Ephéméride | Le quartier juif de Varsovie n’existe plus ! [16 Mai]

16 mai 1943

« Es gibt keinen jüdischen Wohnbezirk in Warschau mehr! » – Le quartier juif de Varsovie n’existe plus!

Aux environs de 8h du soir, le 16 mai, le général Stroop, entouré de ses adjoints, observait la Grande Synagogue de Varsovie depuis une rue adjacente. Dans quelques minutes, il pourrait voir le symbole haï du judaïsme s’écrouler en ruines. Bien que la synagogue fût située du côté « aryen », sa destruction signerait la fin officielle de la « Grossaktion » – et du Ghetto de Varsovie.

Les statisticiens de Stroop avaient enregistré la capture ou le meurtre d’exactement 56065 Juifs depuis le début de l’insurrection. Le général était fasciné par l’ordre symétrique des chiffres dans ce nombre. Le zéro au centre, avec des six de chaque côté et des cinq aux deux extrémités. Les cinq formaient une magnifique constellation. Les six, bien sûr, n’étaient pas si favorables, certainement pas aussi favorables que des neufs.
On pouvait les considérer comme des neufs à l’envers, cependant. D’un autre côté, le zéro était un symbole du soleil, de la fertilité, de la vie, et de l’éternité.
Au total, c’était un nombre magique selon les critères de l’astrologie germanique; bien qu’il fût conscient qu’il n’incluait pas des milliers de Juifs enfouis sous les décombres du Ghetto.

Les préparatifs de l’explosion, ordonnée par le général Krüger, avec sa passion pour la dramaturgie, avaient été difficiles et compliqués. Ils avaient demandé près de dix jours. Il n’avait pas seulement fallu vider la synagogue de son contenu, mais forer des centaines de trous dans les fondations et les murs, pour y placer les explosifs.
La synagogue était un ancien bâtiment érigé en 1877 et conçu dans le style néo-renaissance par le célèbre architecte Léonard Marconi. Elle était solidement construite, et la faire sauter d’un seul coup supposait un fastidieux travail d’ingéniérie.

Mais Stroop considérait que le temps et l’argent dépensés n’étaient rien eu égard à l’importance historique de l’événement. L’Histoire se souviendrait longtemps de Jürgen Stroop pour sa contribution au programme de purification raciale du Führer. Il allait sûrement recevoir une médaille. Il imaginait même qu’une rue de Varsovie porterait son nom.
Et quelle parfaite fin théâtrale pour la « Grossaktion », la grande synagogue disparaissant sur la pression d’un bouton, tandis que ses officiers et hommes de troupe, fatigués et crasseux, regarderaient dans les lueurs du ghetto encore en flammes!
Il allait presser le bouton lui-même, faisant exploser toutes les charges d’un seul coup.

Il était presque 20h15, l’heure de gloire. Un officier sapeur tendit à Max Jesuiter le détonateur électrique, et Jesuiter le passa au général. Stroop ressentait une grande excitation.
Finalement, à 20h15 précises, il hurla « Heil Hitler! » et pressa le bouton.
Dans un bruit de tonnerre, l’explosion secoua la terre et des nuages ardents s’élevèrent en une paresseuse splendeur dans le ciel du soir. Une symphonie féérique de couleurs. Une délicieuse allégorie du triomphe sur la juiverie. Comme le Führer et le Reichsführer apprécieraient ce spectacle!

Plus tard, dans la soirée, après avoir fêté l’événement avec des vins fins et des boulettes, Stroop télégraphia une nouvelle d’une importance capitale au général Krüger à Cracovie: « L’ancien quartier juif de Varsovie n’existe plus! »

Dans l’ivresse de sa victoire, il ne se doutait pas que cinq ans plus tard, presque jour pour jour, l’esprit de résistance des combattants du Ghetto se réincarnerait dans une nouvelle nation, ni que lui-même serait pendu le 6 mars 1952, sur le lieu-même de ses crimes.

Cette photo, devenue le symbole du martyre des Juifs de Varsovie, était jointe au « Rapport Stroop » avec la légende « Aus ihren Löchern gezwungen » – « Forcés hors de leurs trous ».

Pont Alexandre III Paris

Ephéméride |Les « Lois de Mai » [15 Mai]

15 mai 1882

Le gouvernement tsariste adopte les lois anti-juives connues sous le nom de « Lois de Mai ».

Le 15 mai 1882, le Conseil des ministres russe – avec l’approbation du tsar, Alexandre III – promulgua une série de lois visant à restreindre la liberté des Juifs vivant dans la Zone de Résidence.

Accompagnées de pogroms et prolongées par un certain nombre de restrictions supplémentaires dans les années qui suivirent, les « lois de mai », comme on les appelait, jouèrent un grand rôle en poussant quelque deux millions de Juifs à quitter l’Empire russe entre 1881 et 1914.

Le 13 mars 1881, le tsar Alexandre II avait été assassiné par des révolutionnaires russes. Son fils lui succéda, sous le nom d’Alexandre III. Le fils inversa plusieurs des politiques réformistes de son père, y compris des mesures qui avaient annulé ou allégé certaines des restrictions sur les Juifs de l’empire.

En même temps, des pogroms – des troubles violents dirigés contre les communautés juives – éclatèrent dans tout le sud de la Russie, apparemment avec le consentement du gouvernement. Même les révolutionnaires socialistes et anarchistes soutenaient les pogroms, car ils espéraient qu’ils susciteraient un soulèvement général.

Une commission nommée par Alexandre III pour enquêter sur les causes de la violence contre les Juifs conclut qu’ils avaient été amenés par leur «exploitation» de la société russe. La réponse appropriée était de remettre les Juifs à leur place.

Sous Alexandre II, les catégories de Juifs qui avaient été autorisés à résider en dehors de la Zone de Résidence avaient été élargies, leur droit d’acheter des terres et d’occuper des postes officiels à l’intérieur de la Zone avait été affirmé et l’accès aux universités et professions avaient été assoupli, résultant dans une meilleure intégration des Juifs dans la société en général. Les lois de mai étaient destinées à mettre fin à tout cela.

