Ephéméride |Meyer London [6 Juin]

6 juin 1926

Décès de Meyer London, un des deux seuls membres du Parti socialiste américain jamais élus au Congrès des Etats-Unis.

Meyer London naquit à Kalvarija en Lituanie (alors partie de l’Empire russe) le 29 décembre 1871. Le père de Meyer, Efraim London, était un ancien érudit talmudique devenu politiquement révolutionnaire et philosophiquement agnostique, tandis que sa mère était restée une fervente adepte du Judaïsme. Son père s’était établi comme négociant en grains à Zenkov, une petite ville située dans la province ukrainienne de Poltava, mais sa situation financière était précaire et, en 1888, il émigra avec le jeune frère de Meyer aux États-Unis.

Enfant, Meyer fréquenta le kheder, l’école primaire juive traditionnelle où il apprit l’hébreu, avant de poursuivre dans des écoles de langue russe pour recevoir une éducation laïque. En 1891, alors que Meyer avait 20 ans, la famille décida de rejoindre son père en Amérique, si bien que Meyer mit un terme à ses études et partit pour New York, où elle s’installa dans le quartier largement juif du Lower East Side.

En Amérique, le père de Meyer était devenu imprimeur, effectuant des travaux dans les langues yiddish, russe et anglaise et publiant son propre hebdomadaire radical appelé « Morgn Shtern ». L’atelier d’Efraim London devint un foyer d’activisme politique, où se réunissaient des intellectuels radicaux juifs de toute la ville, dont beaucoup rencontrèrent le jeune Meyer et influencèrent ses idées.

Meyer gagna sa vie en donnant des cours particulier de littérature et d’autres sujets. Plus tard, il obtint un poste de bibliothécaire, poste qui lui laissait suffisamment de temps pour lire sur l’histoire et la politique et pour étudier le droit pendant son temps libre. Meyer fréquentait également les réunions politiques d’extrême-gauche, et y développa progressivement ses compétences de conférencier et de participant aux débats publics.

En 1896, Meyer fut admis à la faculté de droit de l’Université de New York, où il dut suivre la plupart de ses cours de nuit. Il réussit néanmoins à terminer le cursus et fut admis au barreau de New York en 1898. Il se spécialisa dans les affaires concernant le droit du travail, la défense des locataires contre les abus des propriétaires.

Dans les années 1890, London rejoignit le Parti socialiste ouvrier d’Amérique (SLP), et en 1896, il se présenta sous ses couleurs pour l’élection à l’Assemblée de l’Etat de New York. En 1897, Eugene V. Debs l’attira dans sa nouvelle formation « Social Democracy of America » (SDA) et il démissionna du SLP pour établir la section locale n ° 1 du SDA à New-York.

En 1898, London se présenta à nouveau pour l’Assemblée de New York dans l’ancien 4ème District, cette fois-ci comme candidat du SDP.

Au cours de l’été 1901, le Parti social-démocrate de Chicago fusionna avec un autre groupe d’anciens adhérents du Parti socialiste travailliste pour former le Parti socialiste américain (SPA), et London rejoignit la nouvelle organisation. Il concourut une troisième fois pour le 4ème siège du District de l’Assemblée en 1904, cette fois sous la bannière du SPA.

La Révolution russe de 1905 fut une source d’inspiration profonde pour l’ancien citoyen du régime tsariste, et London se lança dans les prises de parole aux réunions de masse organisées pour recueillir des fonds au bénéfice des victimes juives des pogroms qui avaient éclaté simultanément. London s’engagea également dans la collecte de fonds au nom du Bund, le mouvement révolutionnaire de langue yiddish implanté dans les régions à fort peuplement juif dans l’ancien empire russe.

London s’impliqua dans la grande grève des fabricants de vêtements de New York en 1910, au cours de laquelle le Syndicat international des travailleurs de l’habillement féminin (ILGWU) mobilisa 50 000 ouvrières pour de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. En sa qualité d’avocat de l’ILGWU, London rédigea et publia un communiqué au nom du comité de grève. Ce manifeste déclarait:

«Nous accusons les employeurs de ruiner le grand secteur d’activité édifié par les immigrants industrieux. Nous les accusons d’avoir corrompu le moral de milliers de travailleurs de l’industrie du vêtement … La trahison, l’esclavage et l’espionnage sont les grandes vertus encouragées par les employeurs. La grève générale est plus grande que n’importe quel syndicat. C’est un mouvement irrésistible du gens, c’est une protestation contre des conditions qui ne peuvent plus être tolérées. Ceci est la première grande tentative pour réguler les conditions de travail dans la professions, pour faire disparaître cette anarchie et ce chaos qui font travailler certains 16 heures par jour pendant les mois les plus chauds de l’année alors que des milliers d’autres n’ont aucun emploi. … Nous appelons le peuple américain à nous aider dans notre lutte. « .

London plaida devant la Cour suprême de New York contre une injonction émise contre les grévistes qui s’acheminaient vers une victoire après presque deux mois de lutte.

