Dimitar Pechev

Ephéméride | Dimitar Pechev [25 juin]

25 juin 1894

Naissance de Dimitar Pechev, le sauveur des Juifs bulgares.

En mars 1941, la Bulgarie fit alliance avec l’Allemagne nazie et reçut en récompense des parties de la Thrace grecque et de la Macédoine yougoslave, qui avaient toutes deux des populations juives.
Plusieurs mois plus tôt, le parlement bulgare avait promulgué la «loi pour la protection de la nation», suivie de plusieurs décrets raciaux contre ses citoyens juifs: restrictions diverses, travail forcé aux hommes juifs, port obligatoire de l’étoile jaune.
Malgré les protestations de diverses organisations civiques, la législation anti-juive fut adoptée au Parlement. Dimitar Pechev, le vice-président de la Sbranie – le Parlement bulgare – soutenait l’alliance de la Bulgarie avec l’Allemagne et soutenait la législation anti-juive. Pechev y acquiesça, parce qu’il pensait que le prix à payer pour les Juifs était justifié par ce que la Bulgarie devait y gagner.

Cependant quand, au début de 1943, la Bulgarie accéda aux demandes de l’Allemagne d’expulser les Juifs, Dimitar Pechev estima qu’il ne pouvait plus tolérer la politique de son gouvernement et décida d’agir.

En février 1943, la Bulgarie signa un accord avec l’Allemagne nazie pour la déportation de 20 000 Juifs vers les camps de la mort en Pologne. L’accord prévoyait la déportation des Juifs des territoires annexés, Thrace et Macédoine; le reste serait composé de Juifs dans diverses communautés bulgares.

Les Juifs des territoires annexés furent chassés de leurs foyers et rassemblés dans des camps. Certains furent détenus en Bulgarie même, en attendant leur déportation. Marko Peretz, l’un des rares survivants, a décrit leur rencontre avec les Juifs bulgares qui regardaient avec horreur: «Ils coururent vers les voies ferrées. Les deux groupes pleurèrent: « Nous reverrons-nous jamais? »

La communauté juive de Kyustendil, ville natale de Peshev, était destinée à être déportée. Des rumeurs sur les déportations planifiées filtrèrent et un rassemblement de Juifs et de non-juifs décida d’envoyer une délégation à Pechev à Sofia afin d’obtenir son aide. « Je n’avais aucun doute sur ce qui allait se passer, et ma conscience et la compréhension du sens réel des plans ne me permettaient plus de rester un spectateur », écrivit Pechev après la guerre, « j’ai décidé de faire tout ce que je pouvais pour empêcher les plans d’être mis en œuvre. »

En mars 1943, alors que les Juifs de Thrace et de Macédoine étaient rassemblés pour préparer la déportation à Treblinka, Pechev alla d’un dirigeant à l’autre pour tenter de renverser la décision de son gouvernement. Il demanda une rencontre avec le Premier ministre et alla voir le ministre de l’Intérieur. Le ministre de l’Intérieur mentit, niant qu’il y avait une intention d’expulser les Juifs, mais il informa immédiatement le Premier ministre que le programme n’était plus un secret.

Alors qu’un couvre-feu était imposé aux Juifs à Kyustendil et que le Premier ministre persistait à refuser de recevoir Peshev, ce dernier rédigea une lettre de protestation et demanda aux membres du Parlement de signer la pétition. Finalement, à cause de l’agitationintense, il fut décidé d’annuler la déportation des Juifs de Bulgarie même.
Dans le même temps, le Premier ministre décida de démettre Pechev. Il perdit son poste et devint un paria politique.

Ainsi, en un court laps de temps, grâce à Dimitar Pechev, aux quatre membres de la délégation de Kyustendil et à certains dirigeants de l’Église, 48 000 Juifs bulgares furent sauvés de la destruction.

La communauté juive de Bulgarie souffrit de la persécution jusqu’à la fin de la guerre, mais la communauté dans son intégralité fut sauvée de la déportation vers les camps de la mort.

Plus de 11 000 Juifs de Thrace et de Macédoine furent déportés à Treblinka, où ils furent assassinés. Ces communautés furent presque totalement détruites – seules, quelques centaines de personnes survécurent.

En 1944, les communistes prirent le pouvoir en Bulgarie. Pechev fut alors accusé par un tribunal populaire de collaboration avec les Allemands, d’antisémitisme, d’anticommunisme et même de corruption par les Juifs en échange de l’arrêt de la déportation.
Cependant, une délégation juive vint plaider en sa faveur, et Pechev fut condamné à « seulement » 15 ans de prison, puis libéré un an après.

Oublié, il reçut néanmoins en janvier 1973 le titre de « Juste parmi les nations » qui lui fut décerné par le Mémorial de Yad Vashem.
Il mourut un mois après à Sofia dans la misère. Il a été reconnu depuis par la Bulgarie comme un homme ayant accompli un grand service en faveur de l’humanité.

Ephéméride |Ústí nad Orlicí [24 Juin]

24 juin 1884

Naissance à Ústí nad Orlicí, (aujourd’hui en République tchèque) de Fritz Löhner-Beda, de son vrai nom Bedřich Löwy, écrivain, parolier et librettiste autrichien, auteur de la Marche de Buchenwald.

Fritz Löhner-Beda est né le 24 juin 1883 dans une famille juive de Bohème du nom de Löwy. Son père emmene la famille à Vienne quand Fritz est encore enfant, et change le nom de famille en Löhner. Contrairement à beaucoup de ses camarades juifs à Vienne, Löhner-Beda est fier de son héritage juif et critique la tendance à la conversion parmi les Juifs de la classe moyenne.

Mais dès son adolescence, son plus grand amour est réservé à l’écriture et au monde du divertissement. Il publie des poèmes et des histoires sous le pseudonyme «Beda», un surnom dérivé d’un diminutif tchèque de son prénom Friedrich. (Certaines de ses oeuvres ont été publiés sous le nom de «Löhner», d’autres sous le nom de «Beda», et encore plus sous le nom de Löhner-Beda ou Beda-Löhner).

Poète et essayiste à succès, il publie dans des magazines, des journaux et des recueils de poésie. Il compose également de nombreuses chansons à succès et collabore avec des compositeurs d’opérettes.

En 1929, Löhner-Beda co-écrit le livret du « Land des Lächelns » (Le pays du sourire) de Franz Lehár, qui reste encore aujourd’hui une des opérettes les plus jouées, et qui confirme sa réputation d’un des auteurs de chansons les plus populaires de son temps.