Les lois du 15 mai stipulaient que les Juifs ne pouvaient vivre qu’à l’intérieur des «villes et bourgs» (par opposition aux villages ou à la campagne) de la Zone de Résidence qui avait été établie 90 ans plus tôt dans la partie occidentale de l’empire.

Tous les Juifs vivant dans les villages dûrent se réinstaller dans les villes. Ils ne pouvaient pas non plus recevoir d’hypothèques, détenir des baux ou gérer des terres à l’extérieur des villes. Et ils étaient empêchés de faire fonctionner des entreprises le dimanche ou les jours fériés chrétiens.

Les lois de mai furent rédigées comme des mesures temporaires, mais en fait, elles sont restées en vigueur jusqu’à la Révolution russe en 1917. Non seulement cela, mais dans les années qui suivirent 1882, un certain nombre de lois supplémentaires dans l’esprit des lois de mai furent mises en oeuvre.

Elles imposaient des quotas de plus en plus stricts sur le nombre de Juifs qui pouvaient étudier dans les lycées et les universités. Les quotas devinrent si sévères qu’il y avait beaucoup de villes dans la Zone où les salles de classe étaient à moitié vides. Aucun Juif supplémentaire n’était admis, mais aucun candidat non-juif ne prenait sa place.

Des limites furent imposées au nombre de Juifs qui pouvaient travailler comme médecins et avocats, et les Juifs furent expulsés des emplois gouvernementaux.

Bien que l’on ne sache pas si Konstantin Pobedonostsev, le haut fonctionnaire du gouvernement réactionnaire qui supervisait l’Église orthodoxe russe, fit effectivement en 1884 la déclaration qui lui a souvent été attribuée, selon laquelle l’objectif était de voir « un tiers des Juifs se convertir, un tiers mourir, un tiers fuir le pays », mais elle reflète certainement ce que fut l’attitude du gouvernement du tsar.

Pensez-y, la prochaine fois que vous franchirez le superbe pont que la République française dédia au Tsar Alexandre III.

Sholem_Aleichem_1907-1

Ephéméride |Sholem Aleichem [13 Mai]

13 mai 1916

Sholem Naoumovich Rabinovich, dit Sholem Aleichem, s’éteint à New-York à l’âge de 57 ans. Sa dernière volonté: nous faire rire.

Le premier mai, Sholem Aleichem se plaignit de douleurs abdominales et se mit au lit. Les médecins ne pensaient pas que c’était si grave au début, juste un simple mal d’estomac.
Bientôt, sous l’impression qu’il souffrait d’un cancer de l’œsophage, la maladie dont son père était mort, et pensant qu’il avait atteint l’âge de cinquante-sept ans, âge auquel son père et son grand-père étaient morts – étant donné sa nature superstitieuse, cela jouait un rôle important – il commença à perdre l’envie de se battre, refusant de manger de la nourriture solide et affirmant à plusieurs reprises: « Je suis convoqué là-bas. »
Son humeur s’améliora brièvement quatre jours avant sa mort: il demanda des nouvelles de l’actualité et pria la famille et des amis de rassurer le « Varheit » qu’il ne les laisserait pas tomber, qu’il travaillait sur « Motl ». C’était un des avantages de son insomnie, plaisanta-t-il. Ses pensées ne le laissaient pas tranquilles tant qu’il ne les avaient pas couchées sur le papier.

Le lendemain, mercredi 10 mai, son état s’aggrava brusquement. Deux médecins furent appelés, et diagnostiquèrent un empoisonnement du sang et une urémie. Il demanda à ses parents et amis proches quelles salutations il fallait transmettre dans l’autre monde et écouta Yehoyesh lui lire les journaux quotidiens pour la dernière fois.

À partir du jeudi 11 mai, il ne put presque plus parler. Il gémissait juste quelques mots ici et là à propos de combien ça faisait mal, surtout à sa femme, Olga, s’accrochant à elle, sentant le contact de sa main. Terriblement assoiffé, il parlait à peine, montrant sa bouche d’un signe quand il voulait un verre d’eau. Sa famille était à son chevet, accompagnée d’une infirmière qu’il connaissait depuis des années, depuis cette première maladie à Baranovitch.
Il s’assit pendant un moment cet après-midi là, se rongeant les ongles comme il le faisait dans les affres de la création littéraire. Le dramaturge yiddish Dovid Pinski, venu lui rendre visite, ne put s’empêcher de se demander ce qu’il inventait, même alors.

La nuit suivante, le vendredi soir, un plus grand nombre de membres de la communauté littéraire yiddish vinrent rejoindre la famille, et la maison se remplit d’écrivains et d’amis. Le mot s’était répandu.
Un entretien avec le médecin indiqua qu’il restait très peu de temps, surtout, semblait-il, que Sholem Aleichem refusait de boire l’eau dont il avait besoin, signe qu’il avait à nouveau arrêté de se battre.

La dernière étape dura jusqu’aux petites heures du samedi matin. Sholem Aleichem murmurait de temps en temps, « Je veux m’asseoir, je veux m’asseoir. » Il se mordait toujours les ongles. Et il gesticulait faiblement comme s’il tenait un stylo, comme s’il écrivait encore. La famille, les soignants et Pinski se rassemblèrent autour du lit. Olga supplia son mari d’ouvrir les yeux. Numa, son dernier fils, lui rappela en larmes qu’il avait promis, promis qu’il vivrait.

Sholem Aleichem était au delà de toute possibilité de réponse maintenant. Après une heure ou deux de longues et pénibles respirations, il décéda. Son cœur s’arrêta, puis, après quelques instants, recommença encore à battre une heure ou deux.
L’heure de sa mort: 7h29 du matin le jour du shabbat, le 10 de Iyar, le 13 mai.
La maison fut bientôt remplie d’endeuillés de partout dans la ville.
Judah Magnes lut le testament de Sholem Aleichem à la foule assemblée. Submergé par l’émotion, il ne put achever la lecture et le dirigeant sioniste Shemarya Levin dut finir pour lui.

