Ephéméride |Ervin Gustavovic Schulhoff [8 Juin]

8 juin 1894

Naissance à Prague de Ervin Gustavovic Schulhoff, grand compositeur insuffisamment reconnu.

Son père, Gustav Schulhoff est commerçant, grossiste en laine et coton. Sa mère, Louisa Wolff est la fille du chef d’orchestre du théâtre de Frankfort, Hermann Wolff.

En 1901, sur les conseils d’Antonín Dvořák, ses parents lui font donner des cours privés de piano. Il compose en 1903 une mélodie pour violon et piano.

Il entre au Conservatoire de Prague en 1904.
De 1906 à 1908, il étudie le piano à la Horaksche Klavierschule de Vienne.

De 1908 à 1910, il est au Conservatoire de Leipzig, où il étudie la composition et le piano.
Il interrompt pendant une année ses études pour une tournée de concerts en Allemagne.

De 1911 à 1914, il reprend ses études au Conservatoire de Cologne, pour la direction d’orchestre, le contrepoint, l’instrumentation et le piano.

Ses études sont couronnées en 1913 par le Prix Wüllner. La même année, il prend quelques cours de composition avec Claude Debussy.

En 1914, il reçoit le Prix Mendelssohn pour le piano.

De 1914 à 1918, pendant toute la durée du premier conflit mondial, il est soldat dans l’armée autrichienne. Il ne peut composer que dans le répit des permissions. L’idée du cycle pour piano « Fünf Grotesken », lui serait venue sur le champ de bataille d’Asiago, dans les Dolomites, en 1917.

La guerre, au cours de laquelle il est blessé, provoque sa révolte, et il adhère au mouvement communiste. Tout en achevant les œuvres déjà sur le métier, comme les deux symphonies vocales « Landschaften » (Paysages) et Menschheit (Humanité), dédiée à la mémoire du dirigeant communiste assassiné Karl Liebknecht, il pense devoir abandonner ses anciens projets esthétiques, et cherche à dépasser la voie du post-romantisme dans laquelle il s’était engagé avant-guerre.

De janvier 1919 à l’été 1920, il est à Dresde, avec sa sœur Viola, qui étudie les arts plastiques. Il y fonde avec des amis artistes de toutes disciplines la société « Werkstatt der Zeit » (l’Atelier du temps). On y retrouve les peintres Otto Dix (1891-1969) et Otto Griebel (1895-1972), le poète constructiviste Theodor Däubler (1876-1934), le Maître de chapelle de l’Opéra de Dresde, Hermann Kutzsbach.

Il met en œuvre une série de concerts « progressistes » (Fortschrittskonzerten), qui fournissent un point d’appui à la seconde École de Vienne. Il est intéressé par l’atonalité comme dépassement du romantisme. Il se rapproche du mouvement dadaïste de Berlin, et découvre grâce au peintre George Grosz (1893-1959), également membre du Parti communiste, le jazz américain.

Au printemps 1920, il crée ses « Ironien » pour piano à Dresde, au cours d’un « Concert progressiste ». Le 30 octobre, il crée sa « Musik für Klavier » opus 35, à Prague.

À la fin de 1920, il est à Saarbrücken, pour enseigner le piano. Il se marie avec Alice Libochowitz en août 1921. Ils gagnent Berlin, racines d’Alice, en janvier 1922, leur fils Peter Heinrich naît le 10 juillet.

Au printemps 1923 il retourne à Prague, comme artiste indépendant. Il est très apprécié comme pianiste. Il travaille pour la radio, et écrit pour la « Prager Abendblatt » et le journal musical « Der Auftakt ».

En 1924, à Prague, sa Sonate pour violon, composée en 1913, remporte un succès lors de la fête de « l’Internationale Gesellschaft für Neue Musik » (Société internationale pour la Nouvelle Musique), alors que le quatuor Zika de Prague (Richard Sika, premier violon), Paul et Rudolf Hindemith créent son sextuor à cordes à Donaueschingen.

Il signe un contrat d’édition avec Universal en 1924 (qui sera dénoncé en 1931 en raison des pressions hitlériennes contre les compositeurs juifs ou supposés tels).

Demandé comme pianiste, il interprète le répertoire contemporain, mais aussi le répertoire classique. Il joue du jazz et ses expérimentations d’inspiration dadaïste. Ses pièces sont entendues régulièrement sur plusieurs radios européennes, dont la BBC à Londres.

En 1927, il se produit comme pianiste avec succès à Paris (en janvier) et à Londres.