Bien qu’il ait espéré que le succès de « Land des Lächelns » lui assurerait sa liberté, cela ne devait pas être.
Peu de temps après l’annexion de l’Autriche en mars 1938, Löhner-Beda, qui avait publiquement critiqué le régime nazi, est arrêté. Il est emmené à Dachau, et plus tard transféré à Buchenwald, où il co-écrit la «Buchenwaldlied» (le chant de Buchenwald).

« À la fin de 1938, le commandant du camp, Rödl, déclara: «Tous les autres camps ont une chanson, nous devons aussi avoir une chanson de Buchenwald. Celui qui en composera une, recevra 10 Marks »
Beaucoup de projets furent soumis par des « poètes » et des « compositeurs », mais ils ne collaient pas ou n’étaient pas approuvés par les chefs SS.
Seule la chanson, qui fut alors déclarée officiellement « hymne de Buchenwald », prévalut, parce que le Kapo du bureau de poste du camp, possèdait les relations nécessaires dans la SS. Le dit Kapo se présenta comme l’auteur des paroles et de la mélodie de la chanson. En réalité, la chanson avait été composée par deux détenus juifs autrichiens: le texte était de Löhner-Beda, la musique de Leopoldi, un chanteur de cabaret viennois.
La chanson devaient être répétée dans les blocs pendant le temps libre, jusqu’au jour où, après l’appel du soir – par un jour de la fin Décembre 1938 très froid et enneigé – ordre fut donné de: « chanter la chanson de Buchenwald! »
Bien sûr, cela ne pouvait pas marcher dès la première fois (11000 prisonniers étaient présents à l’appel).
Furieux, un Rödel puant l’alcool donne l’ordre d’arrêter et que chaque bloc sur le carré d’appel s’exerce jusqu’à ce que la chanson soit au point.
On peut imaginer quel concert infernal commença sur la place. Quand Rödl se rendit compte que ça ne marchait pas, il fit chanter ensemble strophe par strophe et répéter encore et encore.
C’est seulement après que le camp tout entier soit resté debout dans le froid le plus glacial pendant environ quatre heures, qu’il donna l’ordre de partir. Mais alors que chaque bloc faisait demi-tour et s’en retournait simplement au camp d’habitude, c’était différent cette fois. Par rangées de dix, chaque bloc devait défiler devant Rödl et d’autres chefs SS ivres en marchant d’un pas vigoureux et en chantant la chanson de Buchenwald. Malheur au bloc, qui n’était pas exactement aligné ou dont le chant n’était pas tout à fait conforme au souhait de Rödl!
Il devait s’en retourner et marcher à nouveau. Finalement, vers 10 heures du soir, nous sommes affamés et gelés sur nos pâtés de maisons. Cette scène dans l’hiver le plus profond, quand les gens affamés et glacés chantaient dans la lumière brillante des phares dans la neige blanche profonde et brillante sur la place d’appel, rappeler de façon indélébile chaque participant. »
(Témoignage de Stefan Heymann, ancien prisonnier, rédigé en 1945)

Voici le texte original…

Das Buchenwaldlied

Wenn der Tag erwacht, eh’ die Sonne lacht,
die Kolonnen ziehn zu des Tages Mühn
hinein in den grauenden Morgen.
Und der Wald ist schwarz und der Himmel rot,
und wir tragen im Brotsack ein Stückchen Brot
und im Herzen, im Herzen die Sorgen.

O Buchenwald, ich kann dich nicht vergessen,
weil du mein Schicksal bist.
Wer dich verließ, der kann es erst ermessen.
wie wundervoll die Freiheit ist!
O Buchenwald, wir jammern nicht und klagen,
und was auch unser Schicksal sei,
wir wollen ja zum Leben sagen,
denn einmal kommt der Tag: dann sind wir frei!

Und das Blut ist heiß und das Mädel fern,
und der Wind singt leis, und ich hab’ sie so gern,
wenn treu sie, ja treu sie nur bliebe!
Und die Steine sind hart, aber fest unser Tritt,
und wir tragen die Picken und Spaten mit
und im Herzen, im Herzen die Liebe.

O Buchenwald, ich kann …
Und die Nacht ist so kurz, und der Tag ist so lang,
doch ein Lied erklingt, das die Heimat sang.
Wir lassen den Mut uns nicht rauben.
Halte Schritt, Kamerad, und verlier nicht den Mut,
den wir tragen den Willen zum Leben im Blut
und im Herzen, im Herzen den Glauben.

O Buchenwald, ich kann …

… et une traduction en français.

La chanson de Buchenwald

Quand le jour se lève, avant que le soleil ne rie,
les colonnes s’en vont vers les travaux du jour
dans le matin gris.
Et la forêt est noire et le ciel est rouge,
et dans le sac à, pain, nous portons un morceau de pain
et dans le coeur, dans le coeur, des soucis.

O Buchenwald, je ne peux t’oublier,
car tu es mon destin.
Celui qui t’a quitté peut seul mesurer
combien merveilleuse est liberté!
O Buchenwald, nous ne nous lamentons ni ne nous plaignons
et quel que soit notre destin,
nous voulons dire oui à la vie,
car il viendra un jour, le jour: alors nous serons libres!

Et le sang est chaud et la jeune fille est loin,
et le vent est doux et je l’aime tellement,
si elle est fidèle, oui, qu’elle reste seulement fidèle!
Et les pierres sont dures, mais fermes est notre pas,
et nous emportons les pics et les pioches
et dans le coeur, dans le coeur, l’amour.

O Buchenwald, je peux …
Et la nuit est si courte, et le jour est si long
pourtant une chanson résonne qui chante la patrie.
Nous ne laissons pas le courage nous dérober.
Garde le pas, camarade, et ne perd pas courage,
nous portons la volonté de vivre dans le sang
et dans le coeur, dans le coeur, la foi.

O Buchenwald, je peux …

Löhner-Beda et son camarade Fritz Grünbaum étaient également des interprètes occasionnels lors de rassemblements informels, et les couplets et chants du premier étaient fréquemment joués dans des spectacles au camp.
Par un amer caprice du destin, c’est lors de l’internement de Löhner-Beda qu’une représentation de gala du « Land des Laechelns » se tint à Vienne en présence d’éminents dignitaires nazis.
Bien que conscient du sort de son collaborateur, Lehár resta silencieux. Malgré son énorme popularité auprès de Hitler, Lehár lui-même était dans une situation précaire, car il était marié à une femme juive. Néanmoins l’abandon de son ancien ami est particulièrement tragique: le conseiller culturel viennois Viktor Matejka, qui connaissait les deux hommes, estimait que «Löhner devait mourir car Lehár l’avait oublié».