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Carnegie Hall était drapé de noir. C’était le trentième jour après la mort de Sholem Aleichem – son shloshim, dans le langage juif traditionnel – et deux mille cinq cents personnes se pressaient dans Carnegie Hall pour lui rendre hommage. L’auteur avait stipulé dans son testament qu’un certain pourcentage des revenus de la famille provenant de la vente de ses œuvres serait donné à un fonds pour les écrivains hébreux et yiddish dans le besoin, et le fonds populaire Sholem Aleichem serait le bénéficiaire de la soirée commémorative. (Les places les moins chères étaient vendus dix cents, mais finalement la demande obligea à ouvrir également les plus chères au grand public.)

Depuis la scène obscure, le portrait de Sholem Aleichem regardait le public derrière une rangée d’éminents orateurs. « Que mon nom soit mentionné par eux avec un rire plutôt que de ne pas être mentionné du tout », avait dicté l’auteur depuis l’au-delà de la tombe, et la soirée s’efforça d’imiter cette tournure d’esprit de transformer le deuil en gaieté.
En dépit d’une lugubre récitation de Yossele Rosenblatt et de sa chorale, l’écrivain yiddish Sholem Asch, célèbre dans le monde yiddish pour sa pièce scandaleuse « Dieu de vengeance », et qui allait bientôt devenir un écrivain à succès en anglais, réprimanda le public: « Nous prenons sa mort trop tristement … c’était un apôtre de la joie, et c’était son souhait que nous soyons joyeux. Si tout le monde était comme Sholem Aleichem, il n’y aurait pas de tristesse. »

Et tandis que les grandes figures de la littérature yiddish moderne en Amérique – Sholem Asch, le dramaturge Dovid Pinski, l’humoriste Moyshe Nadir, le poète Avrom Reyzen – se mirent à lire des extraits de l’œuvre de Sholem Aleichem, les vagues de rire roulèrent dans la salle caverneuse.

Dans ses remarques liminaires, Judah Magnes rappela à l’auditoire le voeux exprimé dans le testament de l’auteur décédé que, comme il l’écrivait, « le meilleur monument pour moi sera si mes œuvres sont lues et s’il se trouve parmi les classes plus aisées parmi les nôtres des mécènes qui publieront et distribueront mes œuvres en yiddish « – ou, comme le testament le précisait, « dans d’autres langues ».

(Source: Jeremy Dauber, The Worlds of Sholem Aleichem)

Rions donc avec Szimon Dzigan, Sholem Aleichem et son héros Menachem Mendl.

https://www.facebook.com/charles.goldszlagier/videos/2090802734277871/?t=31

Francisco Goya, "Por linage de Ebreos"

Ephéméride| »Pileus cornutus » [12 Mai]

12 mai 1267

Une session spéciale du conseil municipal de Vienne décide d’obliger tous les Juifs à porter une coiffe en forme de cône, appelée « Pileus cornutus » en plus d’une insigne.

Ce ne sont pas les nazis du XXe siècle qui ont inventé le stigmate ethnique.
Le plus ancien témoignage de ce genre remonte à la première moitié du VIIe siècle, lorsque le calife Omar a décrété que tous les juifs et les chrétiens devraient porter un signe distinctif de couleurs identifiantes: une ceinture jaune pour les juifs, une ceinture bleue pour les chrétiens. Ce n’était que l’une des règles de la ségrégation et de la persécution résultant du soi-disant «Pacte d’Omar». Le principe appliqué par Omar était simple: si vous refusez d’obéir à l’Islam, vous devrez au moins obéir aux croyants de l’Islam.
Cet édit fut renouvelé en 850 par le calife al-Mutawakkil (847-861) et resta en vigueur pendant des siècles ensuite. Autour de l’an 900, le gouverneur islamique de Sicile ordonna à tous les Juifs de l’île de porter un insigne en forme d’âne (ou un singe), tandis qu’aux chrétiens fut alloué un insigne en forme de cochon.

En Europe, la stigmatisation ne fut d’abord pas appliquée pour des motifs ethniques ou religieux, mais pour marquer les esclaves, les condamnés ou les malades incurables (les lépreux, les fous, etc.).
L’esprit des croisades, cependant, fit ses dégats. Comme ils traversaient de nombreuses provinces inconnues, les croisés n’avaient pas le temps de chercher qui était d’une foi différente. Ils devaient avoir l’air différent, porter une marque. Comment auraient-ils pu savoir qui convertir, qui chasser du pays et qui tuer? Les premières formes de stigmatisation ethnique ou confessionnelle en Europe occidentale sont enregistrées partir du XIIe siècle. Cependant, ce sont seulement le pape Innocent III (qui initia la Cinquième Croisade) et le quatrième concile de Latran (Rome, 1215) qui « institutionnalisèrent » ce type de stigmatisation.
Sous diverses formes, elle devait perdurer en Europe occidentale jusqu’à la Révolution française. Prenant ce qu’il pouvait du Pacte d’Omar, tout en changeant ce qui devait être changé, le Concile de Latran adopta le canon 68 qui stipulait: « En tout temps et dans chaque province chrétienne, les Juifs et les Sarrasins, des deux sexes, seront marqués ».

Les provinces chrétiennes étaient libres de choisir la forme et la couleur de la marque du déshonneur. C’est surtout après le Concile d’Arles (1235), que le port d’une pièce ronde de drap jaune (rouelle française, rota latine) devinrent généralement la marque d’infamie pour les Juifs en France et en Italie.

Des miniatures datant de l’époque les montrent portant leur stigmate sur leur ceinture. Au début du quatorzième siècle, dans son livre « La Pratique » [de l’Inquisiteur], Bernard Gui (qui était basé à Toulouse) expliquait la forme de cette marque en affirmant qu’elle représentait le pain de l’Eucharistie dont les Juifs étaient ostensiblement profanateurs.
D’autres soutenaient que le stigmate était en forme de pièce de monnaie, afin de « rappeler l’argent avec lequel Judas fut acheté. »

Après que Louis IX (un autre croisé fervent, plus tard sanctifié pour son zèle chrétien) eût confisqué et brûlé vingt-quatre chariots emplis de volumes du Talmud sur la place de Grève à Paris en 1242, en 1269 un décret obligeant les Juifs vivant en France à porter la rouelle fut promulgué.
Ce fut le début de la fin pour les Juifs de ce pays. En 1306, Philippe le Bel les dépouilla et les expulsa. Les deuxième et troisième vagues d’expulsion de France suivirent en 1322 et 1394. L’une des principales directions suivies par les Juifs dans leur fuite de France fut vers le sud en Espagne et au Portugal où, plus ou moins depuis le début du XVe siècle, ils étaient forcé de porter le même genre de stigmates.

