12 mai 1267

Une session spéciale du conseil municipal de Vienne décide d’obliger tous les Juifs à porter une coiffe en forme de cône, appelée « Pileus cornutus » en plus d’une insigne.

Ce ne sont pas les nazis du XXe siècle qui ont inventé le stigmate ethnique.
Le plus ancien témoignage de ce genre remonte à la première moitié du VIIe siècle, lorsque le calife Omar a décrété que tous les juifs et les chrétiens devraient porter un signe distinctif de couleurs identifiantes: une ceinture jaune pour les juifs, une ceinture bleue pour les chrétiens. Ce n’était que l’une des règles de la ségrégation et de la persécution résultant du soi-disant «Pacte d’Omar». Le principe appliqué par Omar était simple: si vous refusez d’obéir à l’Islam, vous devrez au moins obéir aux croyants de l’Islam.
Cet édit fut renouvelé en 850 par le calife al-Mutawakkil (847-861) et resta en vigueur pendant des siècles ensuite. Autour de l’an 900, le gouverneur islamique de Sicile ordonna à tous les Juifs de l’île de porter un insigne en forme d’âne (ou un singe), tandis qu’aux chrétiens fut alloué un insigne en forme de cochon.

En Europe, la stigmatisation ne fut d’abord pas appliquée pour des motifs ethniques ou religieux, mais pour marquer les esclaves, les condamnés ou les malades incurables (les lépreux, les fous, etc.).
L’esprit des croisades, cependant, fit ses dégats. Comme ils traversaient de nombreuses provinces inconnues, les croisés n’avaient pas le temps de chercher qui était d’une foi différente. Ils devaient avoir l’air différent, porter une marque. Comment auraient-ils pu savoir qui convertir, qui chasser du pays et qui tuer? Les premières formes de stigmatisation ethnique ou confessionnelle en Europe occidentale sont enregistrées partir du XIIe siècle. Cependant, ce sont seulement le pape Innocent III (qui initia la Cinquième Croisade) et le quatrième concile de Latran (Rome, 1215) qui « institutionnalisèrent » ce type de stigmatisation.
Sous diverses formes, elle devait perdurer en Europe occidentale jusqu’à la Révolution française. Prenant ce qu’il pouvait du Pacte d’Omar, tout en changeant ce qui devait être changé, le Concile de Latran adopta le canon 68 qui stipulait: « En tout temps et dans chaque province chrétienne, les Juifs et les Sarrasins, des deux sexes, seront marqués ».

Les provinces chrétiennes étaient libres de choisir la forme et la couleur de la marque du déshonneur. C’est surtout après le Concile d’Arles (1235), que le port d’une pièce ronde de drap jaune (rouelle française, rota latine) devinrent généralement la marque d’infamie pour les Juifs en France et en Italie.

Des miniatures datant de l’époque les montrent portant leur stigmate sur leur ceinture. Au début du quatorzième siècle, dans son livre « La Pratique » [de l’Inquisiteur], Bernard Gui (qui était basé à Toulouse) expliquait la forme de cette marque en affirmant qu’elle représentait le pain de l’Eucharistie dont les Juifs étaient ostensiblement profanateurs.
D’autres soutenaient que le stigmate était en forme de pièce de monnaie, afin de « rappeler l’argent avec lequel Judas fut acheté. »

Après que Louis IX (un autre croisé fervent, plus tard sanctifié pour son zèle chrétien) eût confisqué et brûlé vingt-quatre chariots emplis de volumes du Talmud sur la place de Grève à Paris en 1242, en 1269 un décret obligeant les Juifs vivant en France à porter la rouelle fut promulgué.
Ce fut le début de la fin pour les Juifs de ce pays. En 1306, Philippe le Bel les dépouilla et les expulsa. Les deuxième et troisième vagues d’expulsion de France suivirent en 1322 et 1394. L’une des principales directions suivies par les Juifs dans leur fuite de France fut vers le sud en Espagne et au Portugal où, plus ou moins depuis le début du XVe siècle, ils étaient forcé de porter le même genre de stigmates.

La croyance dominante dans la région à cette époque était toujours que les problèmes liés aux Juifs pouvaient être résolus par la conversion forcée. Avec la croix dans une main et l’épée dans l’autre, les inquisiteurs espagnols descendirent sur les quartiers juifs (juderias) aux cris de « Soyez baptisés ou mourez! » Certains Juifs choisirent le baptème; d’autres choisirent l’épée. Les autres furent expulsés d’Espagne en 1492 et du Portugal cinq ans plus tard.

Les miniatures anglaises du XIIIe siècle représentent des Juifs portant un stigmatisation: la tabula – une bande de tissu jaune taillée dans la forme classique de la table de la loi: deux rectangles contigus, avec des coins supérieurs arrondis. Cette fois c’était un emblème sacré du judaïsme qui fut converti en marque d’infamie. Dans ce cas aussi, l’injonction concernant la stigmatisation (commençant en 1217, sous le roi Henri III) était un presage de la persécution et de l’expulsion des Juifs. En effet, ils seront chassés d’Angleterre vers la fin de ce siècle, en 1290.

