Ephéméride | Mordechai Gebirtig [4 mai]

4 mai 1877

Naissance de Mordechai Gebirtig, le dernier des troubadours yiddish.

De son vrai nom il s’appelait Mordecaï Bertig. Il était né le 4 mai 1877 à Cracovie (Pologne), sa ville de toute une vie.

Il est mort abattu d’une balle dans la nuque, le 4 juin 1942. Ce jour connu comme le jeudi sanglant de Cracovie fut le jour de la déportation vers le camp de la mort de Belzhets. Il refusa de s’y laisser conduire car il savait ce qui attendait les juifs là-bas. Il sera tué sur place, sa femme et deux de ses filles seront elles assassinées dans ce camp, la troisième Shifrele avait déjà été tuée en 1941. Un jour avant la déportation, Lola, une des filles de Gebirtig remit quelques feuillets de poèmes à des amis juifs dont deux survécurent. Ce sont les poèmes traduits ici. Mais beaucoup seront perdus car Gebirtig aura écrit tous les jours. Les manuscrits furent amenés en Israël.

Ce destin atroce de toute une famille de pauvres gens est emblématique du destin d’un peuple. Mordecaï Gebirtig était pourtant fait pour chanter les joies.

Ébéniste, musicien, homme de théâtre, il mit lui-même en musique nombre de ses poèmes.

Le premier, en 1905, s’intitulait « La Grève générale ». D’abord disciple d’Avrom Reisen, dont il fut l’ami, il est le dernier des « Brodersinger », ces bardes de l’Europe centrale. Et entre les deux guerres mondiales chaque petit village, chaque ville connaissait par cœur ses chansons aussi bien le petit peuple que tous les lettrés. Ils furent essaimés dans tout le monde en suivant les vagues d’émigration des juifs. Et les Amériques, la Palestine et partout là où un juif chante.

Après l’holocauste ses chansons seront encore connues mais suivant le déclin de la langue yiddish suite aux massacres, elles se font plus rares.

C’est en 1938 qu’il composa « Notre ville flambe », à la suite du pogrom de Psytyk. Cette chanson aux accents prémonitoires devint l’hymne de la jeunesse dans les ghettos, notamment à Cracovie en 1942. Cette chanson servit d’hymne des combattants.

Il aura connu la vie du ghetto du 5 septembre 1939 à sa fin, et il rendra compte de la vie et du destin des juifs par ses poèmes qu’il écrira jusqu’à la fin. Il maudira la totale collaboration des Polonais avec les Allemands. Réfugié un temps dans le petit village de Lagiewniki, il écrira de toute urgence des poèmes de vengeance et aussi d’amour. Il reviendra dans le ghetto de Cracovie d’avril 1942 à juin 1942, décrivant de plus en plus sombrement les moments terribles. Lui-même sera assassiné à 65 ans au Ghetto de Cracovie pour avoir refusé l’ordre de déportation.

Il jouait de la flûte de berger et de la guitare et de la langue des hommes. Il aura beaucoup chanté ses chansons jusqu’à son dernier souffle. Ses chansons très populaires étaient chantées dans toutes les rues juives. Il était le troubadour du peuple juif. Il aura composé une centaine de poèmes de son vivant.

Auteur de beaucoup de chansons dans son recueil « Mayne Lyder (mes chants) » publié en 1936, de « Pour tout mon peuple » en 1920 et le plus célèbre « Es brent (au feu) » publié à Cracovie en 1946 après sa mort.

On a peine à imaginer l’impact de ce petit cordonnier par ses chansons. Il voulait écrire pour le peuple et simplifier son style pour passer de bouche en bouche. Ses poèmes mis en musique étaient donnés dans les théâtres, les salles de concerts, retransmis par les radios, repris dans les réunions, portés par les chanteurs de rue, et chantés par cœur par tous les juifs ordinaires.

Il était le poète populaire par excellence et pendant l’oppression nazie, ses chants étaient passés comme des messages clandestins, imprimés en cachette et chantés dans le ghetto de Cracovie d’abord, mais bientôt dans tous les ghettos de Pologne, celui de Varsovie particulièrement avec ses 450 000 juifs emprisonnés, celui de Vilno,…. Ils furent souvent les derniers chants entendus par des juifs dans les camps de concentration.

Son poème « Au feu, au feu ! » sera un des ferments de la révolte des juifs car ce texte critiquait violemment leur passivité.