La croyance dominante dans la région à cette époque était toujours que les problèmes liés aux Juifs pouvaient être résolus par la conversion forcée. Avec la croix dans une main et l’épée dans l’autre, les inquisiteurs espagnols descendirent sur les quartiers juifs (juderias) aux cris de « Soyez baptisés ou mourez! » Certains Juifs choisirent le baptème; d’autres choisirent l’épée. Les autres furent expulsés d’Espagne en 1492 et du Portugal cinq ans plus tard.

Les miniatures anglaises du XIIIe siècle représentent des Juifs portant un stigmatisation: la tabula – une bande de tissu jaune taillée dans la forme classique de la table de la loi: deux rectangles contigus, avec des coins supérieurs arrondis. Cette fois c’était un emblème sacré du judaïsme qui fut converti en marque d’infamie. Dans ce cas aussi, l’injonction concernant la stigmatisation (commençant en 1217, sous le roi Henri III) était un presage de la persécution et de l’expulsion des Juifs. En effet, ils seront chassés d’Angleterre vers la fin de ce siècle, en 1290.

Dans les régions allemandes, ainsi que dans les régions voisines, la marque distinctive portée par les Juifs était un chapeau jaune pointu (vert en Pologne), parfois ressemblant à un entonnoir renversé, d’autres fois à un cône (allemand: Judenhut, latin: « pileus cornutus »). La trace la plus ancienne est une miniature de la Mère Supérieure Herrade von Landsberg dans Hortus Deliciarum (1175) représentant plusieurs Juifs portant le « pileus cornutus » et étant torturé par les diables dans les flammes de l’Enfer.

Le chapeau jaune pointu était un stigmate que l’Inquisition plaçait sur la tête des « incroyants » (sorcières, hérétiques et Juifs), chaque fois qu’ils étaient exposés en public, dans des processions honteuses, ou lorsqu’ils étaient exécutés par les flammes sur le bûcher. (Le chapeau pointu est resté jusqu’à ce jour un accessoire ostensible dans le costume de la « sorcière » dans les foires, carnavals, ou dans les dessins animés.

Dans les écoles anglo-américaines, le « dunce cap »(bonnet d’âne) vint stigmatiser les écoliers à la traine.

En plus de la « carocha » (chapeau en carton conique, peint avec des flammes et des têtes de diables, comme Le Sage l’a décrit en 1715 dans son roman Gil Blas, lors d’une scène de bûcher à Tolède), un autre signe d’infamie que les hérétiques étaient obligés de porter quand ils étaient soumis à cette forme de châtiment était le vêtement jaune que les inquisiteurs espagnols appelaient « sambenito », à cause de la ressemblance avec la robe portée par les moines bénédictins.
Après l’incinération publique des hérétiques, leurs vêtements stigmatisants (carochas et sambenitos) étaient exposés dans l’église paroissiale comme des trophées de la guerre menée par l’Inquisition contre l’hérésie.

De tels stigmates furent cependant portés, non seulement par les hérétiques et les sorcières, mais aussi par les Juifs qui étaient jugés par l’Inquisition.
Les estampes faites par Goya à la fin du XVIIIe siècle (comme celle de sa série Les Caprices intitulée «Por linage a Ebreos»), en témoignent de façon vivante.

Pour des raisons de sécurité, dans au XVe siècle, les mâles Juifs furent forcés de porter le disque de tissu jaune (rota) en plus du Judenhut.
Par un édit pontifical de 1257, les femmes juives étaient obligées de porter un voile avec deux bandes bleues (oralia), ou une coiffe à cornes (cornalia), ou des clochettes aux ourlets de leurs robes – un stigmate auditif, un peu comme les hochets porté par les lépreux.
Puisqu’ils étaient considérés comme une sorte de « lépreux spirituel », les Juifs devaient être marqués, et ainsi isolés, pour les empêcher de contaminer les chrétiens.
Accusés de causer des épidémies et des calamités, d’empoisonner les puits, de profaner l’Eucharistie et d’assassiner rituellement des enfants chrétiens, les Juifs furent forcés de porter les marques d’infamie afin que les Gentils puissent les éviter, les chasser ou les torturer dans les flammes des bûchers, pas seulement dans celles de l’enfer.

Après l’annexion de la Bucovine à l’Empire des Habsbourg en 1775, l’impératrice Marie-Thérèse prit des mesures drastiques pour « réduire le nombre de la population juive » dans cette région. Pour que les règlements discriminatoires soient appliqués, les Juifs devaient être facilement reconnaissables; ils furent donc stigmatisés: « Pour que les Juifs de Bucovine puissent se distinguer des autres habitants », la Commission impériale de Vienne stipula en 1780 qu ‘ »ils seront obligés de porter un ruban jaune de deux pouces sur le chapeau ou sur la casquette.

L’édit de la commission n’était pas une innovation à cette époque. En fait, il reproduisait une disposition similaire de « L’Edit contre les Juifs » publié à Rome en 1775 par le pape Pie VI. De toute évidence, alors, le vieux stigmate (le chapeau pointu jaune, ou Judenhut) que les Juifs portaient en Europe centrale au Moyen Age (son premier enregistrement datant de 1175) survécut six cents ans jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, puis sous sa forme simplifiée: un ruban jaune attaché à un chapeau ordinaire.

Il faut noter que le jaune restait la couleur typique des stigmates pour les Juifs, quelle que soit la forme qu’ils ont pu prendre au cours des siècles et à travers le continent.