Löhner-Beda fut transporté à Auschwitz en 1942 et mourut le 4 décembre. Plus de deux ans après sa mort, cependant, sa musique retentit triomphalement lorsque des soldats américains libérèrent Buchenwald, et que les prisonniers survivants chantèrent pour la première fois sa «Buchenwaldlied» en hommes libres.

 

 

Le rapt d'Edgardo Mortara peint en 1862 par le peintre Moritz-Daniel Oppenheim

Ephéméride |L’affaire Mortara [23 Juin]

23 juin 1858

Début de l’affaire Mortara

Ce fut un scandale international. Ce sera le sujet du prochain film de Steven Spielberg (sortie prévue en 2019).

Tout commence dans les années 1850. À cette époque, Bologne est la deuxième ville des États pontificaux, noms donnés à la partie centrale de l’Italie quand celle-ci se trouvait sous le gouvernement des papes. Bien que de nombreux Italiens appellent au changement, la ville demeure propriété de l’Église. Comptant quelques 200 membres, la petite communauté juive de Bologne est la cible d’un antisémitisme virulent. Soucieuse de faire profil bas, elle n’a ni rabbin communautaire ni synagogue.

Momolo et Marianna Mortara vivent au centre-ville et emploient plusieurs adolescents du quartier pour assurer l’entretien de leur logis et s’occuper de leurs enfants. En 1853, leur gouvernante est une jeune fille de 14 ans appelée Anna Morisi. Elle s’est installée chez eux quelques mois avant la naissance de leur fils Edgardo.

Anna Morisi se prend d’affection pour le nourrisson juif. Quand, à l’âge d’un an, celui-ci contracte une grave maladie, l’adolescente confie à l’épicier du quartier que son protégé est un bel enfant et qu’elle serait terriblement triste de le voir mourir. Le commerçant lui suggère de baptiser l’enfant dans l’espoir que ceci l’aidera à recouvrer la santé.

La jeune nounou ne connait pas la marche à suivre, mais elle improvise un sacrement de son cru en jetant un verre d’eau sur l’enfant puis en récitant quelques prières qu’elle ne tarde pas à oublier. « Je pensais que mon geste n’aurait aucune incidence puisque je l’avais fait sans vraiment savoir ce que je faisais », affirmera-t-elle plus tard.

Mais quelques années plus tard, Morisi raconte à une amie le baptême improvisé qu’elle a pratiqué sur le petit enfant juif dont elle prenait soin autrefois. La rumeur se répand, jusqu’à parvenir aux oreilles des autorités cléricales. Bientôt, la jeune fille est convoquée chez l’Inquisiteur officiel et soumise à un interrogatoire.

La réaction de l’Église ne se fait pas attendre. Dans la nuit du 23 juin 1858, la police pontificale fait une perquisition dans la demeure des Mortara et exige de voir tous leurs enfants. Terrifié, les parents réveillent leurs enfants endormis. Bientôt, sept enfants exténués sont alignés face à la police : Ernesta et Erminia, des jumelles de 11 ans, August âgé de 10 ans, Arnoldo âgé de neuf ans, Edgardo âgé de 6 ans, Ercole âgée de 4 ans, et leur bébé, Imelda.

«Votre fils Edgardo a été secrètement baptisé et j’ai reçu l’ordre de l’emmener avec moi», annonce le chef-policier.

Éclatant en sanglots, Momolo et Marianna supplient les policiers d’épargner leur fils. Un voisin juif qui, alerté par l’agitation nocturne a accouru chez les Mortara, témoigne : «J’ai vu une maman éperdue de douleur, le visage ruisselant de larmes, et un père qui s’arrachait les cheveux, tandis que leurs enfants agenouillés suppliaient les policiers d’avoir pitié d’eux. C’est une scène si poignante que je suis incapable de la décrire.»

Alors que la terrible nouvelle se répand dans le quartier, les habitants juifs locaux accompagnés de quelques membres de la garde pontificale interviennent auprès de l’Inquisiteur local pour tenter de le faire changer d’avis. Après 24 heures d’incertitude, la réponse arrive : parce qu’il a été baptisé, Edgard Mortara est désormais un chrétien à part entière. Et en tant que tel, il ne peut en aucun cas être élevé par des Juifs. Le lendemain, le 24 juin 1858, le garçonnet est définitivement arraché aux bras de sa mère.

Edgardo est conduit à Rome. Mais son enlèvement suscite trop de remous. Soucieux de parer aux critiques, les autorités cléricales publient une version officielle du départ d’Edgardo: à leurs dires, juste après avoir été séparé de ses parents, l’enfant est devenu un fervent catholique, et a insisté pour visiter plusieurs églises en chemin vers Rome. En réalité, et comme le racontera plus tard Edgardo, il réclame ses parents en sanglotant. (On lui raconte, ce qui est faux, que ses parents l’attendent à Rome.) Et quand il demande qu’on lui rende la petite mezouza en pendentif qu’il porte autour du cou, on lui donne à la place un crucifix.

À Rome, Edgardo est élevé à la Maison des Catéchumènes, où vivent les nouveaux convertis au catholicisme, parmi eux plusieurs Juifs qui y ont été conduits de force. Au milieu des années 1800, il est illégal pour les Juifs de s’approcher du bâtiment ou de communiquer avec ses résidents. Il arrive d’ailleurs qu’un Juif se fasse arrêter pour le seul crime d’avoir jeté un coup d’œil par une fenêtre. Les parents d’Edgardo se rendent à Rome et après de nombreux mois de supplications, on leur accorde l’autorisation de rendre une brève visite à leur fils. Edgardo confie à sa mère qu’il continue à réciter la prière du Shema chaque soir.

Le pape Pie IX s’intéresse personnellement au sort d’Edgardo Mortara. Malgré une pression internationale grandissante contre l’enlèvement, le pape se considère comme le «nouveau» père d’Edgardo et refuse de le restituer à ses parents, ni même de le laisser entretenir des contacts avec eux. À l’âge de 13 ans, et après sept ans de cours de catéchisme intensifs , Edgardo s’ajoute le nom de Pie, en l’honneur du Pape. À sa majorité, Edgardo Pie est ordonné prêtre catholique.

