Ephéméride |Egon Erwin Kisch [29 Avril]

29 avril 1885

Naissance à Prague d’Egon Erwin Kisch, « le reporter enragé ».

Gare Saint-Lazare, à Paris, au début des années 1920. Quelques Slovaques tuent le temps en attendant le train qui les emmènera au Havre, où ils comptent trouver un bateau pour les Etats-Unis. Un homme les observe, engage la conversation, et se décide à les suivre jusqu’en Normandie. Comprenant d’emblée qu’il tient là un formidable sujet de reportage.

Ce jour-là, Egon Kisch ne s’est pas trompé. En accompagnant ce groupe de Slovaques en partance pour le Nouveau Monde, c’est tout un univers qu’il découvre : le mélange de tristesse et d’espoir qui habite ces hommes jetés par la misère sur les routes de l’exode ; les regards soupçonneux jetés par les Français sur ces « paysans costauds aux vêtements colorés » ; les mille et une tracasseries, enfin, qui font de leur voyage un vrai « chemin de croix ». Comme cette halte humiliante dans un « centre de désinfection » du Havre, où les candidats au départ attendent avec angoisse le certificat de santé dont ils ont besoin pour embarquer.

Le récit de cette « traversée de la France avec des émigrants » fait partie des reportages d’Egon Erwin Kisch, un journaliste prolifique considéré dans les années 1920 comme l’une des vedettes de la presse allemande, publiés en 1924 dans un recueil sous le titre « Der rasende Reporter » (Le reporter enragé).

L’image du journaliste comme aventurier-héros du vingtième siècle est profondément liée au « reporter itinérant », comme Kisch s’appelait lui-même dans le titre de l’une de ses nombreuses collections de reportages.

Kisch était issu d’une famille juive germanophone prospère de Prague, de la même génération que Franz Kafka. Son enfance se déroula dans une période de conflit social et politique intense entre Tchèques et Allemands dans son pays d’origine, les Juifs étant pris entre les deux.
C’était un jeune homme pendant la Première Guerre mondiale et la période de conflit idéologique intense qui suivit. Ces deux conflits marquèrent profondément son image de lui-même et son travail créatif et politique.

Il fut un innovateur dans le genre du reportage, un des chefs de l’insurrection communiste et de sa brève prise de contrôle à Vienne après la Première Guerre mondiale, un enquêteur infatigable, un maître de l’exposé, et un militant de gauche.
Au plan personnel comme dans son travail, Kisch s’identifiait profondément à Prague et à sa riche histoire juive, bien qu’il se soit détaché de la croyance religieuse en tant que telle. Il revendiquait une descendance du légendaire rabbin Yehudah Leib (Löw, Maharal de Prague), ainsi que d’autres Juifs célèbres de Prague liés à l’enseignement rabbinique comme aux Lumières laïques.

Il conservait des archives de documents sur le passé et le présent juifs de Prague, en savourant toute les particularités et singularités locales.
Il était également attiré par le côté tchèque de la ville et, bien qu’il ne se réclamât pas d’une ascendance tchèque, il la considérait comme le patrimoine commun de tous les praguois.

Il fut particulièrement identifié avec la description du monde de la criminalité, de la sexualité et de la pauvreté à Prague, et pour son travail novateur de reportage sur ce monde.
Ses premiers recueils, « Aus Prager Gassen und Nächten » (Les rues et les nuits de Prague, 1912) et « Prager Kinder » (Enfants de Prague, 1913), traitaient de ces thèmes, ainsi que son seul roman, le récit naturaliste sur un proxénète de Prague, « Der Mädchenhirt » (Le berger des filles, 1914).

Kisch avait l’ambition d’être un écrivain depuis son plus jeune âge, et avait même publié un volume de poésie (aux frais de sa famille) alors qu’il était encore adolescent. Au collège, il était attiré par les fraternités nationales allemandes et avait une forte affiliation libérale allemande, mais sa sympathie pour les classes inférieures de Prague se manifesta aussi très tôt.

Il réalisa son premier reportage pour le quotidien de Prague en langue allemande « Prager Tagblatt », et il finit par obtrenir un poste permanent au journal libéral allemand « Bohemia », en 1906. Un de ses reportages les plus célèbres concerna l’affaire Redl, dans laquelle un colonel Habsbourg homosexuel était impliqué pour espionnage.

Kisch servit dans l’armée austro-hongroise pendant la Première Guerre mondiale, et bien que brièvement emprisonné pour un reportage critique sur le front, il écrivit également de la propagande pour le service de presse de l’armée.

Radicalisé par son expérience de guerre, il entra et prit la tête de la Garde rouge (insurrection de soldats socialistes) à Vienne et rejoignit le Parti communiste en 1919.
Il se porta volontaire pour les forces républicaines durant la guerre civile espagnole et travailla comme journaliste antifasciste à Berlin pendant la plus grande partie des années 1920 et au début des années 1930, avant de quitter l’Allemagne après avoir été arrêté, puis libéré par les nazis.

Par la suite, en partie à cause de l’exil politique, ses voyages de reportage furent internationaux. Il visita des communautés juives à travers le monde et écrivit des articles à leur sujet, dont certains furent publiés en anglais sous le titre Stories from Seven Ghettos (Histoires de sept ghettos) (1934).
Son exil (au Mexique via les États-Unis) lui épargna sans doute de périr dans la Shoah.

Il retourna à Prague après la guerre, où il mourut le 31 mars 1948, quelques semaines après le « coup de Prague », lorsque les communistes s’emparèrent du pouvoir .

Kisch fut sous la République de Weimar l’un des promoteurs de la « Nouvelle Objectivité » (Neue Sachlichkeit), ce courant esthétique qui s’affirma comme une sorte d’anti-expressionnisme. A l’instar d’Alfred Döblin, Erich Kästner, Hans Fallada, Heinrich Mann ou Joseph Roth, cet ancien compagnon de Franz Kafka et de Max Brod vantait les mérites d’une écriture simple, claire et épurée. « Le reporter n’a pas de tendance, n’a rien à justifier et n’a pas de point de vue, assurait-il. Il lui faut être un témoin impartial et livrer un témoignage impartial, de façon aussi fiable que s’il faisait une déposition. »

Kisch s’est-il tenu à cette exigence ? Oui, si l’on considère la rigueur, pour ne pas dire la froideur, avec laquelle il décrit les différents quartiers de Londres ou la pêche au hareng sur les côtes de Poméranie. Beaucoup moins, en revanche, quand, lors d’une visite à Essen, le bastion de la famille Krupp, il s’apitoie sur le sort des ouvriers « ravagés par la puissance de l’acier fondu » et « empoisonnés par le souffle du charbon ».

Walter Benjamin compara un jour Egon Kisch à un « écrivain opérateur ». « Sa mission, disait le philosophe, n’est pas de raconter mais de combattre ; non pas de jouer les spectateurs mais d’intervenir activement. » C’est cette tension qui fait la saveur de ces chroniques, factuellement impeccables, jamais désengagées et toujours abrasives.