11 mai 1610

Mort à Pékin du Père Matteo Ricci, le missionnaire jésuite qui révéla à l’Europe l’existence des Juifs de Chine.

Pendant 166 ans, à partir de 960, la Chine fut gouvernée par les empereurs de la dynastie des Song depuis leur capitale à Kaifeng, une métropole animée sur la légendaire Route de la Soie qui reliait leur empire tentaculaire à ses partenaires commerciaux occidentaux. Et, c’est au cours de cette période qu’un groupe de Juifs fut invité pour une audience avec l’empereur.

Les Juifs n’étaient pas des nouveaux venus en Chine. Certains avaient vécu sous la domination chinoise à partir de 92 CE, sous la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 EC), alors qu’ils résidaient dans ce qu’on appelait à l’époque la région de l’Ouest (aujourd’hui province du Xinjiang) dans des enclaves spéciales délimitées par les Chinois pour les étrangers.
Sous le règne de l’empereur Wen (518-604 CE) de la dynastie des Sui, un grand nombre de commerçants étrangers et de personnes de différentes croyances ont résidé à Changan, alors la capitale de la Chine.
Les annales chinoises mentionnent brièvement les coutumes et les rituels de certaines croyances, mais elles les distinguent difficilement l’une de l’autre. Des colons israélites et une synagogue sont nommément mentionnés dans un poème de l’ère Tang (618-906) et d’autres documents confirment la présence de colons juifs au 7ème siècle.

Mais, la première fois que des Juifs ont fait référence à leur propre présence en Chine fut durant la dynastie des Song (960-1279). A la fin des empereurs Tang et des premiers Song, la Chine était dans la tourmente.
La persécution bouddhiste fut suivie d’un désordre interne et les « barbares » frappaient aux portes de la Chine. Un grand nombre de gens quittèrent leurs lieux d’habitation et errèrent à la recherche de lieux plus sûrs.
Les empereurs Song étaient bien décidés à faire revenir ces réfugiés en Chine. Une pétition suggéra que l’empereur invite et accueille les réfugiés à revenir.
L’empereur accepta la proposition et, quelques incitations à l’appui, il invita les réfugiés à revenir et à se soumettre à la domination chinoise. Parmi les rapatriés se trouvait un groupe de Juifs, dont certains étaient des marchands, probablement d’origine ou de descendance perse, qui acceptèrent l’invitation et furent reçu en audience dans le palais impérial. L’empereur accepta gracieusement le tribut d’étoffes de coton qu’ils lui avaient apporté, en disant: « Vous êtes revenus dans ma Chine. Honorez et observez les coutumes de vos ancêtres ». Certains érudits traduisent le chinois par « Vous êtes venus dans notre Chine … » et croient que cela indique le début officiel de la communauté juive de Kaifeng.

Des siècles plus tard, en 1489, les descendants gravèrent les mots de l’empereur ainsi que leurs rituels et croyances fondamentales sur une tablette de pierre. Ils placèrent la tablette à l’honneur dans la cour de la synagogue resplendissante que leurs plus proches ancêtres avaient construite en l’an 1163, à l’intersection des rues du Marché de Terre et du Dieu du Feu à Kaifeng. Ce monument se trouve maintenant parmi le fonds du musée municipal de Kaifeng.

Aujourd’hui encore, plusieurs centaines d’habitants de la vieille capitale Song se considèrent comme de véritables membres de la Maison d’Israël. Ils tiennent fermement à cette croyance bien que leurs traits physiques soient indiscernables de ceux de leurs voisins (comme d’autres Juifs dans le monde), qu’ils n’ont pas eu de rabbin pendant la plus grande partie des deux derniers siècles, pas de synagogue ou d’organisation communautaire depuis plusieurs générations, et qu’ils ne se rappellent pratiquement rien de la foi et des traditions de leurs ancêtres.
De manière assez surprenante, la rue dans laquelle quelques-uns d’entre eux seulement habitent aujourd’hui porte un signe érigé il y a un peu plus de cent ans et dont les caractères chinois se lisent « La Voie de la secte qui enseigne les Écritures ». Aujourd’hui, de nouveaux signes ont été affichés, qui témoignent de la survie de cette communauté juive ancienne mais isolée.

