23 mai 1749

Mort à Vilna d’Abraham ben Abraham, né Comte Valentin Potocki, aristocrate polonais conduit au bûcher pour s’être converti au judaïsme. Vérité ou légende?

Il existe plusieurs versions de cette histoire, en particulier parmi les Juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie, qui connaissent et se réfèrent toujours à Potocki comme le Ger Tzedek («prosélyte juste») de Vilna.
Pratiquement toutes les sources juives s’accordent pour dire qu’il était un noble polonais qui se convertit au judaïsme et fut brûlé sur le bûcher par l’église catholique romaine à Vilna, le 23 mai 1749 (7 Sivan 5509, correspondant au deuxième jour de la fête juive de Chavouot dans la diaspora), parce qu’il avait renoncé au catholicisme et était devenu un juif pratiquant.

Des histoires orales multiples, soutenues par plusieurs versions imprimées du XIXe siècle et plus tard, provenant de nombreuses communautés juives au cours des 250 dernières années, servent de preuve de l’histoire de Potocki. Les traditions orales juives donnent beaucoup plus de détails sur la vie et la mort d’Avraham ben Avraham.

Il existe aussi un récit écrit contemporain datant de 1755, de Rabbi Yaakov Emden. ויקם עדות ביעקב דף כה, ב (Vayakam Edus b’yakov, 1755, p.25b).

« Il y a quelques années, il est arrivé à Vilna, la capitale de la Lituanie, qu’un grand prince de la famille Pototcki s’est converti. Ils l’ont capturé et l’ont emprisonné pendant plusieurs jours en pensant qu’ils pouvaient le ramener à leur religion. Il savait qu’il n’échapperait pas à de sévères tortures et à une mort cruelle s’il n’abjurait pas. Ils voulaient le sauver de la mort et de la punition qui l’attendaient s’il résistait. Il ne leur prêta aucune attention ni aux prières de sa mère, la comtesse. Il n’avait pas peur ou ne craignait pas de mourir dans toute l’angoisse amère qu’ils lui causée. Après avoir attendu pendant longtemps, ils essayèrent de le prendre par la douceur pour l’honneur de sa famille. Il ridiculisait toutes les tentations des prêtres qui venaient lui parler tous les jours parce qu’il était un personnage important. Il les méprisa et se moqua d’eux, et préféra la mort après une agonie longue et cruelle, à la vie temporaire de ce monde. Il accepta et souffrit tout par amour, et mourut en sanctifiant le nom de Dieu.
Qu’il repose en paix. »

On peut donner plusieurs explications à la rareté des sources sur l’histoire de ger tzedek. On peut supposer que la noble famille Pototcki, qui était une famille religieuse catholique polonaise, n’était pas heureuse que l’un de leurs fils ait fait défection au judaïsme. On disait que la famille Pototcki traitait généralement avec gentillesse les Juifs vivant sur ses terres. La mention de la conversion aurait été interprétée comme une provocation ouverte envers les maîtres de la région, ce qui n’aurait eu aucun résultat positif. En outre, la conversion d’un des Gentils de la haute société suscitait sans aucun doute un grand intérêt parmi la population, et son refus de retourner à leur foi leur causait un grand embarras … Néanmoins, les paroles des rabbins indiquent clairement qu’ il y avait des liens entre le Gaon de Vilna et le Ger Tzedek.

L’auteur polonais Józef Ignacy Kraszewski, reconnu comme l’une des plus anciennes sources vérifiées citant cette histoire, rapporte que le jeune Potocki et son ami Zaremba, qui partirent de Pologne pour étudier dans un séminaire à Paris, s’intéressèrent à un vieux juif qu’ils trouvèrent feuilletant un gros volume en entrant dans son magasin de vin. Ce Juif pourrait être leur propre compatriote, Menahem Man ben Aryeh Löb de Visun, qui fut torturé et exécuté à Vilna à l’âge de soixante-dix ans (3 juillet 1749).
Selon la tradition ce martyr juif fut très proche du Ger Tzedek, mais la crainte du censeur empêcha les écrivains de Russie de dire quelque chose d’explicite à ce sujet.
Ses enseignements et ses explications de l’Ancien Testament, auxquels ils étaient, en tant que catholiques romains, totalement étrangers, les impressionnèrent tellement qu’ils le persuadèrent de les instruire dans la langue hébraïque.
En six mois, ils acquirent la maîtrise de la langue biblique et une forte inclination pour le judaïsme.
Ils décidèrent d’aller à Amsterdam, qui était l’un des rares endroits en Europe à cette époque où un chrétien pouvait embrasser ouvertement le judaïsme. Mais Potocki alla d’abord à Rome, d’où, après s’être convaincu qu’il ne pouvait plus rester catholique, il se rendit à Amsterdam et embrassa l’alliance d’Abraham, en prenant le nom d’Avraham ben Avraham («Abraham, fils d’Abraham»; « fils d’Abraham » est le nom pris traditionnellement par un converti au judaïsme, car Abraham fut le premier à se convertir au judaïsme).