Cependant, cet état de choses n’était pas destiné à durer. À cette époque, les Lumières battaient leur plein et l’Europe occidentale et centrale commençait à être hantée par le spectre de l’émancipation des Juifs. Déjà en 1778, l’historien hongrois J. Benkö remarquait qu’en Transylvanie, les juifs séfarades (Judaei Turcici) portaient des « vêtements turcs », tandis que les juifs ashkénazes (Judaei Germanici) portaient « des vêtements du même genre que les Allemands ou les Hongrois » et « Après 1780, la politique de l’empereur Joseph II s’écartait de celle de sa mère Marie-Thérèse. La nouvelle stratégie était que les Juifs de l’Empire des Habsbourg ne devraient plus être séparés mais, au contraire, assimilés. Sur la base de « L’Edit de Tolérance » publié par l’empereur, une nouvelle « Régulation Systématique du Statut du Peuple Juif » fut rédigée qui stipulait, entre autres, que « toutes les marques distinctives qui distinguaient les Juifs des autres devaient être abolies … selon les ordres de Sa Majesté. »

(Source: Andrei Osteanu: Inventing the Jew)

Vieille famille juive de Kaifeng

Ephéméride |Père Matteo Ricci [11 Mai]

11 mai 1610

Mort à Pékin du Père Matteo Ricci, le missionnaire jésuite qui révéla à l’Europe l’existence des Juifs de Chine.

Pendant 166 ans, à partir de 960, la Chine fut gouvernée par les empereurs de la dynastie des Song depuis leur capitale à Kaifeng, une métropole animée sur la légendaire Route de la Soie qui reliait leur empire tentaculaire à ses partenaires commerciaux occidentaux. Et, c’est au cours de cette période qu’un groupe de Juifs fut invité pour une audience avec l’empereur.

Les Juifs n’étaient pas des nouveaux venus en Chine. Certains avaient vécu sous la domination chinoise à partir de 92 CE, sous la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 EC), alors qu’ils résidaient dans ce qu’on appelait à l’époque la région de l’Ouest (aujourd’hui province du Xinjiang) dans des enclaves spéciales délimitées par les Chinois pour les étrangers.
Sous le règne de l’empereur Wen (518-604 CE) de la dynastie des Sui, un grand nombre de commerçants étrangers et de personnes de différentes croyances ont résidé à Changan, alors la capitale de la Chine.
Les annales chinoises mentionnent brièvement les coutumes et les rituels de certaines croyances, mais elles les distinguent difficilement l’une de l’autre. Des colons israélites et une synagogue sont nommément mentionnés dans un poème de l’ère Tang (618-906) et d’autres documents confirment la présence de colons juifs au 7ème siècle.

Mais, la première fois que des Juifs ont fait référence à leur propre présence en Chine fut durant la dynastie des Song (960-1279). A la fin des empereurs Tang et des premiers Song, la Chine était dans la tourmente.
La persécution bouddhiste fut suivie d’un désordre interne et les « barbares » frappaient aux portes de la Chine. Un grand nombre de gens quittèrent leurs lieux d’habitation et errèrent à la recherche de lieux plus sûrs.
Les empereurs Song étaient bien décidés à faire revenir ces réfugiés en Chine. Une pétition suggéra que l’empereur invite et accueille les réfugiés à revenir.
L’empereur accepta la proposition et, quelques incitations à l’appui, il invita les réfugiés à revenir et à se soumettre à la domination chinoise. Parmi les rapatriés se trouvait un groupe de Juifs, dont certains étaient des marchands, probablement d’origine ou de descendance perse, qui acceptèrent l’invitation et furent reçu en audience dans le palais impérial. L’empereur accepta gracieusement le tribut d’étoffes de coton qu’ils lui avaient apporté, en disant: « Vous êtes revenus dans ma Chine. Honorez et observez les coutumes de vos ancêtres ». Certains érudits traduisent le chinois par « Vous êtes venus dans notre Chine … » et croient que cela indique le début officiel de la communauté juive de Kaifeng.

Des siècles plus tard, en 1489, les descendants gravèrent les mots de l’empereur ainsi que leurs rituels et croyances fondamentales sur une tablette de pierre. Ils placèrent la tablette à l’honneur dans la cour de la synagogue resplendissante que leurs plus proches ancêtres avaient construite en l’an 1163, à l’intersection des rues du Marché de Terre et du Dieu du Feu à Kaifeng. Ce monument se trouve maintenant parmi le fonds du musée municipal de Kaifeng.

Aujourd’hui encore, plusieurs centaines d’habitants de la vieille capitale Song se considèrent comme de véritables membres de la Maison d’Israël. Ils tiennent fermement à cette croyance bien que leurs traits physiques soient indiscernables de ceux de leurs voisins (comme d’autres Juifs dans le monde), qu’ils n’ont pas eu de rabbin pendant la plus grande partie des deux derniers siècles, pas de synagogue ou d’organisation communautaire depuis plusieurs générations, et qu’ils ne se rappellent pratiquement rien de la foi et des traditions de leurs ancêtres.
De manière assez surprenante, la rue dans laquelle quelques-uns d’entre eux seulement habitent aujourd’hui porte un signe érigé il y a un peu plus de cent ans et dont les caractères chinois se lisent « La Voie de la secte qui enseigne les Écritures ». Aujourd’hui, de nouveaux signes ont été affichés, qui témoignent de la survie de cette communauté juive ancienne mais isolée.

La communauté juive de Kaifeng, qui semble n’avoir jamais compté plus de cinq mille membres, a suscité beaucoup plus d’intérêt au cours des cent dernières années que sa maigre taille ne le laisserait supposer.
Cependant, cet intérêt est pleinement justifié, car la saga douce-amère de cette minuscule partie d’Israël dont le destin était d’être caché pendant un millénaire dans l’un des refuges les plus improbables de la diaspora, a beaucoup à nous apprendre sur le la survie et la désintégration des communautés juives.
Pour cette raison, et aussi à cause du rôle curieux qu’elle a involontairement joué dans certaines questions théologiques européennes cruciales, l’histoire des Juifs de Kaifeng mérite d’être racontée encore et encore.

Personne ne peut dire avec précision quand les Juifs ont posé le pied sur le sol de Chine. De nombreuses théories ont été proposées pour les y situer, soit comme voyageurs, soit comme colons, à des périodes diverses, au cours d’un laps de temps commençant peu avant la naissance de Moïse et s’étendant sur plusieurs centaines d’années au-delà.