La communauté juive de Kaifeng, qui semble n’avoir jamais compté plus de cinq mille membres, a suscité beaucoup plus d’intérêt au cours des cent dernières années que sa maigre taille ne le laisserait supposer.
Cependant, cet intérêt est pleinement justifié, car la saga douce-amère de cette minuscule partie d’Israël dont le destin était d’être caché pendant un millénaire dans l’un des refuges les plus improbables de la diaspora, a beaucoup à nous apprendre sur le la survie et la désintégration des communautés juives.
Pour cette raison, et aussi à cause du rôle curieux qu’elle a involontairement joué dans certaines questions théologiques européennes cruciales, l’histoire des Juifs de Kaifeng mérite d’être racontée encore et encore.

Personne ne peut dire avec précision quand les Juifs ont posé le pied sur le sol de Chine. De nombreuses théories ont été proposées pour les y situer, soit comme voyageurs, soit comme colons, à des périodes diverses, au cours d’un laps de temps commençant peu avant la naissance de Moïse et s’étendant sur plusieurs centaines d’années au-delà.

Certaines de ces théories, cependant, sont totalement artificielles; d’autres sont manifestement de simples conjectures; certaines sont liées à la mythologie entourant les dix tribus perdues d’Israël; et d’autres encore sont dérivées des lectures incorrectes des textes hébreux et chinois.

Néanmoins, le fait qu’aucune preuve ne soit venu l’étayer jusqu’ici n’exclut pas nécessairement la possibilité que les Juifs aient pu se frayer un chemin vers la Chine à l’époque de la dynastie Han (206 AEC – 220 EC).
Nous savons, bien sûr, qu’un grand nombre des descendants de ces malheureux Juifs qui restèrent à pleurer près des eaux de Babylone au 6ème siècle A.C.E. se déplacèrent progressivement vers l’est en direction de la Chine.
Nous savons aussi qu’un groupe de Lévites et de Cohanim quitta Babylone et se déplaça vers l’est en direction de Tianzhu ou de l’Inde (Hodu en hébreu) et, quelques générations plus tard, s’installa dans les vallées du Pamir, à l’ouest du désert de Taklamakan. Là ils vécurent dans l’obscurité selon les mitsvot de Moïse jusqu’à ce que le Général Li Guangli en 108 ACE arrivât avec son armée d’occupation chinoise.
Le Général remarqua l’apparence étrange de ces colons et nous en a laissé une brève description. Bien sûr, ce qu’il ne réalisait pas était que son croquis coïncidait avec la description biblique des coutumes israélites.

L’existence prouvée d’autres enclaves juives dans plusieurs villes portuaires de Chine a été utilisée pour soutenir la théorie que les marchands juifs (ou leurs ancêtres) sont venus en Chine de l’Inde, du Yémen et d’ailleurs, une théorie étayée par certaines considérations étymologiques, ritualistes et de parenté, considérations qui relient les Juifs chinois avec ces pays.
Il est possible que ces Juifs se soient rendus en Chine par la mer et se soient ensuite rendus par voie terrestre jusqu’à Kaifeng, qui était alors la plus grande ville de Chine. Il est plus probable qu’à une date ultérieure, les membres de ces communautés portuaires juives basées sur le commerce se soient installés à Kaifeng afin d’y consolider et préserver la communauté juive, avant que leurs propres communautés eurent cesser complètement d’exister.

