Ephéméride |Yankev Gordin [1er mai]

1er mai 1853

Naissance de Yankev Gordin, le Shakespeare yiddish.

Jacob Michailovitch Gordin était un dramaturge américain d’origine russe, actif dans les premières années du théâtre yiddish. On lui doit d’avoir introduit le réalisme et le naturalisme dans le théâtre yiddish.
Au moment de son ascension, le théâtre yiddish professionnel était toujours dominé par l’esprit des premières pièces de son fondateur, Abraham Goldfaden (1886-1888), qui dérivait dans une large mesure des Purimshpil, souvent des spectacles plus que des drames.
Les oeuvres ultérieures de Goldfaden étaient généralement des opérettes sur des sujets plus sérieux, peut-être édifiantes, mais pas naturalistes. Selon la « Cambridge History of English and American Literature », après son arrivée à New York en 1892, Gordin sortit le drame yiddish en Amérique du domaine du ridicule et lui donna une âme vivante, l’élevant au niveau du mélodrame réaliste.

Gordin naquit à Myrhorod (également connu sous le nom de Novomirgorod), en Ukraine, dans l’Empire russe, et reçut une éducation libérale quoique irrégulière à la maison. Il fut reconnu comme réformateur et écrivain russe. Il fut aussi fermier, journaliste, ouvrier de chantier naval à Odessa et, semble-t-il, acteur.

Il émigra à New York en juillet 1891 et essaya de gagner sa vie en écrivant pour des journaux en langue russe et le journal socialiste yiddish Arbayter Tsaytung (précurseur du Forverts), mais sa rencontre avec, des acteurs juifs remarquables Jacob Adler et Sigmund Mogulesko, l’incita à s’essayer à l’écriture pour le théâtre.

Sa première pièce, Sibérie, était basée sur l’histoire vraie d’un homme envoyé en prison en Sibérie, qui s’était échappé, avait vécu une vie normale pendant de nombreuses années, puis avait été de nouveau exilé. Bien qu’elle ait d’abord reçu un accueil houleux (tout comme sa deuxième pièce, Deux mondes), ce fut un succès critique.
Sa troisième pièce, « Der yidisher kenig lir », une adaptation lâche de Shakespeare et du « Roi Lear de la Steppe » de l’écrivain russe Nikolai Leskov, située au XIXe siècle en Russie, jeta les bases de sa carrière de dramaturge yiddish.
La pièce attira un nouveau public d’intellectuels russes-juifs au théâtre yiddish. Elle constitua un tournant décisif dans la carrière d’Adler ainsi que dans celle de Gordin, et est largement considéré comme marquant le début du premier « âge d’or » du théâtre yiddish à New York.

Dans une certaine mesure, il dût compromettre sa vision moderniste avec les conventions théâtrales de l’époque. Comme dans les pièces de Goldfaden, Moses Horowitz (Hurvitz) et Joseph Lateiner, les danses et les chants sans rapport avec l’intrigue occupaient toujours une place prépondérante dans la pièce, mais les intrigues de Gordin étaient naturalistes et les personnages étaient des personnages vivants. Sous l’influence de ses pièces, les acteurs juifs commencèrent à considérer leur profession comme un métier qui exigeait l’étude et une attitude sérieuse.

Gordin est davantage considéré pour avoir introduit le naturalisme et le réalisme dans le théâtre yiddish que comme un dramaturge intrinsèquement grand. « Avec tout le réalisme de ses situations, avec toute l’authenticité de ses personnages, c’était plutôt un producteur de pièces de théâtre pour une troupe théâtrale particulière qu’un écrivain de théâtre » dit encore la Cambridge History. Un de ses principaux mérites est que ses personnages comiques ont un lien organique, non artificiel, avec le sujet de ses pièces.
Parmi ses nombreuses pièces (environ 70 ou 80), une vingtaine seulement ont été publiées.  » On distingue parmi ses meilleures: « Mirele Efros », « Got, Mentsh un Tayvl ( Dieu, l’homme et le diable, basé sur le Faust de Goethe), et « Der Umbakanter » (L’inconnu).

Yankev Gordon s’éteignit le 11 juin 1909 à New-York, âgé de 56 ans.

Pour se représenter ce que pouvait être à l’époque l’immense amour des masses juives pour leur langue et leur littérature, et la place qu’occupait Yankev Gordon, il faut lire le récit de ses funérailles.