En 1878, Marianna Mortara reprend contact avec son fils, après plusieurs années où on lui a interdit de lui rendre visite. Elle le trouve transformé. Désormais, le jeune homme désire ardemment convertir les Juifs, et plus particulièrement sa famille, au catholicisme. Quand sa mère décède en 1890, la presse italienne publie des reportages sensationnels sur sa prétendue conversion au catholicisme, laquelle aurait été effectuée sur l’insistance de son illustre fils prêtre. Mais au lieu d’entretenir ce mythe, Edgardo prend la peine de révéler la vérité au grand jour : «J’ai toujours ardemment désiré que ma mère embrasse la foi catholique et j’ai essayé à maintes reprises de l’en convaincre. Néanmoins, elle ne l’a jamais fait, et bien que je me sois tenu à ses côtés pendant son ultime maladie, aux côtés de mes frères et sœurs, elle n’a jamais manifesté le moindre signe de conversion.»

Edgardo est resté en contact avec sa famille. Son petit neveu Gustavo Latis a confié en 2014 au « Times of Israel « que pendant plus d’un siècle, un portrait d’Edgardo est resté accroché sur les murs de sa maison avec la dédicace: «Ma mère bénie et bien-aimée ! Puisse Dieu te garder heureuse entourée de l’affection de ton fils bien-aimé Pio-Edgardo, qui t’aime énormément. Venise 15/XI/81».

La tragédie de la famille Mortara devient bientôt une «affaire» internationale, mais ne parvient jamais devant un tribunal impartial. Les Mortara accumulent les preuves de vices de forme et de machination, font d’innombrables tentatives pour rejoindre et récupérer leur fils, reçoivent des appuis de nombreux pays d’Europe :
– des princes et des souverains catholiques, le comte Cavour, Napoléon III, François-Joseph d’Autriche écrivent personnellement au pape, lui recommandant de ne pas défier l’Europe ;
– Guillaume Ier, roi de Prusse, regrette auprès d’une association juive de ne pouvoir intervenir de crainte qu’une intercession protestante soit mal interprétée ;
– la congrégation juive de Sardaigne invoque l’aide de divers gouvernements ;
– de nombreux rabbins allemands conduits par Ludwig Philippson envoient une pétition au pape ;
– les Juifs anglais tiennent des meetings, et Sir Moses Montefiore porte à Rome leur pétition au pape pour la libération de l’enfant ;
– l’Alliance protestante ;
– la Société de la Réforme écossaise ;
– l’Alliance chrétienne universelle.
Rien ne vient infléchir la décision de Rome qui, au contraire, multiplie les obstacles et les fins de non recevoir. Cette position jugée anachronique isole les Etats Pontificaux et expliquera en partie l’absence de réaction des États catholiques lors de leur annexion par l’Italie.

La création de l’Alliance israélite universelle, en 1860, sera en partie liée à l’affaire Mortara. L’AIU participera également aux tentatives pour faire rendre le jeune Mortara à sa famille.

Edgardo Mortara décède le 11 mars 1940.
Un grand nombre des proches d’Edgardo ont péri au cours de la Shoah. S’il n’était pas décédé le 11 mars 1940 à l’âge de 88 ans, à l’abbaye du Bouhay, à Bressoux, près de Liège, quelques mois avant l’invasion allemande, Edgardo aurait sans doute pu constater que sa conversion au catholicisme n’aurait pas suffi à l’épargner et il aurait peut-être été déporté lui aussi

Gaston Crémieux et le rabbin Vidal le jour de l’exécution, au pharo, le 30 novembre 1871 (Musée du vieux Marseille)

Ephéméride|Gaston Crémieux [22 Juin]

22 juin 1836

Naissance à Nîmes de Gaston Crémieux, communard de Marseille.

Gaston Crémieux (aucun lien de parenté avec son homonyme, Adolphe Crémieux) est né à Nîmes le 22 juin 1836, issu d’une famille juive du Comtat Venaissin. Son père est marchand d’indiennes (tissus aux motifs indiens). Après l’école primaire, il entre au lycée de Nîmes où il est un excellent élève. Il obtient son baccalauréat le 19 août 1853. Il veut être avocat et désire faire ses études à Paris. En octobre 1854, il est inscrit à la Faculté de Droit. Mais au bout d’une année, ses maigres ressources le contraignent à revenir à Nîmes ; il trouve un emploi comme deuxième clerc chez un avoué, épargnant ainsi des sacrifices pécuniaires à ses parents.

Au bout de quelques mois, il trouve un emploi chez un avoué à Paris ; malheureusement, son salaire est insuffisant pour lui assurer une existence même modeste et il retourne à Nîmes en janvier 1856 et s’inscrit à la Faculté d’Aix en Provence. Il obtient sa licence en droit le 25 novembre 1856. Gaston Crémieux est exempté du service miliaire en raison de sa situation de famille. Il était l’aîné d’une famille nombreuse.
Il s’inscrit alors au Barreau de la cour d’appel de Nîmes.
Il est commis d’office pour les personnes disposant de peu de revenus ; ses collègues le surnomment « l’avocat des pauvres ».
Il obtient des succès plus marquants dans le journalisme littéraire. Il s’intéresse aussi à la politique ; marqué par la répression de juin 1848, il est devenu un ardent républicain, défenseur de la liberté de pensée et combattant de la lutte contre l’intolérance.
Vers la fin de l’année 1857, Gaston Crémieux et un groupe d’amis fondent l’Avenir, un journal littéraire ; quatre membres de la rédaction, dont Gaston Crémieux, sont surveillés par la police qui émet cet avis : « ces quatre individus professent les idées socialistes les plus avancées et, malgré leur réserve, ils demeurent dangereux au point de vue politique ».

Le 14 février 1858 l’Avenir cesse de paraître, les républicains sont victimes de la répression du gouvernement de Napoléon III.
En 1862, Crémieux quitte Nîmes pour rejoindre Marseille. . En 1864, il est admis par la loge marseillaise « La Réunion des Amis choisis » du Grand Orient de France. Gaston Crémieux considère Robespierre comme le chef d’État idéal. Entre les deux hommes les ressemblances sont profondes, mais présentent parfois des nuances : pour Robespierre « l’Être suprême et l’immortalité de l’âme » sont des compromis politiques nécessaires pour sceller la réconciliation de tous les Français. Chez Gaston Crémieux, l’approbation du culte républicain est en accord avec un déisme rigoureux et sincère.