Malheureusement, les preuves tangibles de cette présence juive précoce en Chine sont difficiles à corroborer. Tous les objets, traces de reliques et toutes les preuves qui auraient pu être trouvées ont probablement été perdus à cause de la négligence et des désastres naturels et d’origine humaine. Néanmoins, la première preuve tangible que nous avons de la présence d’un Juif dans l’Empire du Milieu provient d’une période beaucoup plus tardive – vers 718 EC.
Elle est sous la forme d’une lettre d’affaires écrite en caractères hébraïques sur papier, un produit alors fabriqué uniquement en Chine. La langue est le judéo-persan, un idiome courant dans le commerce d’Asie centrale à l’époque. L’auteur était un marchand-aventurier juif qui, au mieux que nous puissions le déduire de la feuille déchirée sur laquelle la lettre est écrite, demandait l’aide d’un coreligionnaire d’Ispahan pour se débarrasser d’un troupeau de moutons de qualité inférieure.
Sa lettre, apparemment jamais arrivée à destination, fut découverte il y a environ un siècle à Dandan Uiliq, à environ soixante-dix kilomètres au nord-est de l’oasis de Khotan, dans le Turkestan chinois.
Une seconde découverte, une page de selikhot (prières pénitentielles) écrite en hébreu pur, fut retrouvée quelques années plus tard à Dunhuang, dans les Grottes des Mille Bouddhas; elle remonte à la fin du 8ème ou peut-être au début du 9ème siècle.
Des preuves plus convaincantes proviennent d’une source chinoise suggérant que les Chinois connaissaient les Juifs durant la dynastie Tang (618-906). Un poème assez obscur d’un poète inconnu, apparemment écrit au cours de l’ère Tang tardive, décrit la vie en Chine et mentionne qu’à Changan (Xian aujourd’hui) il y avait des églises, des temples, des synagogues et des mosquées pour … les musulmans et les Juifs. Et, bien sûr, il n’y a aucune raison de supposer que ces textes, qui sont tombés entre nos mains entièrement par hasard, sont nécessairement les premiers textes juifs à avoir été écrits en Chine. Nous pouvons en effet supposer que des Juifs voyageaient et s’installaient en Chine avant que ces documents ne soient composés.

Il existe, en tout cas, des preuves crédibles supplémentaires de l’activité juive en Chine qui remontent à la dernière partie du 9ème siècle, quand Ibn Khurdadbih, le maître de poste de Bagdad, fait allusion aux commerçants juifs connus sous le nom de Radanites qui faisaient route depuis des points éloignés comme l’Espagne et la France jusqu’en Chine et retour par l’une des quatre routes terrestres et maritimes déjà bien établies.
Au 10ème siècle, le chroniqueur musulman Abu Zaid al-Sirafi raconta la capture de Khanfu (probablement Guangzhou, c’est-à-dire Canton) en 877/78 et le massacre consécutif d’un grand nombre de marchands musulmans, chrétiens, zoroastriens et juifs de cette ville.
Nous avons ensuite un récit de première main récemment découvert au sujet des Juifs en Chine au 13ème siècle. Ce mémoire, dont certains érudits contestent la véracité, aurait (prétendument) été rédigé par un marchand juif nommé Jacob d’Ancône qui, en 1270, partit d’Italie et un an plus tard, arriva en Chine. Sa narration mentionne une communauté juive assez importante dans la ville chinoise de Guanzhou (Canton ou Fujian) et ailleurs en Chine.
Des voyageurs chrétiens commencèrent aussi à rencontrer des Juifs en Chine durant la dernière partie du 13ème siècle.
Marco Polo rencontra plusieurs d’entre eux à Pékin vers 1286. Peu de temps après, le missionnaire franciscain Jean de Montecorvino, écrivant de Chine, réaffirma l’existence de Juifs dans le pays.
En janvier 1326, André de Pérouse commenta avec déception que les Juifs de Quanzhou refusaient obstinément d’accéder à ses offres de baptême.
Et en 1342, Jean de Marignoli raconta avoir participé « à de glorieuses disputations » à Pékin avec des musulmans et des Juifs.
Enfin, le voyageur musulman ibn Battuta mentionna également une présence juive en Chine. Quand il arriva à la périphérie de Hangzhou en 1346, il entra dans la ville « par une porte appelée Porte des Juifs », et parmi les habitants de la ville, il y avait « des Juifs, des Chrétiens et des adorateurs turcs du soleil en grands nombre ».