Le rôle de London dans la grève des ouvrières de la confection fit de lui un des visages publics les plus connus du Parti socialiste à New York. Au cours de trois candidatures pour le Congrès, il parvint progressivement à construire une coalition qui finit par l’emporter aux élections de 1914, malgré la violence et la fraude pratiquées par le camp de son adversaire soutenu par la machine démocrate de New York. London devint ainsi le deuxième socialiste élu au Congrès, après Victor Berger du Wisconsin.

Comme Représentant au Congrès, Meyer London fut l’un des 50 représentants et six sénateurs à voter contre l’entrée des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale.
Cependant, une fois l’Amérique en guerre, il se sentit obligé de soutenir les efforts du pays dans le conflit.
Il s’opposa fermement à l’a Loi sur l’espionnage de 1917 et à la Loi de Sédition de 1918, qui qualifiaient la critique du président ou de la guerre de crime de guerre. Au final, il fut la seule voix du Congrès à voter contre la Loi sur la sédition. Ces positions irritèrent ses électeurs, mais London déclara: « Je me demande si je dois être puni pour avoir eu le courage de voter contre la guerre ou pour m’être tenu aux côtés de mon pays quand il eut choisi la guerre. »

Le soutien de London à l’effort de guerre de l’administration Wilson rendit furieux beaucoup de membres du Parti socialiste, qui considérèrent ses positions comme une trahison flagrante du programme antimilitariste du parti.

En tant que socialiste juif, la position de London sur le sionisme compliqua encore plus sa situation politique. Bien qu’il ait contrarié les sionistes travaillistes en refusant d’introduire une résolution approuvant la déclaration Balfour à la Chambre des représentants, London ne s’opposait pas au droit des Juifs de vivre « une existence nationale distincte et fortifiée par un Etat juif … Tout ce que je leur demande, c’est de ne pas prétendre parler au nom de tous les Juifs ».
En outre, London croyait à la possibilité d’un État juif socialiste, seulement tant qu’il « peut être accompli sans violer le principe socialiste qui interdit l’annexion forcée ». Cependant, son refus de présenter la résolution unit beaucoup de sionistes contre lui.
Les oppositions à London au sein de la communauté juive était en outre multiples. Les Juifs orthodoxes prônaient sa défaite parce qu’il n’était pas religieux tandis que les Juifs riches et puissants oeuvraient contre lui parce qu’il était socialiste.

London se trouvait ainsi dans la position inconfortable d’être simultanément attaqué comme un radical dangereux d’une part et comme un traître collaborateur au radicalisme de l’autre; comme non-américain et pro-allemand d’une part et comme un nationaliste américain et un complice du militarisme de l’autre; de soumettre le programme socialiste aux intérêts des Juifs de sa circonscription d’une part et de négliger le désir profond du peuple juif dans l’intérêt de l’internationalisme socialiste de l’autre.
Cela faisait trop d’oppositions à surmonter. Avec les partis démocrate et républicain unis derrière un seul candidat de «fusion» et ses propres partisans divisés, London perdit la réélection en 1918, chutant contre Henry M. Goldfogle par 6.519 voix contre 7269.

Deux ans plus tard, en 1920, le Lower East Side renvoya London au Congrès. Le résultat du vote fut de 10 212 pour lui contre 8 054 pour Goldfogle.
Le 21 septembre 1922, le Congrès américain adopta une résolution bi-partisane déclarant son « soutien en faveur d’une patrie en Palestine pour le peuple juif ».
London perdit sa réélection deux mois plus tard, en novembre.

Meyer London mourut le dimanche 6 juin 1926.
Alors qu’il traversait la seconde avenue à la hauteur de la 15e rue, il se retrouva pris au milieu d’un flot intense de circulation automobile dans les deux sens.
Ne sachant comment faire, il s’arrêta au milieu de la route, et fut heurté de plein fouet par une voiture. Le chauffeur l’amena à toute allure, souffrant de multiples blessures internes, à l’hôpital de Bellevue, où la fille de London était stagiaire. La seule préoccupation que London lui exprima était pour le conducteur afin qu’il ne soit pas puni. « Ce n’est pas sa faute, c’est un homme pauvre. »
London mourut à 22 heures cette nuit-là, à l’âge de 54 ans, après que les médecins eurent lutté pendant 11 heures pour le sauver.

Lorsque la nouvelle de la mort du membre bien-aimé du Congrès se répandit, la foule commença immédiatement à se rassembler devant l’hôpital, la maison des Londons et le bâtiment du Forverts.
Le lendemain, le corps de London fut emmené dans l’immeuble du Forverts, où il resta exposé tandis que 25 000 hommes, femmes et enfants défilaient devant le cercueil, en signe de respect.
Des funérailles suivirent le mercredi 10 juin. Ce fut l’une des plus grandes manifestations de deuil de l’histoire de New York, suivie par environ 500 000 personnes. Un cortège de 50 000 personnes d bondéeséfila dans les rues, tandis que des centaines de milliers de personnes encombraient les fenêtres, étaient suspendues aux escaliers de secours ou se tenaient le long de la route de la procession dans une foule compacte sur six rangées.

Le corps de London fut enterré au cimetière Mount Carmel à Glendale, New York, dans le quartier du Queens.