Ardent défenseur de la liberté de pensée, il combat sans cesse l’intolérance des intégristes de tous bords. Le 25 septembre 1864, il épouse Noémie Molina, de confession juive. De cette union, naîtront trois enfants. Gaston avait choisi de nommer son dernier fils Robespierre en souvenir de cet homme d’État symbolisant à ses yeux le révolutionnaire incorruptible par excellence. Gaston est heureux, il adore sa femme et ses enfants.

Gaston Crémieux est très sensible à la grande misère des ouvriers marseillais. Il réagit vivement contre la perversité des mœurs qui en résulte. Dans le mémoire qu’il rédige en 1867, pour la classe ouvrière de Marseille, il demande au préfet des Bouches-du-Rhône de prendre des mesures urgentes pour mettre fin à cette situation déplorable. Il préconise la création d’un syndicat prenant la défense des intérêts des travailleurs.

Il s’intéresse particulièrement au développement de l’enseignement laïc, facteur de l’émancipation de la classe ouvrière. Le 31 mars 1865, il lance le projet de création d’écoles pour les enfants défavorisés. Le 6 août 1866, des cours du soir gratuits sont ouverts aux adultes. En 1867, il est élu vénérable maître de la loge de la Réunion des Amis choisis.

En 1868, le 13 juillet, est constituée l’association phocéenne de l’Enseignement, de l’Instruction et de l’Education des deux sexes. Crémieux est l’un des membres fondateurs. En 1869, il soutient activement la campagne électorale de Gambetta à Marseille.

Le 28 juillet 1869, pour le soixante-quinzième anniversaire de la mort de Robespierre, Gaston Crémieux écrit un monologue « Robespierre, le 21 janvier 1793 » dédié à Léon Gambetta et Alphonse Esquiros. Il leur fait part de son intention d’écrire un drame sur le Neuf Thermidor et la mort de Robespierre. Il mettra ce projet à exécution peu de temps avant sa mort. Il mène également une activité sociale intense en tant que fondateur de coopératives et de chambres syndicales.

Le 19 juillet 1870, la guerre contra la Prusse est déclarée. Les défaites de l’armée de Napoléon III à Forbach et Froeschwiller ont provoqué la colère des Marseillais. Des manifestations ont lieu à la préfecture et à la mairie. Les insurgés doivent rapidement capituler.

Le 27 août 1870, le 1er Conseil de guerre condamne quatorze insurgés. Gaston Crémieux qui a pris part au soulèvement sera condamné à deux ans de prison mais la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, va le délivrer de sa peine. Le 11 septembre, il va participer à la formation de la Ligue du Midi dont le programme est radical : séparation absolue des Églises et de l’État, révocation immédiate de tous les maires nommés par et sous l’Empire, nomination des juges par voie électorale, liberté absolue de la presse, etc..

Le 2 novembre, proclamation à Marseille de la Commune révolutionnaire. Gustave Cluseret est nommé Commandant de la Garde Nationale et général en chef des troupes de la Ligue du Midi. Le poète Clovis Hugues est à la tête de la Légion urbaine. Le citoyen Esquiros dirige la commission municipale révolutionnaire. Gaston Crémieux, qui tenait des meetings au nom de la Ligue du Midi dans la Drôme et l’Isère, écrit de Grenoble à Alphonse Esquiros, le 2 novembre, une lettre portant le cachet de l’Association internationale des travailleurs, pour s’étonner qu’Esquiros veuille donner sa démission.

Crémieux n’a donc pas pris part directement aux journées révolutionnaires. Le 31 janvier 1871, c’est la fin de la guerre entre la France et la Prusse. Le 13 février, l’Assemblée nationale s’installe à Bordeaux dans le grand théâtre. Gaston Crémieux assiste à la séance du haut des tribunes. Garibaldi veut parler pour résilier le mandat dont Paris l’a honoré. Il est malade et veut conserver sa nationalité. Des hurlements couvrent sa voix. Alors, des tribunes, Gaston Crémieux s’écrie : « Majorité rurale, honte de la France ». Les tribunes applaudissent, mais la majorité réactionnaire n’oubliera pas l’intervention de Crémieux et ce sera un élément important dans sa condamnation à mort.

Le 18 mars, la tentative de Thiers pour s’emparer des canons des Parisiens échoue. La Commune de Paris est instaurée. Le 22 mars, dans la salle de l’Eldorado à Marseille, Gaston Crémieux fait un discours pour appeler les habitants de la cité phocéenne à soutenir Paris contre Versailles. Le 23 mars, les Marseillais favorables aux insurgés de Paris envahissent la Préfecture. Une commission départementale est constituée dont Crémieux sera le président.

Du balcon de l’édifice départemental, il déclare que Marseille soutiendra le gouvernement républicain qui siège dans la capitale. Il demande à la population de maintenir l’ordre dans la cité. Il prêche la conciliation mais affirme que la commission départementale restera en poste jusqu’à ce que la lutte entre Paris et Versailles soit terminée.

Le 27 mars, trois délégués de la Commune de Paris sont envoyés à Marseille pour consolider le mouvement insurrectionnel.
Les divergences entre le Conseil municipal et la Commission départementale affaiblissent l’action et le pouvoir de la Commune de Marseille. Le manque de cohérence dans la direction des opérations militaires déroute les révolutionnaires. Le 28 mars, le général Espivent, partisan de Versailles, déclare le département des Bouches-du-Rhône en état de siège. Le 31 mars, la Commission départementale dissout le Conseil municipal et annonce des élections pour le 5 avril. Le 3 avril, la Commission départementale réduit le montant des loyers. Dans la matinée du 4 avril, les chasseurs de Vincennes et les marins de deux navires de guerres amarrés dans le port, tirent sur la Garde nationale et les garibaldiens, ils attaquent la Préfecture.

Les canons installés sur les hauteurs de Notre-Dame-de-la-Garde pilonnent la ville. Ceux des deux navires de guerre sont braqués sur la cité. La Préfecture a été bombardée pendant sept heures. Les insurgés doivent se rendre et le matin du 5 avril à 7 heures, le calme est revenu.

Dans la soirée du 7 avril, Gaston Crémieux est arrêté chez le gardien du cimetière juif où il s’était réfugié. II est incarcéré au Fort Saint-Nicolas.
Le procès des insurgés de la Commune de Marseille débute le 12 juin 1871 devant le conseil de guerre présidé par le lieutenant-colonel Thomassin.