Les parents de Potocki eurent vent de son départ du séminaire de Paris et des rumeurs selon lesquelles il s’était converti au judaïsme, et commencèrent à le chercher. Potocki s’enfuit alors de France et se cacha dans une synagogue à Vilna, portant une longue barbe et des peyot comme les Perushim (Juifs pieux qui se sont séparés de la communauté pour apprendre et prier).
Lorsque le Gaon de Vilna apprit où il se trouvait, il lui conseilla de se cacher plutôt dans la petite ville d’Ilye (gouvernorat de Vilna). Là, un tailleur juif qui cousait des uniformes pour les bureaucrates polonais entendit des clients parler du fugitif et soupçonna que l’étranger dans la synagogue pouvait être lui. Plus tard, le fils de ce tailleur, qui aimait déranger les hommes qui étudiaient dans la synagogue, fut sévèrement réprimandé par Potocki. Certains disent que Potocki attrapa le garçon par l’oreille et le traîna jusqu’à la porte. Le tailleur le dénonça à l’évêque de Vilna et Potocki fut arrêté.

Les parents de Potocki lui rendirent visite en prison et le supplièrent de renoncer publiquement à son judaïsme, promettant de lui construire un château où il pourrait pratiquer sa religion en privé. Selon Rabbi Ben-Zion Alfes, le Maggid de Vilna, Potocki repoussa les prières de sa mère, en disant: « Je vous aime tendrement, mais j’aime encore plus la vérité ».

Après un long emprisonnement et un procès pour hérésie, Potocki fut condamné à être brûlé vif sur le bûcher. Après que le décret eut été rendu, le Gaon de Vilna envoya à Potocki un message offrant de le sauver en utilisant la Kabbale. Potocki refusa, préférant mourir « al kiddoush Hashem » et demanda au Gaon de Vilna quelle bénédiction il devait dire immédiatement avant sa mort. Le Gaon de Vilna répondit: « … M’kadesh es Shimcha be’rabbim » (Qui sanctifie Son nom en public) et envoya un émissaire pour l’entendre et répondre « Amen ». Sa mère usa de toute son influence pour lui obtenir un pardon, mais l’exécution fut avancée d’un jour afin qu’il ne puisse pas être délivré à temps.

Potocki fut exécuté à Vilna le deuxième jour de la fête juive de Chavouot. Il était dangereux pour tout Juif d’être témoin de l’exécution. Néanmoins, un juif, Leiser Zhiskes, qui n’avait pas de barbe, se rendit au milieu de la foule et réussit, en graissant la patte, à obtenir un peu des cendres du martyr, qui furent enterrées plus tard dans le cimetière juif.
Potocki marcha fièrement vers le site d’exécution, entonnant une chant qui fut plus tard chanté dans la yeshiva de Volozhin et également par Rabbi Isser Zalman Meltzer après Yom Kippour.
Selon certaines sources, le rabbin Alexandre Ziskind, auteur de Yesod VeShoresh HaAvodah, se tint près de Potocki et dit « Amen » à la bénédiction qu’il prononça avant sa mort.

Après l’exécution de Potocki, la ville qui avait fourni le bois de chauffage pour l’exécution brûla. Il y eut également un nombre inhabituel d’incendies à Vilna, et un bâtiment qui se trouvait en face du site d’exécution portait une tache noire provenant de la « fumée et les vapeurs de la combustion ». Aucune quantité de peinture ou de chaux ne parvenait à éliminer la tache, et finalement le bâtiment fut démoli.
Les autorités ne permirent pas qu’un monument soit érigé au-dessus des cendres de Potocki, mais un « arbre étrange » grandit sur le site. Ceux qui essayaient de couper l’arbre se blessaient mystérieusement.
Vers 1919, une tombe fut érigée sur les cendres et les Juifs vinrent y prier. Après la destruction du vieux cimetière de Vilna par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, un nouveau cimetière fut construit et le Gaon de Vilna fut enterré dans un nouvel « ohel ». Les cendres de Potocki furent ré-enterrées le long de la tombe du Gaon de Vilna, et un mémorial en pierre avec une inscription fut érigé sur le mur de l’ohel.

Zaremba, le compagnon de Potocki, retourna en Pologne plusieurs années avant lui, épousa la fille d’un grand seigneur et eut un fils. Il resta fidèle à sa promesse d’embrasser le judaïsme et emmena sa femme et son enfant à Amsterdam, où, après que son fils et lui aient été circoncis, sa femme se convertit aussi au judaïsme. Ils partirent ensuite en Terre d’Israël.

Selon la tradition juive, à la suite de la mort d’Avraham ben Avraham, le Gaon de Vilna crut que la constitution spirituelle du monde avait été modifiée de telle sorte qu’un Juif n’était plus obligé de se laver les mains le matin (netilat yadayim) à moins de quatre coudées de son lit, tel que cela est enseigné explicitement dans les codes de loi juive comme le Shulchan Aruch et d’autres travaux halakhiques. Au contraire, la maison entière d’un Juif serait considérée comme faisant quatre coudées pour cette mitsva.
Cette coutume, commencée à la mort d’Avraham ben Avraham, débuta avec le Vilna Gaon et devint plus tard la pratique de la yeshiva Slabodka en Europe, et est adoptée aujourd’hui par de nombreux rabbins israéliens importants qui suivent la tradition Slabodka.