Aucun signe supplémentaire d’une présence juive en Chine ne semble être parvenu en Europe jusqu’au milieu du XVIe siècle, lorsque des rumeurs sur la survie d’une ou plusieurs colonies sino-judaïques furent transmises à Rome par le missionnaire François Xavier.
A peu près au même moment, le voyageur portugais Galleato Perera, écrivant sur son incarcération en Chine de 1549 à 1561, déclara que dans les tribunaux chinois « les Maures, les Gentils et les Juifs ont tous leurs divers serments », et que les membres de chacune de ces obédiences religieuses sont assermentée « par les choses qu’ils vénèrent ».

À ce jour, seulement six allusions indiscutables aux Juifs ont été découvertes dans les annales chinoises, et elles concernent des événements survenus entre 1277 et 1354. Bien que tous soient extrêmement brèves, elles jettent un rayon de lumière sur quelques aspects de la vie juive au sein du monde chinois.
Étonnamment, cependant, une seule référence aux Juifs de Chine peut être trouvée dans le vaste trésor de la littérature juive écrite à l’extérieur du pays avant le 17ème siècle. Et, malheureusement, cette référence s’avère être le produit de l’imagination fertile du conteur pittoresque qui se faisait appeler Eldad ha-Dani. C’est cet Eldad qui, dans la dernière partie du 9ème siècle, réussit à persuader les plus crédules parmi ses coreligionnaires qu’il avait été kidnappé par une bande de cannibales, emmené de force en Chine, et rançonné là-bas de trente-deux pièces d’or par un marchand qu’il identifiait comme un Juif « de la tribu d’Issachar ».

Même si la ville de Kaifeng pouvait se targuer d’avoir une population d’un million d’habitants pendant les années où elle servait de capitale aux empereurs Song, ce qui en faisait l’une des deux ou trois plus grandes villes du monde médiéval, c’est seulement dans les premières décennies du 17ème siècle que son nom atteignit une reconnaissance notable dans les cercles intellectuels européens.
À ce moment-là, la ville avait été réduite au statut de capitale provinciale, et sa population avait considérablement diminué. Cependant, l’intérêt manifesté par les Européens bien informés concernant Kaifeng ne résidait pas dans la ville elle-même, mais plutôt dans la surprenante révélation qu’elle contenait une enclave où des Juifs avaient vécu, comme le rapportait le missionnaire italien jésuite Matteo Ricci, « depuis des temps immémoriaux. »

La découverte de l’existence d’une communauté juive à Kaifeng se produisit suite d’une rencontre mi-serieuse, mi-comique à Pékin au cours de la dernière semaine de juin 1605 entre Matteo Ricci et un mandarin de Kaifeng nommé Ai Tian, venu de Kaifeng à Pékin dans l’espoir d’acquérir un poste plus enviable que la magistrature de district qu’il détenait déjà.

Avant de partir de chez lui, Ai avait lu dans un livre intitulé « Des choses que j’ai entendu dire », qu’un petit contingent d’Européens, dirigé par Ricci, conduits en Chine par leur zèle évangélique avaient, après plusieurs années d’attente, été autorisés par l’empereur à ouvrir une maison de culte à Pékin. Ces étrangers, expliquait l’auteur du livre, affirmaient être des adhérents d’une foi solidement et inaltérablement fondée sur la doctrine du monothéisme, doctrine théologique qui, comme ses lecteurs instruits devaient le savoir, allait de pair avec les enseignements monothéistes que les adeptes du prophète Mahomet avait apporté en Chine plusieurs siècles plus tôt. Ce qui avait surpris l’auteur et, on pourrait le supposer, la quasi-totalité de ses lecteurs, était que ces Européens persistaient à nier avec indignation qu’ils étaient musulmans. Quelle était donc, voilà la question qui se posait, cette foi étrange à laquelle ces nouveaux venus en Chine adhéraient?