Le premier accusé est Gaston Crémieux. Le point de départ de l’accusation, ce sont les paroles qu’il a prononcées à la séance de « l’Eldorado » le soir du 22 mars. Il répond : « Je n’ai prononcé que des paroles de paix et de conciliation, appelant les uns et les autres à la modération ». Le magistrat lui reproche sa présence à la Préfecture. Il riposte : « Ce n’est pas par ambition que je suis resté à la Préfecture, c’est uniquement par conviction ».

Le 28 juin, le colonel Thomassin clôt les débats. Les accusés sont transférés au Fort Saint-Nicolas. Le greffier leur donne lecture de la sentence : Crémieux, Pélissier et Etienne (portefaix, membre de la Commission départementale) sont condamnés à mort. Le 7 juillet à trois heures du matin, les prisonniers sont conduits à la prison Saint-Pierre. Le statut de prisonnier politique leur a été accordé, les réclamations formulées en raison des mauvaises conditions d’hygiène de leur détention ont été prises en considération, le fait est assez rare pour mériter d’être signalé.

Au parloir, Noémie lui fait part de son séjour de cinq jours à Paris. Adolphe Crémieux (Garde des sceaux du gouvernement de la défense nationale) est venu l’attendre à la gare. Il fera tout son possible pour la libération de Gaston.

Le 26 juillet, Adolphe Crémieux envoie un télégramme à Noémie pour l’inviter à se rendre à nouveau à Paris au sujet de son mari et de démarches à accomplir. Mais le 15 septembre, la Cour de cassation rejette tous les pourvois.

Gaston Crémieux, dans sa prison, se consacre à la rédaction de sa pièce de théâtre « Le Neuf Thermidor ou la mort de Robespierre », drame en cinq actes en vers.

Le 24 novembre le quotidien « Qui vive » publie la décision de la Commission des grâces : seuls Etienne et Pélissier sont graciés. Le recours de Crémieux est rejeté.

Dans la nuit du 29 au 30 novembre, Crémieux est transféré de la prison Saint-Pierre au fort Saint-Nicolas. Il croit encore à la commutation de sa peine – la veille son épouse lui a dit qu’il était sauvé -, mais le greffier lui annonce que sa grâce a été rejetée. Dans une de ses dernières lettres à sa femme, il s’épanche :

« Ma chère Noémie,

Cette nuit, j’ai terminé un acte que je voulais te lire. Hélas ! tu le liras sans moi. Ici, en face de la mort, en présence de notre bon rabbin, M. Vidal, j’ai recopié à la hâte le brouillon que j’avais écrit. Il en restera un tableau de la Convention et quelques vers de l’épilogue. Mais telle qu’elle est, cette oeuvre est faite. C’est mon patrimoine, le travail de ma captivité. Je te la lègue. […]. »

Le 30 novembre au matin, Gaston Crémieux écrit ses toutes dernières lettres et les remet au rabbin Vidal ainsi que le manuscrit du Neuf Thermidor : « Je n’ai jamais vu un homme aussi courageux que vous devant la mort ; on parlera de vous comme un héros » déclare le rabbin.

Il est cinq heures, Crémieux prend un peu de repos avant le départ en direction du Pharo. A peine arrivé, il s’adresse au peloton d’exécution : « Mes amis, j’ai une recommandation à vous faire. Comme il est probable que mon corps sera rendu à ma famille après l’exécution, je vous prie de ne pas me défigurer. Visez droit au cœur. Je vous montrerai ma poitrine. Ayez du courage comme j’en ai. »

Il se place devant le peloton, commande « Feu ! » crie « Vive la Républi… » et tombe à la renverse, un peu incliné sur le côté droit. Le médecin, ayant tâté le pouls, déclare que c’est fini.

Moses Hess

Ephéméride |Moses Hess [21 Juin]

21 juin (d’autres disent 21 janvier) 1812

Naissance à Bonn de Moses Hess, le « rabbin rouge »

Article de Claude Berger, paru dans les Cahiers du Cercle Bernard Lazare de février 2013

«Depuis Spinoza, les Juifs n’ont pas eu de plus grand esprit que ce Moïse Hess si oublié.»

Qui parle ainsi de Moses Hess ? Théodore Herzl. Malgré l’hommage appuyé du père fondateur du mouvement sioniste, il est à craindre que Moses Hess soit non seulement «oublié», mais méconnu et même inconnu.

Prononcez le nom de Marx et chacun à son sujet en dit peu ou prou. Prononcez celui de Moses Hess : silences et chuchotements ! Cela du seul fait que le XXème siècle a été pour une grande part dominé par le bolchévisme léniniste qui se revendiquait «marxiste» contre toute vraisemblance.

En dehors de la mythologie révolutionnaire de la crise politique et de la «dictature du prolétariat» troquée contre celle du parti, le léninisme n’a rien à voir avec Marx. Outre que Marx se méfiait des «marxistes», Lénine prônait un capitalisme d’Etat donc un salariat d’Etat au bout des luttes revendicatives coiffées par le parti dictatorial alors que Marx concevait l’abolition du salariat à la suite de luttes par l’association se transformant en luttes pour l’association , c’est-à-dire une forme sociale, imprécise à son époque, réunissant pouvoir, production, existence qui serait proche d’un nouveau concept de commune.

Ce qu’on appelle «marxiste» est donc le plus souvent du «léninisme» et le paradoxe veut qu’en même temps que fut censuré cet aspect libertaire fondamental de Marx par les léninistes, une véritable omerta s’exerça sur son antisémitisme. Un antisémitisme furieux qui souhaitait «émanciper la société du judaïsme», «le supprimer», «rendre le juif impossible». A la même époque, Proudhon déclarait qu’il fallait «renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer».

Bien évidemment, les «marxistes-léninistes» sur la défensive prétendirent que ces propos de Marx dans « La question juive » étaient œuvre de jeunesse. Mais ses propos ultérieurs ne firent qu’illustrer cette conception première. Ne dit-il pas à propos de la révolution de 1848 que :

«Le petit bourgeois […] fut contraint de se livrer directement aux mains des Juifs de la Bourse contre lesquels il avait fait la révolution de Février.»

N’accuse-t-il pas Lassalle de concentrer en lui les tares supposées du «nègre», comme il l’appelle, et du Juif :

«Il descend, ainsi que le montrent la forme de sa tête et sa chevelure, des nègres qui se sont joints aux Juifs lors de la sortie d’Egypte […] ce mélange de judaïsme et de germanité avec une substance nègre de base ne pouvait qu’aboutir à un curieux produit. L’importunité de l’homme est également négroïde.»