Certaines de ces théories, cependant, sont totalement artificielles; d’autres sont manifestement de simples conjectures; certaines sont liées à la mythologie entourant les dix tribus perdues d’Israël; et d’autres encore sont dérivées des lectures incorrectes des textes hébreux et chinois.

Néanmoins, le fait qu’aucune preuve ne soit venu l’étayer jusqu’ici n’exclut pas nécessairement la possibilité que les Juifs aient pu se frayer un chemin vers la Chine à l’époque de la dynastie Han (206 AEC – 220 EC).
Nous savons, bien sûr, qu’un grand nombre des descendants de ces malheureux Juifs qui restèrent à pleurer près des eaux de Babylone au 6ème siècle A.C.E. se déplacèrent progressivement vers l’est en direction de la Chine.
Nous savons aussi qu’un groupe de Lévites et de Cohanim quitta Babylone et se déplaça vers l’est en direction de Tianzhu ou de l’Inde (Hodu en hébreu) et, quelques générations plus tard, s’installa dans les vallées du Pamir, à l’ouest du désert de Taklamakan. Là ils vécurent dans l’obscurité selon les mitsvot de Moïse jusqu’à ce que le Général Li Guangli en 108 ACE arrivât avec son armée d’occupation chinoise.
Le Général remarqua l’apparence étrange de ces colons et nous en a laissé une brève description. Bien sûr, ce qu’il ne réalisait pas était que son croquis coïncidait avec la description biblique des coutumes israélites.

L’existence prouvée d’autres enclaves juives dans plusieurs villes portuaires de Chine a été utilisée pour soutenir la théorie que les marchands juifs (ou leurs ancêtres) sont venus en Chine de l’Inde, du Yémen et d’ailleurs, une théorie étayée par certaines considérations étymologiques, ritualistes et de parenté, considérations qui relient les Juifs chinois avec ces pays.
Il est possible que ces Juifs se soient rendus en Chine par la mer et se soient ensuite rendus par voie terrestre jusqu’à Kaifeng, qui était alors la plus grande ville de Chine. Il est plus probable qu’à une date ultérieure, les membres de ces communautés portuaires juives basées sur le commerce se soient installés à Kaifeng afin d’y consolider et préserver la communauté juive, avant que leurs propres communautés eurent cesser complètement d’exister.

Malheureusement, les preuves tangibles de cette présence juive précoce en Chine sont difficiles à corroborer. Tous les objets, traces de reliques et toutes les preuves qui auraient pu être trouvées ont probablement été perdus à cause de la négligence et des désastres naturels et d’origine humaine. Néanmoins, la première preuve tangible que nous avons de la présence d’un Juif dans l’Empire du Milieu provient d’une période beaucoup plus tardive – vers 718 EC.
Elle est sous la forme d’une lettre d’affaires écrite en caractères hébraïques sur papier, un produit alors fabriqué uniquement en Chine. La langue est le judéo-persan, un idiome courant dans le commerce d’Asie centrale à l’époque. L’auteur était un marchand-aventurier juif qui, au mieux que nous puissions le déduire de la feuille déchirée sur laquelle la lettre est écrite, demandait l’aide d’un coreligionnaire d’Ispahan pour se débarrasser d’un troupeau de moutons de qualité inférieure.
Sa lettre, apparemment jamais arrivée à destination, fut découverte il y a environ un siècle à Dandan Uiliq, à environ soixante-dix kilomètres au nord-est de l’oasis de Khotan, dans le Turkestan chinois.
Une seconde découverte, une page de selikhot (prières pénitentielles) écrite en hébreu pur, fut retrouvée quelques années plus tard à Dunhuang, dans les Grottes des Mille Bouddhas; elle remonte à la fin du 8ème ou peut-être au début du 9ème siècle.
Des preuves plus convaincantes proviennent d’une source chinoise suggérant que les Chinois connaissaient les Juifs durant la dynastie Tang (618-906). Un poème assez obscur d’un poète inconnu, apparemment écrit au cours de l’ère Tang tardive, décrit la vie en Chine et mentionne qu’à Changan (Xian aujourd’hui) il y avait des églises, des temples, des synagogues et des mosquées pour … les musulmans et les Juifs. Et, bien sûr, il n’y a aucune raison de supposer que ces textes, qui sont tombés entre nos mains entièrement par hasard, sont nécessairement les premiers textes juifs à avoir été écrits en Chine. Nous pouvons en effet supposer que des Juifs voyageaient et s’installaient en Chine avant que ces documents ne soient composés.

Il existe, en tout cas, des preuves crédibles supplémentaires de l’activité juive en Chine qui remontent à la dernière partie du 9ème siècle, quand Ibn Khurdadbih, le maître de poste de Bagdad, fait allusion aux commerçants juifs connus sous le nom de Radanites qui faisaient route depuis des points éloignés comme l’Espagne et la France jusqu’en Chine et retour par l’une des quatre routes terrestres et maritimes déjà bien établies.
Au 10ème siècle, le chroniqueur musulman Abu Zaid al-Sirafi raconta la capture de Khanfu (probablement Guangzhou, c’est-à-dire Canton) en 877/78 et le massacre consécutif d’un grand nombre de marchands musulmans, chrétiens, zoroastriens et juifs de cette ville.
Nous avons ensuite un récit de première main récemment découvert au sujet des Juifs en Chine au 13ème siècle. Ce mémoire, dont certains érudits contestent la véracité, aurait (prétendument) été rédigé par un marchand juif nommé Jacob d’Ancône qui, en 1270, partit d’Italie et un an plus tard, arriva en Chine. Sa narration mentionne une communauté juive assez importante dans la ville chinoise de Guanzhou (Canton ou Fujian) et ailleurs en Chine.
Des voyageurs chrétiens commencèrent aussi à rencontrer des Juifs en Chine durant la dernière partie du 13ème siècle.
Marco Polo rencontra plusieurs d’entre eux à Pékin vers 1286. Peu de temps après, le missionnaire franciscain Jean de Montecorvino, écrivant de Chine, réaffirma l’existence de Juifs dans le pays.
En janvier 1326, André de Pérouse commenta avec déception que les Juifs de Quanzhou refusaient obstinément d’accéder à ses offres de baptême.
Et en 1342, Jean de Marignoli raconta avoir participé « à de glorieuses disputations » à Pékin avec des musulmans et des Juifs.
Enfin, le voyageur musulman ibn Battuta mentionna également une présence juive en Chine. Quand il arriva à la périphérie de Hangzhou en 1346, il entra dans la ville « par une porte appelée Porte des Juifs », et parmi les habitants de la ville, il y avait « des Juifs, des Chrétiens et des adorateurs turcs du soleil en grands nombre ».

