Ephéméride |Sholem Aleichem [13 Mai]

13 mai 1916

Sholem Naoumovich Rabinovich, dit Sholem Aleichem, s’éteint à New-York à l’âge de 57 ans. Sa dernière volonté: nous faire rire.

Le premier mai, Sholem Aleichem se plaignit de douleurs abdominales et se mit au lit. Les médecins ne pensaient pas que c’était si grave au début, juste un simple mal d’estomac.
Bientôt, sous l’impression qu’il souffrait d’un cancer de l’œsophage, la maladie dont son père était mort, et pensant qu’il avait atteint l’âge de cinquante-sept ans, âge auquel son père et son grand-père étaient morts – étant donné sa nature superstitieuse, cela jouait un rôle important – il commença à perdre l’envie de se battre, refusant de manger de la nourriture solide et affirmant à plusieurs reprises: « Je suis convoqué là-bas. »
Son humeur s’améliora brièvement quatre jours avant sa mort: il demanda des nouvelles de l’actualité et pria la famille et des amis de rassurer le « Varheit » qu’il ne les laisserait pas tomber, qu’il travaillait sur « Motl ». C’était un des avantages de son insomnie, plaisanta-t-il. Ses pensées ne le laissaient pas tranquilles tant qu’il ne les avaient pas couchées sur le papier.

Le lendemain, mercredi 10 mai, son état s’aggrava brusquement. Deux médecins furent appelés, et diagnostiquèrent un empoisonnement du sang et une urémie. Il demanda à ses parents et amis proches quelles salutations il fallait transmettre dans l’autre monde et écouta Yehoyesh lui lire les journaux quotidiens pour la dernière fois.

À partir du jeudi 11 mai, il ne put presque plus parler. Il gémissait juste quelques mots ici et là à propos de combien ça faisait mal, surtout à sa femme, Olga, s’accrochant à elle, sentant le contact de sa main. Terriblement assoiffé, il parlait à peine, montrant sa bouche d’un signe quand il voulait un verre d’eau. Sa famille était à son chevet, accompagnée d’une infirmière qu’il connaissait depuis des années, depuis cette première maladie à Baranovitch.
Il s’assit pendant un moment cet après-midi là, se rongeant les ongles comme il le faisait dans les affres de la création littéraire. Le dramaturge yiddish Dovid Pinski, venu lui rendre visite, ne put s’empêcher de se demander ce qu’il inventait, même alors.

La nuit suivante, le vendredi soir, un plus grand nombre de membres de la communauté littéraire yiddish vinrent rejoindre la famille, et la maison se remplit d’écrivains et d’amis. Le mot s’était répandu.
Un entretien avec le médecin indiqua qu’il restait très peu de temps, surtout, semblait-il, que Sholem Aleichem refusait de boire l’eau dont il avait besoin, signe qu’il avait à nouveau arrêté de se battre.

La dernière étape dura jusqu’aux petites heures du samedi matin. Sholem Aleichem murmurait de temps en temps, « Je veux m’asseoir, je veux m’asseoir. » Il se mordait toujours les ongles. Et il gesticulait faiblement comme s’il tenait un stylo, comme s’il écrivait encore. La famille, les soignants et Pinski se rassemblèrent autour du lit. Olga supplia son mari d’ouvrir les yeux. Numa, son dernier fils, lui rappela en larmes qu’il avait promis, promis qu’il vivrait.

Sholem Aleichem était au delà de toute possibilité de réponse maintenant. Après une heure ou deux de longues et pénibles respirations, il décéda. Son cœur s’arrêta, puis, après quelques instants, recommença encore à battre une heure ou deux.
L’heure de sa mort: 7h29 du matin le jour du shabbat, le 10 de Iyar, le 13 mai.
La maison fut bientôt remplie d’endeuillés de partout dans la ville.
Judah Magnes lut le testament de Sholem Aleichem à la foule assemblée. Submergé par l’émotion, il ne put achever la lecture et le dirigeant sioniste Shemarya Levin dut finir pour lui.

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Carnegie Hall était drapé de noir. C’était le trentième jour après la mort de Sholem Aleichem – son shloshim, dans le langage juif traditionnel – et deux mille cinq cents personnes se pressaient dans Carnegie Hall pour lui rendre hommage. L’auteur avait stipulé dans son testament qu’un certain pourcentage des revenus de la famille provenant de la vente de ses œuvres serait donné à un fonds pour les écrivains hébreux et yiddish dans le besoin, et le fonds populaire Sholem Aleichem serait le bénéficiaire de la soirée commémorative. (Les places les moins chères étaient vendus dix cents, mais finalement la demande obligea à ouvrir également les plus chères au grand public.)

Depuis la scène obscure, le portrait de Sholem Aleichem regardait le public derrière une rangée d’éminents orateurs. « Que mon nom soit mentionné par eux avec un rire plutôt que de ne pas être mentionné du tout », avait dicté l’auteur depuis l’au-delà de la tombe, et la soirée s’efforça d’imiter cette tournure d’esprit de transformer le deuil en gaieté.
En dépit d’une lugubre récitation de Yossele Rosenblatt et de sa chorale, l’écrivain yiddish Sholem Asch, célèbre dans le monde yiddish pour sa pièce scandaleuse « Dieu de vengeance », et qui allait bientôt devenir un écrivain à succès en anglais, réprimanda le public: « Nous prenons sa mort trop tristement … c’était un apôtre de la joie, et c’était son souhait que nous soyons joyeux. Si tout le monde était comme Sholem Aleichem, il n’y aurait pas de tristesse. »

Et tandis que les grandes figures de la littérature yiddish moderne en Amérique – Sholem Asch, le dramaturge Dovid Pinski, l’humoriste Moyshe Nadir, le poète Avrom Reyzen – se mirent à lire des extraits de l’œuvre de Sholem Aleichem, les vagues de rire roulèrent dans la salle caverneuse.

Dans ses remarques liminaires, Judah Magnes rappela à l’auditoire le voeux exprimé dans le testament de l’auteur décédé que, comme il l’écrivait, « le meilleur monument pour moi sera si mes œuvres sont lues et s’il se trouve parmi les classes plus aisées parmi les nôtres des mécènes qui publieront et distribueront mes œuvres en yiddish « – ou, comme le testament le précisait, « dans d’autres langues ».

(Source: Jeremy Dauber, The Worlds of Sholem Aleichem)

Rions donc avec Szimon Dzigan, Sholem Aleichem et son héros Menachem Mendl.

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