« Le vendredi, l’éditorial principal sur la première page du Forverts était barré de noir. « Notre ami est parti! » proclamait-il. Gardez ce jour saint, rendez vous sur sa tombe, rassemblez-vous dans vos salles, apportez des fleurs, Gordin est parti! Le célèbre dramaturge était mort aux premières heures du vendredi 11 juin. Le 13 juin, un dimanche, le East Side juif de New York fut submergé de deuil et le chagrin dans le monde entier ne faisait que commencer.
On était en 1909. […] ici, dans le ghetto des immigrants de New York, un peuple sans pays, parlant une langue ancienne avec un tout nouveau dictionnaire, se battait encore pour se nourrir et un endroit décent pour dormir.
Un homme s’était levé devant eux, parlant dans leur langue, un écrivain aux larges épaules qui avait porté leurs vieilles vies sur la scène, et avait expliqué clairement ses vues sérieuses sur les choix auxquels ils étaient maintenant confrontés.
Jacob Gordin avait essayé de les toucher tous, et vendredi, ils avaient appris qu’il était mort. Les télégrammes se déversaient dans la maison de l’écrivain à Brooklyn, d’endeuillés inconnus ou illustres, du syndicat juif des poseurs d’affiches et des gardiens d’immeubles, à Joseph Barondess, le célèbre chef syndical, qui avait câblé sans ponctuation « profondément émus par la mort de notre plus grand dramaturge nous voulons exprimer notre plus profonde tristesse la terrible nouvelle a pénétré notre plus fibre la plus sensible et ce n’est qu’avec un chagrin affligé que nous réalisons la perte d’un grand dramaturge, grand Juif et grand éclaireur de son peuple ».

Les lettres s’entassaient, dont celle de la cousine Zena Gordin de Philadelphie, qui écrivait: « Le regretté Yasha était si-talentueux-si-poli,-si-instruit. » Une note griffonnée arriva de la ferme de Pleasant View dans les Catskills: « S’il vous plaît, envoyez-moi une photo de Jacob Gordon, comme je voudrais l’avoir dans ma maison; tous les juifs de Monticello pleurent la perte du grand Mr. Jacob Gordon. »
Les magasins du Lower East Side couvrirent leurs vitrines de draperies noires; des drapeaux noirs flottaient aux fenêtres des immeubles d’habitation. Le samedi, un journal yiddish exprima l’espoir que les funérailles du dramaturge seraient encore plus importantes que les funérailles d’Ulysses S. Grant, général-en-chef pendant la Guerre de Sécession et président américain, parce que la grandeur de Gordin n’avait pas été atteinte « sur le champ de bataille, par la guerre et le sang, mais sur le terrain de la culture, du travail, de la civilisation et du progrès. »

Le dimanche, les foules commencèrent à s’aligner sur le chemin de la procession tôt le matin. L’Encyclopedia Judaica estime qu’un quart de million de personnes s’entassèrent dans les rues de la ville ce matin-là pour regarder passer le cercueil du dramaturge. Le New York Evening Call rendit compte de la scène: « Tous les espaces disponibles sur les trottoirs, les marches, les escaliers de secours, les toits et les fenêtres étaient remplis d’endeuillés qui laissaient libre cours à leur chagrin par de lourds sanglots et des flots de larmes. Les rues Madison, Ridge, Grand et Clinton étaient bondées d’hommes et de femmes qui venaient rendre leur dernier hommage à l’homme qui, pendant dix-huit ans, était leur professeur, essayiste, conférencier et dramaturge.
Des vendeurs parcouraient la foule, vendant des bandeaux de deuil noir et des boutons marqués du visage de Gordin dans un choix de trois poses: sain et féroce; malade au lit avec une compresse sur le front; mort.
Le poète populaire Morris Rosenfeld, désigné par le Forverts pour écrire sur l’événement, décrivit le cortège suivant le cercueil comme « un puissant peuple-océan » de plusieurs dizaines de kilomètres – « comme une grande armée accompagnant un roi déchu. … Les lignes épaisses de la police à pied et à cheval gardaient la foule ordonnée, mais qui avait besoin de leur présence? Ceux qui savent apprécier l’art et la littérature, les gens avec des idées et des pensées modernes savent se comporter et montrer du respect et de l’honneur pour l’un des leurs. »

Il n’y eut pas de prières, pas de rites d’enterrement juifs. Tôt ce matin-là, après une brève cérémonie laïque, le cercueil fut transporté de l’étroite maison de Brooklyn. Tiré par un cheval noir, suivi de la famille de Gordin et de trois voitures pleines de fleurs, le corbillard fit route depuis Brooklyn, à travers le pont de Williamsburg, jusqu’au théâtre Thalia sur Bowery, en aval de Canal Street, dans le Lower East Side.

