16 mai 1943

« Es gibt keinen jüdischen Wohnbezirk in Warschau mehr! » – Le quartier juif de Varsovie n’existe plus!

Aux environs de 8h du soir, le 16 mai, le général Stroop, entouré de ses adjoints, observait la Grande Synagogue de Varsovie depuis une rue adjacente. Dans quelques minutes, il pourrait voir le symbole haï du judaïsme s’écrouler en ruines. Bien que la synagogue fût située du côté « aryen », sa destruction signerait la fin officielle de la « Grossaktion » – et du Ghetto de Varsovie.

Les statisticiens de Stroop avaient enregistré la capture ou le meurtre d’exactement 56065 Juifs depuis le début de l’insurrection. Le général était fasciné par l’ordre symétrique des chiffres dans ce nombre. Le zéro au centre, avec des six de chaque côté et des cinq aux deux extrémités. Les cinq formaient une magnifique constellation. Les six, bien sûr, n’étaient pas si favorables, certainement pas aussi favorables que des neufs.
On pouvait les considérer comme des neufs à l’envers, cependant. D’un autre côté, le zéro était un symbole du soleil, de la fertilité, de la vie, et de l’éternité.
Au total, c’était un nombre magique selon les critères de l’astrologie germanique; bien qu’il fût conscient qu’il n’incluait pas des milliers de Juifs enfouis sous les décombres du Ghetto.

Les préparatifs de l’explosion, ordonnée par le général Krüger, avec sa passion pour la dramaturgie, avaient été difficiles et compliqués. Ils avaient demandé près de dix jours. Il n’avait pas seulement fallu vider la synagogue de son contenu, mais forer des centaines de trous dans les fondations et les murs, pour y placer les explosifs.
La synagogue était un ancien bâtiment érigé en 1877 et conçu dans le style néo-renaissance par le célèbre architecte Léonard Marconi. Elle était solidement construite, et la faire sauter d’un seul coup supposait un fastidieux travail d’ingéniérie.

Mais Stroop considérait que le temps et l’argent dépensés n’étaient rien eu égard à l’importance historique de l’événement. L’Histoire se souviendrait longtemps de Jürgen Stroop pour sa contribution au programme de purification raciale du Führer. Il allait sûrement recevoir une médaille. Il imaginait même qu’une rue de Varsovie porterait son nom.
Et quelle parfaite fin théâtrale pour la « Grossaktion », la grande synagogue disparaissant sur la pression d’un bouton, tandis que ses officiers et hommes de troupe, fatigués et crasseux, regarderaient dans les lueurs du ghetto encore en flammes!
Il allait presser le bouton lui-même, faisant exploser toutes les charges d’un seul coup.

Il était presque 20h15, l’heure de gloire. Un officier sapeur tendit à Max Jesuiter le détonateur électrique, et Jesuiter le passa au général. Stroop ressentait une grande excitation.
Finalement, à 20h15 précises, il hurla « Heil Hitler! » et pressa le bouton.
Dans un bruit de tonnerre, l’explosion secoua la terre et des nuages ardents s’élevèrent en une paresseuse splendeur dans le ciel du soir. Une symphonie féérique de couleurs. Une délicieuse allégorie du triomphe sur la juiverie. Comme le Führer et le Reichsführer apprécieraient ce spectacle!

Plus tard, dans la soirée, après avoir fêté l’événement avec des vins fins et des boulettes, Stroop télégraphia une nouvelle d’une importance capitale au général Krüger à Cracovie: « L’ancien quartier juif de Varsovie n’existe plus! »

Dans l’ivresse de sa victoire, il ne se doutait pas que cinq ans plus tard, presque jour pour jour, l’esprit de résistance des combattants du Ghetto se réincarnerait dans une nouvelle nation, ni que lui-même serait pendu le 6 mars 1952, sur le lieu-même de ses crimes.

Cette photo, devenue le symbole du martyre des Juifs de Varsovie, était jointe au « Rapport Stroop » avec la légende « Aus ihren Löchern gezwungen » – « Forcés hors de leurs trous ».