Ne le traite-t-il pas tantôt de «youtre» et tantôt de «youpin»? Sur ce point, Marx est proche aussi de Bakounine, lui qui justifie les pogromes populaires contre ce qu’il appelle «le peuple sangsue», un peuple formé de «petits juifs immondes […] qui ne se nourrissent que d’ordures» (Adresse aux compagnons de la fédération jurassienne de mars 1872, Œuvres complètes, t.3).

Cet antisémitisme du socialisme des origines, qui n’affecte pas Saint-Simon, provient de la sécularisation de la matrice culturelle chrétienne qui place le Juif «ennemi du genre humain, hostile à Dieu» (Thessaloniciens 2) à l’origine de la chute de l’humanité : après avoir été meurtrier du Fils-Dieu, on le proclame ici initiateur du changement donc coupable de la nouvelle chute par l’invention du capitalisme et du salariat. Cette sécularisation aura d’autres effets. Elle façonnera une mythologie révolutionnaire fondée sur le renversement des premiers par les derniers mais aussi sur le ressentiment lié à la lutte des classes. Quant aux Juifs de la religion du Père voués à la disparition dans les royaumes de la religion du Fils, ils seront à nouveau programmés pour un tel sort dans les textes des «révolutionnaires» vénérés.

C’est là qu’intervient le génie de Moses Hess. Son trajet mérite d’être conté. C’est lui qui initie Engels à ce qu’il appelle le «socialisme vrai» : un socialisme privilégiant l’éthique sur le ressentiment. Un socialisme qui insiste sur «la liberté morale», sur le problème de la liberté de l’individu et l’autonomie de la personne humaine. Un socialisme qui s’opposera très vite au matérialisme à prétention «scientifique» et au déterminisme de Marx par ailleurs manœuvrier, autoritaire et méprisant. Un socialisme qui, par ses thèmes, révèle une intuition qui peut paraître prémonitoire. Ce sera la rupture entre Moses Hess et Marx et Engels : «Mes propres camarades m’ont dégoûté de la lutte politique en Allemagne» (5ème lettre) dira Moses Hess. Puis il part en guerre contre l’antisémitisme dont Marx se fait le propagandiste en 1843 avec ses réflexions sur «la question juive».

Et Moses Hess désigne à son origine la pensée de Rome, religieuse ou sécularisée, qu’il oppose à celle de Jérusalem et son culte de l’histoire comme à celle d’Athènes et son culte de la nature et de la raison. Il désigne aussi l’islam, l’autre religion totalisante pouvant devenir totalitaire, dans le façonnement de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme :

«Une religion comme la religion juive, qui n’est ni exclusivement matérialiste, ni exclusivement spiritualiste, est comme l’amour : grâce à elle l’esprit s’épanouit dans le corps et le corps dans l’esprit. L’ennemi le plus grand et le plus dangereux de la religion juive fut, dans l’Antiquité, chez les Sémites, une religion de l’amour matérialiste qui dégénéra en sensualité vulgaire : le culte de Baal. Au Moyen Age, cet ennemi fut la religion de l’amour spiritualiste, le christianisme.» (9ème lettre)

«Religion de la mort, sa mission prit fin dès que les peuples revinrent à la vie […] L’islam comme le christianisme n’a enseigné que la résignation […] Le christianisme et l’islam sont les inscriptions gravées sur les pierres que l’oppression barbare a roulées sur les tombeaux des nations.» (5ème lettre)

Perspicacité de Moses Hess, il va formuler une thèse qui sera développée par Léon Poliakov dans son histoire de l’antisémitisme, à savoir la mutation du brûlot antisémite originel par sécularisation dans des mains de droite ou de gauche. Et il décrit la naissance de l’antisémitisme qui sera celui du nazisme et qu’il qualifie de «production de l’esprit chrétien germanique» (Avant-propos), production qui croise le fondement chrétien et l’aryanisme. Ce dont Hitler se félicite dans Mein Kampf où il affirme :

«Je crois agir selon l’esprit du Tout-puissant […] car en me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’œuvre du Seigneur».

Lucidité visionnaire de Hess, il écrit :

«La culture allemande semble incompatible avec les aspirations nationales juives.» (4ème lettre)

«On ne peut être à la fois teutomane et philosémite comme on ne peut aimer à la fois le militarisme allemand et le libéralisme allemand. Ce que le nationalisme allemand aime dans l’Allemagne, ce n’est pas l’Etat allemand, c’est la domination de la race germanique.» (5ème lettre) (1)

Hess, en 1862, déclare dans Rome et Jérusalem : «Me voici de retour au sein de mon peuple après une séparation de vingt ans» et il reconnait avoir «refoulé», c’est son terme, cette pensée qui le «tourmentait et cherchait à s’exprimer». L’affaire Mortara, un enfant juif baptisé secrètement par la domestique puis enlevé à ses parents par les forces pontificales en 1858 en Italie, qui vient après l’affaire de Damas de 1840 où fut réactivée l’accusation de crime rituel, le renforcent dans ses analyses et ses nouvelles convictions.

Nouvelle perspicacité de Moses Hess, il formule que les êtres humains et les idéologies sont façonnés pour une grande part par ce que j’appelle des «matrices culturelles» et par les schémas parentaux qu’elles induisent, concept en totale rupture avec la problématique de Marx pour qui l’homme est principalement déterminé par les rapports sociaux économiques. De fait, Marx – son père converti pour garder son poste, lui-même baptisé et scolarisé chez les Jésuites – cultive la haine de son peuple originel, lui dénie toute culture sauf «une religion du trafic» et fait mine de n’en posséder aucune, sauf qu’il porte dans son inconscient une autre matrice culturelle cachée, chrétienne, sous forme sécularisée. Le concept de matrice culturelle ainsi portée inconsciemment permet de comprendre à la fois les antisémitismes modernes qui naissent de l’Islam comme les antisionismes de gauche qui n’accordent aucune place aux Juifs, ici ou «là-bas» : le Juif est alors partout illégitime, sous forme d’individu, de peuple ou de citoyen d’un Etat.

Fort de ces découvertes, Hess imagine les solutions. En premier lieu, il convient de lutter contre la pensée de Rome et sa mouture pontificale ou chrétienne germanique ou celle des ses anciens amis «qui l’ont dégoûté» :

«En supprimant cette source de malheurs où nos antisémites chrétiens germaniques puisent leurs arguments, on éliminera l’antisémitisme lui-même. Le christianisme fut toujours hostile au judaïsme et au progrès.» (Avant-propos)

En second lieu, relever la matrice culturelle judaïque étouffée par la persécution, l’humiliation et l’assignation au ghetto afin qu’elle affronte la modernité et manifeste son universalisme, celui d’inciter à la convergence des chemins des peuples vers un sabbat de l’histoire. Et célébrer le sabbat hebdomadaire comme son prémisse.