Aucun signe supplémentaire d’une présence juive en Chine ne semble être parvenu en Europe jusqu’au milieu du XVIe siècle, lorsque des rumeurs sur la survie d’une ou plusieurs colonies sino-judaïques furent transmises à Rome par le missionnaire François Xavier.
A peu près au même moment, le voyageur portugais Galleato Perera, écrivant sur son incarcération en Chine de 1549 à 1561, déclara que dans les tribunaux chinois « les Maures, les Gentils et les Juifs ont tous leurs divers serments », et que les membres de chacune de ces obédiences religieuses sont assermentée « par les choses qu’ils vénèrent ».

À ce jour, seulement six allusions indiscutables aux Juifs ont été découvertes dans les annales chinoises, et elles concernent des événements survenus entre 1277 et 1354. Bien que tous soient extrêmement brèves, elles jettent un rayon de lumière sur quelques aspects de la vie juive au sein du monde chinois.
Étonnamment, cependant, une seule référence aux Juifs de Chine peut être trouvée dans le vaste trésor de la littérature juive écrite à l’extérieur du pays avant le 17ème siècle. Et, malheureusement, cette référence s’avère être le produit de l’imagination fertile du conteur pittoresque qui se faisait appeler Eldad ha-Dani. C’est cet Eldad qui, dans la dernière partie du 9ème siècle, réussit à persuader les plus crédules parmi ses coreligionnaires qu’il avait été kidnappé par une bande de cannibales, emmené de force en Chine, et rançonné là-bas de trente-deux pièces d’or par un marchand qu’il identifiait comme un Juif « de la tribu d’Issachar ».

Même si la ville de Kaifeng pouvait se targuer d’avoir une population d’un million d’habitants pendant les années où elle servait de capitale aux empereurs Song, ce qui en faisait l’une des deux ou trois plus grandes villes du monde médiéval, c’est seulement dans les premières décennies du 17ème siècle que son nom atteignit une reconnaissance notable dans les cercles intellectuels européens.
À ce moment-là, la ville avait été réduite au statut de capitale provinciale, et sa population avait considérablement diminué. Cependant, l’intérêt manifesté par les Européens bien informés concernant Kaifeng ne résidait pas dans la ville elle-même, mais plutôt dans la surprenante révélation qu’elle contenait une enclave où des Juifs avaient vécu, comme le rapportait le missionnaire italien jésuite Matteo Ricci, « depuis des temps immémoriaux. »

La découverte de l’existence d’une communauté juive à Kaifeng se produisit suite d’une rencontre mi-serieuse, mi-comique à Pékin au cours de la dernière semaine de juin 1605 entre Matteo Ricci et un mandarin de Kaifeng nommé Ai Tian, venu de Kaifeng à Pékin dans l’espoir d’acquérir un poste plus enviable que la magistrature de district qu’il détenait déjà.

Avant de partir de chez lui, Ai avait lu dans un livre intitulé « Des choses que j’ai entendu dire », qu’un petit contingent d’Européens, dirigé par Ricci, conduits en Chine par leur zèle évangélique avaient, après plusieurs années d’attente, été autorisés par l’empereur à ouvrir une maison de culte à Pékin. Ces étrangers, expliquait l’auteur du livre, affirmaient être des adhérents d’une foi solidement et inaltérablement fondée sur la doctrine du monothéisme, doctrine théologique qui, comme ses lecteurs instruits devaient le savoir, allait de pair avec les enseignements monothéistes que les adeptes du prophète Mahomet avait apporté en Chine plusieurs siècles plus tôt. Ce qui avait surpris l’auteur et, on pourrait le supposer, la quasi-totalité de ses lecteurs, était que ces Européens persistaient à nier avec indignation qu’ils étaient musulmans. Quelle était donc, voilà la question qui se posait, cette foi étrange à laquelle ces nouveaux venus en Chine adhéraient?

Pour Ai Tian, cependant, l’affaire était simple: si les gens de Matteo Ricci étaient vraiment convaincus qu’il n’y avait qu’un seul Dieu dans l’univers et si, comme ils le soutenaient, ils n’étaient pas musulmans, que pouvaient-ils être d’autre, pensa-t-il, que juifs? – c’est-à-dire juifs comme lui-même et comme le reste de la kehillah à laquelle il appartenait.
Et c’était une pensée exaltante, d’autant plus que ses conséquences pouvaient bien ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire des Juifs isolés de Kaifeng, dont les contacts avec les juifs non chinois avaient été totalement coupés depuis plusieurs générations.
Bref, le voyage projeté d’Ai à Pékin lui donnerait l’occasion de rechercher les Juifs européens qui s’y étaient installés, de leur parler de sa propre communauté, de découvrir ce qui arrivait aux Juifs dans le reste du monde, et peut-être même de renouer les liens qui avaient longtemps lié les Juifs de Kaifeng à leurs coreligionnaires en Europe et dans le monde non chinois.

C’est ainsi qu’Ai Tian, arrivé à Pékin, se dirigea vers ce qu’il pensait être une synagogue, mais était en réalité l’église que les jésuites avaient récemment établie dans la ville. Vêtu de ses imposantes robes mandarines et ayant l’air aussi chinois que tous les membres de sa communauté devaient l’être à ce moment-là, il se présenta à Matteo Ricci, qu’il considérait comme un rabbin, en tant que coreligionnaire du lointain Kaifeng.
C’était, comme on peut aisément le comprendre, une introduction qui laissa Ricci stupéfait. Depuis deux décennies, il cherchait vainement les descendants des diverses communautés chrétiennes qui existaient en Chine un millier d’années auparavant, et maintenant, enfin, il était là, face à face avec l’un d’eux. Il était exalté.