Dans les régions allemandes, ainsi que dans les régions voisines, la marque distinctive portée par les Juifs était un chapeau jaune pointu (vert en Pologne), parfois ressemblant à un entonnoir renversé, d’autres fois à un cône (allemand: Judenhut, latin: « pileus cornutus »). La trace la plus ancienne est une miniature de la Mère Supérieure Herrade von Landsberg dans Hortus Deliciarum (1175) représentant plusieurs Juifs portant le « pileus cornutus » et étant torturé par les diables dans les flammes de l’Enfer.

Le chapeau jaune pointu était un stigmate que l’Inquisition plaçait sur la tête des « incroyants » (sorcières, hérétiques et Juifs), chaque fois qu’ils étaient exposés en public, dans des processions honteuses, ou lorsqu’ils étaient exécutés par les flammes sur le bûcher. (Le chapeau pointu est resté jusqu’à ce jour un accessoire ostensible dans le costume de la « sorcière » dans les foires, carnavals, ou dans les dessins animés.

Dans les écoles anglo-américaines, le « dunce cap »(bonnet d’âne) vint stigmatiser les écoliers à la traine.

En plus de la « carocha » (chapeau en carton conique, peint avec des flammes et des têtes de diables, comme Le Sage l’a décrit en 1715 dans son roman Gil Blas, lors d’une scène de bûcher à Tolède), un autre signe d’infamie que les hérétiques étaient obligés de porter quand ils étaient soumis à cette forme de châtiment était le vêtement jaune que les inquisiteurs espagnols appelaient « sambenito », à cause de la ressemblance avec la robe portée par les moines bénédictins.
Après l’incinération publique des hérétiques, leurs vêtements stigmatisants (carochas et sambenitos) étaient exposés dans l’église paroissiale comme des trophées de la guerre menée par l’Inquisition contre l’hérésie.

De tels stigmates furent cependant portés, non seulement par les hérétiques et les sorcières, mais aussi par les Juifs qui étaient jugés par l’Inquisition.
Les estampes faites par Goya à la fin du XVIIIe siècle (comme celle de sa série Les Caprices intitulée «Por linage a Ebreos»), en témoignent de façon vivante.

Pour des raisons de sécurité, dans au XVe siècle, les mâles Juifs furent forcés de porter le disque de tissu jaune (rota) en plus du Judenhut.
Par un édit pontifical de 1257, les femmes juives étaient obligées de porter un voile avec deux bandes bleues (oralia), ou une coiffe à cornes (cornalia), ou des clochettes aux ourlets de leurs robes – un stigmate auditif, un peu comme les hochets porté par les lépreux.
Puisqu’ils étaient considérés comme une sorte de « lépreux spirituel », les Juifs devaient être marqués, et ainsi isolés, pour les empêcher de contaminer les chrétiens.
Accusés de causer des épidémies et des calamités, d’empoisonner les puits, de profaner l’Eucharistie et d’assassiner rituellement des enfants chrétiens, les Juifs furent forcés de porter les marques d’infamie afin que les Gentils puissent les éviter, les chasser ou les torturer dans les flammes des bûchers, pas seulement dans celles de l’enfer.

Après l’annexion de la Bucovine à l’Empire des Habsbourg en 1775, l’impératrice Marie-Thérèse prit des mesures drastiques pour « réduire le nombre de la population juive » dans cette région. Pour que les règlements discriminatoires soient appliqués, les Juifs devaient être facilement reconnaissables; ils furent donc stigmatisés: « Pour que les Juifs de Bucovine puissent se distinguer des autres habitants », la Commission impériale de Vienne stipula en 1780 qu ‘ »ils seront obligés de porter un ruban jaune de deux pouces sur le chapeau ou sur la casquette.

L’édit de la commission n’était pas une innovation à cette époque. En fait, il reproduisait une disposition similaire de « L’Edit contre les Juifs » publié à Rome en 1775 par le pape Pie VI. De toute évidence, alors, le vieux stigmate (le chapeau pointu jaune, ou Judenhut) que les Juifs portaient en Europe centrale au Moyen Age (son premier enregistrement datant de 1175) survécut six cents ans jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, puis sous sa forme simplifiée: un ruban jaune attaché à un chapeau ordinaire.

Il faut noter que le jaune restait la couleur typique des stigmates pour les Juifs, quelle que soit la forme qu’ils ont pu prendre au cours des siècles et à travers le continent.

Cependant, cet état de choses n’était pas destiné à durer. À cette époque, les Lumières battaient leur plein et l’Europe occidentale et centrale commençait à être hantée par le spectre de l’émancipation des Juifs. Déjà en 1778, l’historien hongrois J. Benkö remarquait qu’en Transylvanie, les juifs séfarades (Judaei Turcici) portaient des « vêtements turcs », tandis que les juifs ashkénazes (Judaei Germanici) portaient « des vêtements du même genre que les Allemands ou les Hongrois » et « Après 1780, la politique de l’empereur Joseph II s’écartait de celle de sa mère Marie-Thérèse. La nouvelle stratégie était que les Juifs de l’Empire des Habsbourg ne devraient plus être séparés mais, au contraire, assimilés. Sur la base de « L’Edit de Tolérance » publié par l’empereur, une nouvelle « Régulation Systématique du Statut du Peuple Juif » fut rédigée qui stipulait, entre autres, que « toutes les marques distinctives qui distinguaient les Juifs des autres devaient être abolies … selon les ordres de Sa Majesté. »

(Source: Andrei Osteanu: Inventing the Jew)