À Paris, il présente, le 17 janvier, ses Cinq études de Jazz, au cours des concerts de la « Revue musicale » et du « Groupe d’études philosophiques et scientifiques pour l’examen des tendances nouvelles ». Schaeffner, par ailleurs agacé par la séance de musique en quarts de ton de la séance du 13 janvier, en rend ainsi compte :

« Au cours de la seconde séance, qui débuta par une causerie, pleine de vues, de M. Raymond Petit, M. Ervin Schulhoff, excellent et robuste pianiste, exécute « Cinq Études de Jazz » pour piano à « demi-ton », dont le violent Charleston du début, mécanique et brutal, ne manquait pas de grandeur. »

La même revue, dans sa rubrique des nouvelles italiennes, publie cette note :

« Erwin Schulhoff, musicien d’avant-garde, adapte au « Bourgeois Gentilhomme » une musique de scène nouvelle, dont le clou serait un fox-trot fugué. »

Du 15 au 18 mars 1929, il est à Londres, il tient la partie de piano dans le Quintette de Mozart, il se produit ensuite à Bruxelles et à Berlin, puis du 11 au 14 avril, il est programmé au Festival international de musique contemporaine de Genève.

Son calendrier ne lui permet pas de répondre à l’invitation de la Société Internationale de Musique de Paris, où Nadia Boulanger use de son influence à son profit. Mais sa sonate pour flûte et piano est tout de même programmée à Paris.

En 1930, il effectue une tournée de concerts en Allemagne et aux Pays-Bas, où il interprète, au Concertbouw d’Amsterdam, son double concerto pour piano et flûte et cordes, avec le flûtiste K. Willeke, sous la direction de Pierre Monteux.

En 1931, il rejoint le « Front de gauche » tchécoslovaque et participe à une troupe de théâtre de travailleurs.

Le 18 mai de la même année, il crée, son oratorio jazz H. M. S. Royal Oaks. Son ballet, « La Somnanbule », est présenté à Oxford, dans le cadre du Festival de la Société internationale de musique contemporaine qui se déroule du 21 au 28 juillet.

En 1932, il met le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels en musique, inaugurant une nouvelle manière monumentale, avec des recherches de projections de son, et de déambulation du public.

En 1933, il est délégué lors d’une rencontre de théâtres ouvriers en Union Soviétique. Il donne des concerts à Moscou et à Leningrad.

Sa présence est interdite sur le territoire allemand. Son opéra, « Flammen », dont la création est prévue à Berlin, est retiré de l’affiche pour des raisons racistes et politiques. Mais son enthousiasme pour le jazz et son engagement pour le réalisme socialiste, le marginalisent.

Suite à l’exposition nazie de Düsseldorf, sur l’art dégénéré, inaugurée le 22 mai 1938, Erwin Schulhoff figure sur la liste des artistes stigmatisés.

Les relations avec sa famille, tendues, se détériorent. Son épouse est malade, il a une aventure amoureuse avec un étudiant, vit un divorce difficile, sa mère meurt en 1938. Il se remarie la même année à Ostrova, avec Marie (Mimi) S.Gabrielová.

Après l’occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes allemandes en 1938 et 1939, il ne peut plus travailler légalement. Il fait un séjour en Union Soviétique.

Secrètement, sous des pseudonymes, il travaille au sein de l’ensemble de Jazz, « Jaroslav Jezeks » au théâtre d’avant-garde « Befreiten Theater » de Prague, travaille comme pianiste pour à la radio d’Ostrava, ou à la radio de Brno, comme pianiste de jazz. Il arrange des chants populaires, et prend part aux activités du « Arbeitertheater » (Théâtre des travailleurs).

Il pense gagner la Grande-Bretagne, la France ou les États-Unis, mais il choisit l’Union Soviétique. Il obtient la nationalité soviétique, pour lui son épouse et son fils en avril 1941, et son visa d’émigration le 13 juin. Mais la déclaration de guerre, et l’invasion de l’Union Sovétique par l’armée allemande, le 22 juin, rendent ce projet impossible. Il est arrêté le 23 juin comme ressortissant soviétique, et enfermé à la forteresse de Wülzburg, près de Weißenburg en Bavière, où il meurt de tuberculose le 18 août 1942, alors qu’il travaille encore à ses septième et huitième symphonies, « Eroica » et « Heldensymphonie », sur des textes de Marx, Lénine et Staline.

Son père est déporté au camp de concentration de Theresienstadt (ouvert en novembre 1941), où il meurt en 1942.

Toujours originale dès les années 1924, et d’une grande maîtrise d’écriture, la musique d’Erwin Schulhoff traverse toutes les curiosités de son temps, des musiques populaires aux provocations dadaïstes, comme avec la Symphonie « Érotica », en passant par l’intérêt pour la musique ancienne et l’atonalité, tout ce qui tend à sortir la musique du romantisme. Erwin Schulhoff peut aussi faire figure de précurseur, avec « In futurum » de 1919 (extrait des « 5 Pittoresken »), une pièce de piano écrite exclusivement avec des silences, l’intégration du jazz, ou une pièce pour percussions, la « Schädeltanz », dans le ballet « Ogelala » en 1925.

Source: Jean-Marc Warszawski, 24/08/2010