Après quelques minutes de conversation excitante et exploratoire, le prêtre introduisit son invité dans la chapelle où, en célébration de la fête de Saint Jean-Baptiste, une peinture de Marie et de l’enfant Jésus avait été placée près de l’autel, avec une autre du jeune St. Jean. Ricci s’agenouilla avec révérence devant les deux représentations.
Ai, inspectant les peintures avec curiosité, eut tôt fait d’y reconnaître les figures de Rebecca, Jacob et Esau. Suivant courtoisement l’exemple de son hôte, il tomba aussi à genoux, faisant remarquer en même temps que, bien qu’il ne fût pas coutumier à son peuple de faire des génuflexions devant les images, il ne voyait personnellement aucune objection à rendre hommage à ses ancêtres. Puis, observant une peinture murale représentant les évangélistes Matthieu, Marc, Luc et Jean, il se demanda si ceux-ci n’étaient pas les quatre fils aînés de Jacob et demanda à Ricci, maintenant déconcerté, pourquoi l’artiste n’avait pas inclus les huit autres fils de Jacob dans son oeuvre.

À la fin, bien sûr, la question fut éclaircie, laissant Ricci sur le constat certes décevant mais tout de même exaltant que son visiteur n’était pas le chrétien chinois pour lequel il l’avait pris, mais plutôt – et plus étonnamment encore – un Juif chinois.
Ai, comme on pouvait s’y attendre, fut également étonné d’apprendre que son hôte appartenait à une foi appelée christianisme, mais il semble avoir conclu que bien que ce christianisme avait pris un vernis de coutumes et d’enseignements qui lui paraissaient étranges, il n’en était pas moins juif que la foi dans laquelle il avait été élevé à Kaifeng.

Il nous faut supposer qu’à son retour à Kaifeng, Ai avait transmis cette conclusion au rabbin de la synagogue de la ville, car à la réception d’une lettre de Ricci au début de 1608, le rabbin renvoya une réponse dans laquelle, tout en contestant l’affirmation de Ricci que le Messie était déjà arrivé, il percevait si peu de différences dans leurs positions théologiques respectives que, après avoir expliqué qu’il était âgé et infirme, il offrait de nommer le prêtre comme son successeur dans la fonction de grand rabbin de Kaifeng. Cependant, ajouta-t-il fermement, il y avait un obstacle considérable que Ricci devait absolument corriger avant qu’une telle nomination puisse être confirmée. Dit simplement, déclara-t-il, Ricci devrait promettre de renoncer, une fois pour toutes, à son addiction déplorable et scandaleusement non-rabbinique à la consommation de porc.

Ricci fit le récit de sa rencontre avec Ai et de sa correspondance avec le rabbin de Kaifeng dans ses lettres et dans le journal dans lequel il notait ses activités. Malheureusement, il ne nous donne aucune indication de sa réaction à l’offre de Rabbi Abishai de le nommer au poste de Grand-Rabbin de Chine.

Au cours des siècles qui suivirent, lentement mais inexorablement, la connaissance de l’hébreu diminua, de sorte que lorsque douze nouveaux rouleaux de la Torah furent rédigés au milieu du 17ème siècle, les fautes d’orthographe dans chacun d’eux se comptaient par centaines. Même les rabbins se rappelaient de moins en moins de la langue et de la foi ancestrale et, après la mort du dernier rabbin dans la première décennie du 19ème siècle, il n’y eut personne pour prendre sa place.
Pourtant, les rouleaux de la Torah furent conservés dans le bâtiment synagogal en décrépitude, où ils furent conservés comme objets de vénération, mais personne dans la congrégation n’était plus capable de les lire. Les Juifs de Kaifeng en vinrent à présenter un rouleau de la Torah sur le marché, ainsi qu’une pancarte offrant une récompense à tout passant qui pouvait le traduire pour eux. Mais cela s’avéra une tentative vaine.

Finalement, les services de culte furent abandonnés. Des familles juives démunies installèrent des abris délabrés sur le terrain de la synagogue et firent même pousser des choux dans leurs petites parcelles. En 1850-51, la pauvreté et l’ignorance étaient si répandues que les Juifs survivants vendirent six de leurs rouleaux de Torah et soixante-trois plus petits livres synagogaux aux émissaires de la « Société londonienne pour la promotion du christianisme parmi les Juifs » (aujourd’hui Mission de l’Église auprès des Juifs). Au cours des années suivantes, trois autres Torah et au moins deux petits manuscrits synagogaux furent également vendus. Vers 1860, la synagogue fut détruite et, un demi-siècle plus tard, le terrain lui-même fut cédé à des missionnaires canadiens.

Pourtant, pendant tout ce temps, un sentiment de loyauté tenace (bien mélangé avec le concept chinois de vénération ancestrale et peut-être un peu de nostalgie aussi) s’est maintenu parmi certains des descendants de l’ancienne communauté juive envers l’idée d’être juifs et à l’égard de leurs traditions oubliées. On trouve des expressions de cet attachement même aujourd’hui, de sorte qu’il n’est pas surprenant que dans deux recensements de peuples minoritaires chinois effectués au cours des dernières décennies, deux ou trois cents personnes ont jugé bon de s’inscrire comme Juifs. Récemment encore, alors que la Chine accorde plus de liberté à ses citoyens, les descendants juifs se réunissaient pour étudier leur histoire et leur culture, apprendre l’hébreu et célébrer ensemble.
Mais en 2015, les autorités chinoises réprimèrent la communauté juive de Kaifeng pour des raisons connues d’eux seuls. Ils fermèrent l’école juive, expulsèrent les enseignants étrangers, interdirent les rassemblements communautaires, abattirent tous les signes et repères historiques, fermèrent l’accès aux trois expositions du musée, scellèrent le puits sur l’ancien site de la synagogue et interdirent les visites de groupes de Juifs étrangers. Seule une petite observance familiale est encore autorisée et les visites individuelles ou familiales par des Juifs étrangers sont encore permises.

(Source: « The Jews of Kaifeng: Chinese Jews on the Banks of the Yellow River » Beth Hatefutsoth, 1984. et « The Sino-Judaic Institute »)