Pour Ai Tian, cependant, l’affaire était simple: si les gens de Matteo Ricci étaient vraiment convaincus qu’il n’y avait qu’un seul Dieu dans l’univers et si, comme ils le soutenaient, ils n’étaient pas musulmans, que pouvaient-ils être d’autre, pensa-t-il, que juifs? – c’est-à-dire juifs comme lui-même et comme le reste de la kehillah à laquelle il appartenait.
Et c’était une pensée exaltante, d’autant plus que ses conséquences pouvaient bien ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire des Juifs isolés de Kaifeng, dont les contacts avec les juifs non chinois avaient été totalement coupés depuis plusieurs générations.
Bref, le voyage projeté d’Ai à Pékin lui donnerait l’occasion de rechercher les Juifs européens qui s’y étaient installés, de leur parler de sa propre communauté, de découvrir ce qui arrivait aux Juifs dans le reste du monde, et peut-être même de renouer les liens qui avaient longtemps lié les Juifs de Kaifeng à leurs coreligionnaires en Europe et dans le monde non chinois.

C’est ainsi qu’Ai Tian, arrivé à Pékin, se dirigea vers ce qu’il pensait être une synagogue, mais était en réalité l’église que les jésuites avaient récemment établie dans la ville. Vêtu de ses imposantes robes mandarines et ayant l’air aussi chinois que tous les membres de sa communauté devaient l’être à ce moment-là, il se présenta à Matteo Ricci, qu’il considérait comme un rabbin, en tant que coreligionnaire du lointain Kaifeng.
C’était, comme on peut aisément le comprendre, une introduction qui laissa Ricci stupéfait. Depuis deux décennies, il cherchait vainement les descendants des diverses communautés chrétiennes qui existaient en Chine un millier d’années auparavant, et maintenant, enfin, il était là, face à face avec l’un d’eux. Il était exalté.

Après quelques minutes de conversation excitante et exploratoire, le prêtre introduisit son invité dans la chapelle où, en célébration de la fête de Saint Jean-Baptiste, une peinture de Marie et de l’enfant Jésus avait été placée près de l’autel, avec une autre du jeune St. Jean. Ricci s’agenouilla avec révérence devant les deux représentations.
Ai, inspectant les peintures avec curiosité, eut tôt fait d’y reconnaître les figures de Rebecca, Jacob et Esau. Suivant courtoisement l’exemple de son hôte, il tomba aussi à genoux, faisant remarquer en même temps que, bien qu’il ne fût pas coutumier à son peuple de faire des génuflexions devant les images, il ne voyait personnellement aucune objection à rendre hommage à ses ancêtres. Puis, observant une peinture murale représentant les évangélistes Matthieu, Marc, Luc et Jean, il se demanda si ceux-ci n’étaient pas les quatre fils aînés de Jacob et demanda à Ricci, maintenant déconcerté, pourquoi l’artiste n’avait pas inclus les huit autres fils de Jacob dans son oeuvre.

À la fin, bien sûr, la question fut éclaircie, laissant Ricci sur le constat certes décevant mais tout de même exaltant que son visiteur n’était pas le chrétien chinois pour lequel il l’avait pris, mais plutôt – et plus étonnamment encore – un Juif chinois.
Ai, comme on pouvait s’y attendre, fut également étonné d’apprendre que son hôte appartenait à une foi appelée christianisme, mais il semble avoir conclu que bien que ce christianisme avait pris un vernis de coutumes et d’enseignements qui lui paraissaient étranges, il n’en était pas moins juif que la foi dans laquelle il avait été élevé à Kaifeng.

Il nous faut supposer qu’à son retour à Kaifeng, Ai avait transmis cette conclusion au rabbin de la synagogue de la ville, car à la réception d’une lettre de Ricci au début de 1608, le rabbin renvoya une réponse dans laquelle, tout en contestant l’affirmation de Ricci que le Messie était déjà arrivé, il percevait si peu de différences dans leurs positions théologiques respectives que, après avoir expliqué qu’il était âgé et infirme, il offrait de nommer le prêtre comme son successeur dans la fonction de grand rabbin de Kaifeng. Cependant, ajouta-t-il fermement, il y avait un obstacle considérable que Ricci devait absolument corriger avant qu’une telle nomination puisse être confirmée. Dit simplement, déclara-t-il, Ricci devrait promettre de renoncer, une fois pour toutes, à son addiction déplorable et scandaleusement non-rabbinique à la consommation de porc.