Les jeunes allèrent mourir contre les mitrailleuses nazies ce chant aux lèvres.

Devant l’anéantissement, tout un peuple au bord du néant s’était réfugié dans les paroles d’un poète : Mordecaï Gebirtig.

Il ne voulait surtout pas faire de la haute poésie mais humblement des paroles qui puissent passer de l’un à l’autre, contre l’horreur, contre la déshumanisation.

Le ghetto de Cracovie est moins passé à la légende que celui de Varsovie, car les résistants juifs avaient décidé de porter le combat hors du camp, en zone aryenne, pour s’attaquer aux officiers nazis. Le ghetto était trop petit pour organiser des lignes de défense, et les attaques, plus d’une dizainede résistants furent tués par les nazis. Ils permirent aussi l’évasion de centaines de juifs du ghetto.

Mordecaï Gebirtig écrivit jusqu’au dernier souffle une sorte de journal de bord de l’holocauste et plus particulièrement du ghetto de Cracovie.

De tous ses poèmes seuls tout au plus une vingtaine ont été retrouvés et publiés en 1946 à Cracovie avec une préface de Joseph Wolf, membre éminent de la résistance juive de Cracovie.

Les poèmes de Gebirtig sur l’holocauste peuvent se répartir en trois phases :

– Du 5 septembre 1939 au 24 octobre 1940 poèmes écrits dans la ville de Cracovie occupée

– Du 25 octobre 1940 en avril 1942 , poèmes écrits à Lagiewniki, petit village voisin où Mordecaï Gebirtig s’était réfugié

– D’avril 1942 à sa mort en juin 1942 poèmes écrits dans le ghetto de Cracovie

Et l’on peut voir monter au fur et à mesure la peur et la désespérance, alors que la colère contre la complicité des Polonais et l’aveuglement des juifs occupent plutôt la première phase. Les appels à la vengeance et à l’espoir marquent la deuxième phase.

Ce témoignage irremplaçable de la vie quotidienne sous la botte des nazis, l’impact extraordinaire sur ses camarades du peuple juif, est difficilement compréhensible aujourd’hui. Il suffit pourtant d’imaginer un Victor Hugo repris par le peuple, les chants de la Commune sur les barricades. Ce petit charpentier fut le visionnaire, le cri et le souffle d’un peuple.

Il faudra attendre 1967, pour voir éditer en Israël ses poèmes traduits en hébreu.

On préfère des images flamboyantes de résistants, Mordecaï Gebirtig en était un des plus grands par sa résistance de l’esprit. Il était le drapeau d’un peuple, ses chants devenaient des hymnes.

Il lui aura été donné de chanter la chanson du pays d’or et celle du pays dévasté avec son peuple parti en fumée.

Ce petit joueur de flûtiau avait l’innocence de l’enfance, il faisait souvent des chansons pour les enfants d’ailleurs. Sa vie sera humble et lumineuse jusqu’à l’arrivée des barbares. Apprenti charpentier dès 14 ans, il fonde son échoppe à 24 ans, qu’il abandonnera à cause de sa santé qui sera toujours plus que médiocre. Remis de nombreuses défaillances cardiaques, il terminera sa carrière professionnelle dans le magasin de son frère jusqu’à sa fin.

Il aura trois filles. Il sera un compositeur du dimanche écrivant et composant après ses heures de travail. Il tentera de faire du théâtre, mais il se vouera à sa passion de chansonnier. Il ne savait pas la poésie de son temps et encore moins la musique qu’il ne savait pas lire.

Simple troubadour, homme pauvre, il jouait un peu de la flûte de berger et encore moins bien de la guitare. Et ses chants sont parmi les plus beaux qui furent écrits en cette période, les plus populaires surtout.

Ses amis, sa famille l’aidaient à broder de la musique sur ses mots.

Cette rencontre entre un peuple qui partira en fumée et un simple petit charpentier est un des miracles du peuple juif.

Cet homme avait le don visionnaire de parler la vie commune. Ses thèmes sont ceux qui entouraient son peuple. Les enfants orphelins, les voleurs au grand cœur, les femmes, et les hommes partis à la guerre, les amis, les nostalgies, puis l’horreur pendant ses deux années d’occupation allemande. Mais aussi Gebirtig écrira bien des chansons d’amour et d’hymne au printemps.

(Source: Gil Pressnitzer in « Esprits Nomades »)