Hess fixe un but primordial à cette démarche : la restauration de l’Etat Juif où l’esprit créateur du peuple juif pourra s’exercer et servir d’exemple aux autres peuples engagés dans des combats d’indépendance et de restauration culturelle ou de recherche d’un socialisme humaniste. Hess fera un parallèle entre le combat des Italiens et celui des Juifs:

«L’Italie est opprimée par les Autrichiens et le pouvoir pontifical comme la Terre Sainte, patrie des Juifs, est dominée par la Turquie et par l’Islam.»

Il assigne aussi un but d’affirmation culturelle aux Juifs de la diaspora car, écrit-il :

«La majorité des Juifs resta dans les pays où ils s’étaient établis depuis la destruction d’Israël et de Juda. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que tous les Juifs reviennent par miracle lors d’une restauration future.» (8ème lettre)

Pour cette réaffirmation au grand jour, l’appropriation du «spinozisme» par les Juifs leur sera nécessaire, car l’œuvre entière de Spinoza, «la dernière manifestation du judaïsme» nous dit Hess, vise à la synthèse du culte de la nature et de la raison et du culte de l’histoire, «synthèse admirable» effectuée par Hess, saluée en ces termes par Herzl. Selon cette conception spinozienne, Dieu est en nous et dans ses œuvres comme dans l’histoire, un Dieu qu’il faut connaître, auquel on ne demande pas de croire. La science est alors autant connaissance du divin que le chemin de vie vers une société morale et spirituelle.

Pour ce nouveau chemin des Juifs vers la restauration de leur Etat et vers l’actualisation de leur mission d’être «un peuple de saints et de prêtres» pour les nations, Hess dresse la liste des obstacles au sein même du peuple juif. Tout d’abord «le Juif moderne qui renie sa nationalité», le Juif «méprisable», converti ou assimilé, «le Juif de l’Exil qui ne pourra, malgré toutes les Lumières et toute l’émancipation, s’attirer le respect des nations.» (5eme lettre)

Il pointe aussi les réformés qui veulent réduire le judaïsme à une religion mimant la chrétienté et tout autant les orthodoxes qui s’imaginent «bibliques», quand ils sont vêtus à la mode juive d’un dix-huitième siècle planté à l’Est :

«Le lien religieux qui jusqu’à maintenant unissait ces dispersés a été souvent brisé lorsque les Juifs ont participé à la culture moderne. La réforme a bien essayé de renouer ce lien, mais elle n’a fait qu’aggraver le mal. Il n’y a rien à attendre d’une orthodoxie figée et d’un obscurantisme réactionnaire : ils finiront par déclarer que les bonnets de fourrure des Juifs polonais sont une Loi instituée par Moïse au Sinaï».

Cette religion restaurée pour une gestion humaniste de la société doit donc sortir des murs du ghetto mais tout autant de ceux de la synagogue de l’exil ! Il est alors évident pour Moses Hess que :

«La religion doit se confondre avec la vie nationale, sociale, éthique, sinon elle n’est qu’hypocrisie» (9ème lettre)

«L’essence nationale et universelle de la religion juive de l’histoire est le germe de l’organisation future de la société.» (7ème lettre)

Hess rêve éveillé. Nous sommes en 1862 ; quarante sept ans avant la naissance de Degania, le premier kibboutz. Précurseur, prophète mais non pas utopiste, il envisage des mesures concrètes pour inventer de «nouvelles formes sociales» même s’il n’est pas entendu :

«Il faut acquérir une terre nationale commune, il faut créer une situation légale qui protège le travail et permette son développement, il faut fonder des sociétés juives d’agriculture, d’industrie et de commerce, selon des principes mosaïques, c’est-à-dire socialistes. […] Il faudra employer des Juifs ayant une formation militaire pour assurer la défense contre les pillards bédouins.» (12ème lettre)

Après avoir dénoncé les «tendances nivelantes de la civilisation industrielle moderne», il «en appelle au judaïsme et à sa force vitale et populaire […] pour lutter contre les dangers de la civilisation industrielle».

Dans le duel qui l’opposait à Marx et à Engels, ceux-là pas toujours très droits à son égard, Moses Hess doit être remis à sa juste place, à la première place. Celle d’un philosophe pionner dans l’analyse des matrices culturelles, celle d’un visionnaire agréé par l’histoire qui a suivi.

Fort de ses découvertes, il va jusqu’à déduire (ou prédire) le drame qui se prépare en Europe :

«Après la dernière catastrophe de l’histoire qui s’approche, annoncée par des signes qui ne trompent pas, le peuple juif pourra revendiquer ses droits en même temps que les autres peuples.» (12ème lettre)

«Lorsque le troisième exil prendra fin, nous serons prêts pour la nouvelle restauration de l’Etat juif.» (7ème lettre)

Moses Hess décédera à Paris en 1875. Inhumé d’abord en Allemagne, ses cendres seront transférées en Israël en 1961 sous la présidence de Ben Gourion. Il aura laissé une mission et un message exaltants à la jeunesse :

«Il faut se remettre à étudier l’histoire de notre peuple que le rationalisme a tellement négligée. Il faut animer dans notre jeunesse l’esprit où nos décisionnaires et nos prophètes ont puisé leur sagesse et leur inspiration.» (7ème lettre)

Mais Moses Hess, par ses découvertes, par son actualisation de l’universalisme juif, par son engagement vers un sabbat de l’histoire instituant des formes sociales nouvelles «selon des principes mosaïques c’est-à-dire socialistes», par sa solidarité avec les peuples luttant contre les oppressions totalitaires, n’est pas uniquement un «philosophe juif» écrivant pour les Juifs. C’est un philosophe à usage universel qui nous permet de décrypter la nouvelle menace du siècle qui entoure désormais l’Etat juif restauré mais aussi l’Occident récemment libéré des totalitarismes. L’esprit islamo-arabe radical a désormais pris la place de l’esprit chrétien-germanique pour le façonnement d’un nouvel antisémitisme et de nouvelles dictatures. A nous de réaffirmer la vision du sabbat de l’histoire et des peuples.

(1) Pour Hess, en conformité avec l’époque, « les concepts de race, de peuple et de nation sont interchangeables » – note d’Alain Boyer dans l’opus cité.