouvements révolutionnaires, déterminés à faire tomber le régime tsariste meurtrier. Leur rage et leur énergie donnèrent un nouvel élan au mouvement révolutionnaire et conduisirent directement à la révolution russe avortée de 1905 qui, à son tour, ouvrit la voie au cataclysme de 1917.

D’autres, désespérant de tout avenir juif en Russie, commencèrent à se frayer un chemin vers la terre d’Israël dans une vague d’immigration qui allait devenir la deuxième Aliya.
Influencés par le socialisme, dirigés par de jeunes radicaux tels que David Ben Gourion et Yitzhak Ben-Zvi, les pionniers entreprirent de recommencer la colonisation sioniste en Palestine sur la base du travail juif et de l’autodéfense juive.
Poussés par les images de Kichinev et la honte de la passivité juive, ils créèrent les kibboutzim, les villes et les usines, les milices et les partis politiques qui furent la pierre fondatrice de l’Israël moderne.

Mais l’acte d’accusation lancé par Bialik était-il justifié?

En fait, l’image de la passivité juive était largement fausse. Les récits de témoins oculaires du pogrom racontaient une histoire très différente. Voici le récit qu’on pouvait lire en première page du « Forverts » du 24 avril:

« Armés de couteaux et de machettes, les meurtriers pénétrèrent par effraction dans des maisons juives, où ils commencèrent à poignarder et à tuer, à couper les têtes et à piétiner des femmes fragiles et des enfants en bas âge. Si une foule aussi vindicative et enragée avait attaqué une ville juive quelque part en Volhynie ou en Lituanie, des milliers de Juifs auraient été tués en une heure. Mais les Juifs de Kichinev sont durs, sains, forts comme le fer et sans peur. Lorsque les pogromistes meurtriers commencèrent leur horrible massacre, des jeunes gens et des hommes arrivèrent en courant et se battirent comme des lions pour protéger leurs frères et sœurs plus faibles et plus âgés. Même les jeunes filles firent preuve d’un héroïsme incroyable. Elles défendirent leur honneur avec une force surnaturelle … Les Juifs, cependant, se battaient à mains nues tandis que les meurtriers, armés de machettes et de couteaux, étaient prêts à anéantir et à décimer tous les habitants juifs. »

Comment Bialik a-t-il pu se tromper à ce point?
Comme beaucoup de jeunes Juifs russes, Bialik était préparé à croire à la honte de la passivité juive avant même d’arriver à Kichinev. Les essayistes sionistes martelaient le thème depuis des décennies, aucun plus puissamment que Leon Pinsker, un médecin né à Kichinev, dont l’essai de 1882, « Auto-émancipation », est toujours considéré comme le manifeste fondateur du sionisme russe.

L’article de Pinsker était dans l’esprit de Bialik quand la nouvelle du bain de sang atteignit Odessa le deuxième jour des émeutes, le 7 avril. Bialik semble avoir passé la soirée à une réunion du cercle littéraire juif de la ville, le club « Beseda » (« Conversation ») qui comprenait des sommités comme l’historien Simon Dubnow, l’essayiste hébreu Ahad Ha’am et l’éditeur-rédacteur Yehoshua Ravnitzky.
La réunion du 7 avril était consacrée à une conférence donnée par un journaliste de 23 ans peu connu, Vladimir Jabotinski. Le thème de sa conférence, pour sa première grande apparition publique, était « Auto-émancipation ».

Voici comment l’historien Dubnow a rapporté la soirée dans ses mémoires:

« C’était la nuit du 7 avril 1903. A cause de la Pâque russe, les journaux n’avaient pas été publiés depuis deux jours, si bien que nous étions sans nouvelles du reste du monde. Cette nuit-là, le public juif s’était réuni au Club Beseda, pour écouter le discours d’un jeune sioniste, le « prodige » d’Odessa V. Jabotinsky […]. Le jeune agitateur eut beaucoup de succès auprès de son auditoire. D’une manière particulièrement émouvante, il s’inspira de la parabole du Juif de Pinsker comme d’une ombre errant dans l’espace et la développa davantage.
Quant à ma propre impression, ce traitement unilatéral de notre problème historique me déprima: n’avait-il pas été jusqu’à induire la peur de leur propre ombre nationale dans notre jeunesse juive instable? … Pendant la pause, tout en arpentant la pièce voisine, je remarquai une agitation soudaine dans le public: la nouvelle se répandit que des fugitifs étaient arrivés à Odessa de la proche Kichinev et avaient rapporté qu’un pogrom sanglant était en cours là-bas. »

Quand Bialik partit pour Kichinev plus tard dans la semaine, sa mission était de recueillir les faits, mais il se pourrait que son récit ait été formulé d’avance, gravé dans son esprit par Jabotinsky.

Certes, la plupart des Juifs de Russie ne voulaient rien d’autre que fuir le charnier du tsar. L’émigration vers l’Amérique, déjà une marée montante, fit plus que doublé à la fin de l’année. En Amérique, les Juifs se démenèrent pour faire face au raz-de-marée humain, ce qui conduisit une explosion de la philanthropie juive et des bureaux d’aide sociale.
Lorsque la Russie partit en guerre contre le Japon l’année suivante, le principal philanthrope juif américain, le banquier d’investissement Jacob Schiff, se porta volontaire pour souscrire les obligations de guerre du Japon et financer personnellement la défaite de la Russie.
Schiff et d’autres hommes d’affaires juifs importants commencèrent une série de négociations qui menèrent trois ans plus tard à la formation du American Jewish Comittee, sans doute la première ONG moderne en défense des droits de l’homme au monde.
Le président Theodore Roosevelt salua la formation du comité en invitant sa figure la plus connue, l’ancien diplomate Oscar Straus, à devenir son secrétaire au commerce et au travail, le premier Juif à servir dans un gouvernement américain. « Je veux montrer à la Russie et à d’autres pays, écrivit Roosevelt à Straus, ce que nous pensons des Juifs dans ce pays. »

Malgré tout cela, l’image de Kichinev qui persista fut celle de Bialik.

L’historien Rufus Learsi a écrit que le pogrom de Kishinev de 1903 devait être considéré comme une « répétition générale » de la vague de violence antisémite bien plus sanglante deux ans plus tard, à la suite de la révolution de 1905, qui fit près de 3000 morts. Mais cette violence elle-même ne fut qu’une répétition de la fureur génocidaire de la guerre civile russe de 1918, au cours de laquelle les milices ukrainiennes de Simon Petlioura massacrèrent jusqu’à 200 000 Juifs.
Et celle-ci, bien sûr, ne fut qu’une répétition générale de la Shoah.