Ricci fit le récit de sa rencontre avec Ai et de sa correspondance avec le rabbin de Kaifeng dans ses lettres et dans le journal dans lequel il notait ses activités. Malheureusement, il ne nous donne aucune indication de sa réaction à l’offre de Rabbi Abishai de le nommer au poste de Grand-Rabbin de Chine.

Au cours des siècles qui suivirent, lentement mais inexorablement, la connaissance de l’hébreu diminua, de sorte que lorsque douze nouveaux rouleaux de la Torah furent rédigés au milieu du 17ème siècle, les fautes d’orthographe dans chacun d’eux se comptaient par centaines. Même les rabbins se rappelaient de moins en moins de la langue et de la foi ancestrale et, après la mort du dernier rabbin dans la première décennie du 19ème siècle, il n’y eut personne pour prendre sa place.
Pourtant, les rouleaux de la Torah furent conservés dans le bâtiment synagogal en décrépitude, où ils furent conservés comme objets de vénération, mais personne dans la congrégation n’était plus capable de les lire. Les Juifs de Kaifeng en vinrent à présenter un rouleau de la Torah sur le marché, ainsi qu’une pancarte offrant une récompense à tout passant qui pouvait le traduire pour eux. Mais cela s’avéra une tentative vaine.

Finalement, les services de culte furent abandonnés. Des familles juives démunies installèrent des abris délabrés sur le terrain de la synagogue et firent même pousser des choux dans leurs petites parcelles. En 1850-51, la pauvreté et l’ignorance étaient si répandues que les Juifs survivants vendirent six de leurs rouleaux de Torah et soixante-trois plus petits livres synagogaux aux émissaires de la « Société londonienne pour la promotion du christianisme parmi les Juifs » (aujourd’hui Mission de l’Église auprès des Juifs). Au cours des années suivantes, trois autres Torah et au moins deux petits manuscrits synagogaux furent également vendus. Vers 1860, la synagogue fut détruite et, un demi-siècle plus tard, le terrain lui-même fut cédé à des missionnaires canadiens.

Pourtant, pendant tout ce temps, un sentiment de loyauté tenace (bien mélangé avec le concept chinois de vénération ancestrale et peut-être un peu de nostalgie aussi) s’est maintenu parmi certains des descendants de l’ancienne communauté juive envers l’idée d’être juifs et à l’égard de leurs traditions oubliées. On trouve des expressions de cet attachement même aujourd’hui, de sorte qu’il n’est pas surprenant que dans deux recensements de peuples minoritaires chinois effectués au cours des dernières décennies, deux ou trois cents personnes ont jugé bon de s’inscrire comme Juifs. Récemment encore, alors que la Chine accorde plus de liberté à ses citoyens, les descendants juifs se réunissaient pour étudier leur histoire et leur culture, apprendre l’hébreu et célébrer ensemble.
Mais en 2015, les autorités chinoises réprimèrent la communauté juive de Kaifeng pour des raisons connues d’eux seuls. Ils fermèrent l’école juive, expulsèrent les enseignants étrangers, interdirent les rassemblements communautaires, abattirent tous les signes et repères historiques, fermèrent l’accès aux trois expositions du musée, scellèrent le puits sur l’ancien site de la synagogue et interdirent les visites de groupes de Juifs étrangers. Seule une petite observance familiale est encore autorisée et les visites individuelles ou familiales par des Juifs étrangers sont encore permises.

(Source: « The Jews of Kaifeng: Chinese Jews on the Banks of the Yellow River » Beth Hatefutsoth, 1984. et « The Sino-Judaic Institute »)