Une foule s’était rassemblée aux portes du Thalia des heures auparavant. Bien que la plupart n’aient pas pu entrer, ils ont continuèrent à rester à l’extérieur pendant des heures, jusqu’à la fin de l’hommage. Mme Gordin et les enfants Gordin, tous âgés de douze à trente-six ans, furent introduits dans les loges. Le théâtre de trois mille places était rempli jusqu’à son plafond orné. Les murs étaient drapés de noir et au-dessus de la scène pendait un portrait géant de l’auteur. Les fleurs et les couronnes étaient empilées, bien que la coutume funéraire orthodoxe exige l’austérité; les fleurs sont pour les Gentils.
La scène du Thalia, écrivit Rosenfeld, était comme le jardin d’Eden. Le cercueil semblait une feuille noire dans un océan de roses rouges et blanches. A exactement 10 heures du matin, huit des principales figures de la vie culturelle et intellectuelle juive américaine entrèrent portant le cercueil, qui était resté ouvert, contrairement aussi à la loi funéraire juive.
La chorale Halevy chanta le prologue de la pièce de Gordin « Got, mentsh un tayvl » (Dieu, homme et diable)l et le « Chœur des pèlerins » du Tannhauser de Wagner. Les discours commencèrent, et les sanglots. Il y avait une trentaine d’orateurs: un rabbin réformé, des écrivains, des vedettes de théâtre, des agitateurs politiques, des médecins, des poètes. Beaucoup s’effondraient sans finir. Morris Winchevsky, poète ouvrier aimé et meilleur ami du dramaturge, dit à la foule que Gordin passait de la vie dans l’histoire. Louis Miller, rédacteur en chef du journal Emes, commença: « Nous venons l’enterrer… ». Le reste fut noyé dans les larmes.
Le plus émouvant fut le grand acteur Jacob Adler. Tout le monde était au courant des relations compliquées entre le dramaturge et le comédien, du récent procès intenté par Gordin contre Adler, pour forcer le paiement de redevances impayées. Saisissant le côté du cercueil ouvert de Gordin, Adler se courba de douleur. « Heureux, grogna-t-il en se tournant vers le public, celui dont le cœur ne souffre pas d’amers sentiments de remords! Lui et Gordin avaient eu des malentendus, des incompréhensions, disait-il, parce que tous deux étaient de piètres hommes d’affaires, mais ils s’étaient séparés en amis. Gordin avait envoyé chercher Adler, lui avait pardonné, lui avait suggéré d’aller en Russie, « le centre de la vie juive », et d’y créer de l’art dramatique. L’acteur jura de défendre l’honneur du drame créé par Gordin, puis il commença à gémir comme un enfant. Les autres sur la scène se déplacèrent pour se tenir près de lui.
Les acteurs Boris Thomashefsky et David Kessler parlèrent pour tous ceux qui s’étaient épanouis dans les rôles que Gordin leur avait écrits. « La scène yiddish était un désert avant qu’il ne vienne », s’écria Kessler, « et nous étions chacun à bout de souffle. »
Le New York Call nota que « le demi million d’hommes et de femmes qui venaient honorer le dramaturge décédé étaient pour la plupart des jeunes, montrant que c’était les jeunes du ghetto qui étaient le plus attirés par Gordin … certains auditeurs étaient trop faibles pour supporter la tension et devinrent hystériques: des centaines de personnes criaient à haute voix, exprimant en paroles la douleur qu’elles portaient dans leur cœur. »

Après deux heures et demie de discours, la cérémonie se termina. La procession vers le pont Williamsburg, vers le cimetière, était encore plus grande qu’auparavant. 20 000 personnes, dont certaines de Baltimore, Boston, Philadelphie et de plus petites villes, représentant cinq cents organisations, dont le Syndicat des fabricants de vestes pour enfants, le Cercle des ouvriers de Philadelphie, le Syndicat des casquetiers, l’Association juive d’aide bénévole, le Syndicat des horlogers, l’Association des jardins d’enfants juifs, le Syndicat des boulangers, le Club littéraire et dramatique, le Syndicat des fabricants de vestons, les Socialistes territorialistes, le Parti socialiste du huitième district, la Chorale du Poale Tsion, le Club théâtral progressiste défilèrent derrière le cercueil.
Après un bref arrêt à la Ligue éducative, à l’école pour immigrés fondée par Gordin, et un autre au siège du Cercle littéraire Jacob Gordin sur Grand Street, la file se rompit à l’entrée du pont, mais des milliers se rendirent au cimetière de Washington par la nouvelle ligne de métro de Brooklyn. La New-York juive n’avait jamais vu un enterrement comme celui-ci, ni par sa dimension, ni par son intensité.
L’extravagance de l’étalage émotionnel était inhabituel même pour des Juifs, une communauté entière consumée par le chagrin, l’agonie de la perte rendue plus douloureuse par la culpabilité. « Les gens sentaient qu’un ami était mort, le héraut de la libre pensée, le combattant pour une société meilleure », écrivit Rosenfeld en résumé. « Quand les discours se terminèrent au théâtre, les gens ne voulaient pas partir, ils voulaient crier le familier « Bravo, Gordin! Bravo! Le rideau resta ouvert, mais l’auteur ne put paraître. »