Ephéméride |L’affaire Mortara [23 Juin]

23 juin 1858

Début de l’affaire Mortara

Ce fut un scandale international. Ce sera le sujet du prochain film de Steven Spielberg (sortie prévue en 2019).

Tout commence dans les années 1850. À cette époque, Bologne est la deuxième ville des États pontificaux, noms donnés à la partie centrale de l’Italie quand celle-ci se trouvait sous le gouvernement des papes. Bien que de nombreux Italiens appellent au changement, la ville demeure propriété de l’Église. Comptant quelques 200 membres, la petite communauté juive de Bologne est la cible d’un antisémitisme virulent. Soucieuse de faire profil bas, elle n’a ni rabbin communautaire ni synagogue.

Momolo et Marianna Mortara vivent au centre-ville et emploient plusieurs adolescents du quartier pour assurer l’entretien de leur logis et s’occuper de leurs enfants. En 1853, leur gouvernante est une jeune fille de 14 ans appelée Anna Morisi. Elle s’est installée chez eux quelques mois avant la naissance de leur fils Edgardo.

Anna Morisi se prend d’affection pour le nourrisson juif. Quand, à l’âge d’un an, celui-ci contracte une grave maladie, l’adolescente confie à l’épicier du quartier que son protégé est un bel enfant et qu’elle serait terriblement triste de le voir mourir. Le commerçant lui suggère de baptiser l’enfant dans l’espoir que ceci l’aidera à recouvrer la santé.

La jeune nounou ne connait pas la marche à suivre, mais elle improvise un sacrement de son cru en jetant un verre d’eau sur l’enfant puis en récitant quelques prières qu’elle ne tarde pas à oublier. « Je pensais que mon geste n’aurait aucune incidence puisque je l’avais fait sans vraiment savoir ce que je faisais », affirmera-t-elle plus tard.

Mais quelques années plus tard, Morisi raconte à une amie le baptême improvisé qu’elle a pratiqué sur le petit enfant juif dont elle prenait soin autrefois. La rumeur se répand, jusqu’à parvenir aux oreilles des autorités cléricales. Bientôt, la jeune fille est convoquée chez l’Inquisiteur officiel et soumise à un interrogatoire.

La réaction de l’Église ne se fait pas attendre. Dans la nuit du 23 juin 1858, la police pontificale fait une perquisition dans la demeure des Mortara et exige de voir tous leurs enfants. Terrifié, les parents réveillent leurs enfants endormis. Bientôt, sept enfants exténués sont alignés face à la police : Ernesta et Erminia, des jumelles de 11 ans, August âgé de 10 ans, Arnoldo âgé de neuf ans, Edgardo âgé de 6 ans, Ercole âgée de 4 ans, et leur bébé, Imelda.

«Votre fils Edgardo a été secrètement baptisé et j’ai reçu l’ordre de l’emmener avec moi», annonce le chef-policier.

Éclatant en sanglots, Momolo et Marianna supplient les policiers d’épargner leur fils. Un voisin juif qui, alerté par l’agitation nocturne a accouru chez les Mortara, témoigne : «J’ai vu une maman éperdue de douleur, le visage ruisselant de larmes, et un père qui s’arrachait les cheveux, tandis que leurs enfants agenouillés suppliaient les policiers d’avoir pitié d’eux. C’est une scène si poignante que je suis incapable de la décrire.»

Alors que la terrible nouvelle se répand dans le quartier, les habitants juifs locaux accompagnés de quelques membres de la garde pontificale interviennent auprès de l’Inquisiteur local pour tenter de le faire changer d’avis. Après 24 heures d’incertitude, la réponse arrive : parce qu’il a été baptisé, Edgard Mortara est désormais un chrétien à part entière. Et en tant que tel, il ne peut en aucun cas être élevé par des Juifs. Le lendemain, le 24 juin 1858, le garçonnet est définitivement arraché aux bras de sa mère.

Edgardo est conduit à Rome. Mais son enlèvement suscite trop de remous. Soucieux de parer aux critiques, les autorités cléricales publient une version officielle du départ d’Edgardo: à leurs dires, juste après avoir été séparé de ses parents, l’enfant est devenu un fervent catholique, et a insisté pour visiter plusieurs églises en chemin vers Rome. En réalité, et comme le racontera plus tard Edgardo, il réclame ses parents en sanglotant. (On lui raconte, ce qui est faux, que ses parents l’attendent à Rome.) Et quand il demande qu’on lui rende la petite mezouza en pendentif qu’il porte autour du cou, on lui donne à la place un crucifix.

À Rome, Edgardo est élevé à la Maison des Catéchumènes, où vivent les nouveaux convertis au catholicisme, parmi eux plusieurs Juifs qui y ont été conduits de force. Au milieu des années 1800, il est illégal pour les Juifs de s’approcher du bâtiment ou de communiquer avec ses résidents. Il arrive d’ailleurs qu’un Juif se fasse arrêter pour le seul crime d’avoir jeté un coup d’œil par une fenêtre. Les parents d’Edgardo se rendent à Rome et après de nombreux mois de supplications, on leur accorde l’autorisation de rendre une brève visite à leur fils. Edgardo confie à sa mère qu’il continue à réciter la prière du Shema chaque soir.

Le pape Pie IX s’intéresse personnellement au sort d’Edgardo Mortara. Malgré une pression internationale grandissante contre l’enlèvement, le pape se considère comme le «nouveau» père d’Edgardo et refuse de le restituer à ses parents, ni même de le laisser entretenir des contacts avec eux. À l’âge de 13 ans, et après sept ans de cours de catéchisme intensifs , Edgardo s’ajoute le nom de Pie, en l’honneur du Pape. À sa majorité, Edgardo Pie est ordonné prêtre catholique.

En 1878, Marianna Mortara reprend contact avec son fils, après plusieurs années où on lui a interdit de lui rendre visite. Elle le trouve transformé. Désormais, le jeune homme désire ardemment convertir les Juifs, et plus particulièrement sa famille, au catholicisme. Quand sa mère décède en 1890, la presse italienne publie des reportages sensationnels sur sa prétendue conversion au catholicisme, laquelle aurait été effectuée sur l’insistance de son illustre fils prêtre. Mais au lieu d’entretenir ce mythe, Edgardo prend la peine de révéler la vérité au grand jour : «J’ai toujours ardemment désiré que ma mère embrasse la foi catholique et j’ai essayé à maintes reprises de l’en convaincre. Néanmoins, elle ne l’a jamais fait, et bien que je me sois tenu à ses côtés pendant son ultime maladie, aux côtés de mes frères et sœurs, elle n’a jamais manifesté le moindre signe de conversion.»

Edgardo est resté en contact avec sa famille. Son petit neveu Gustavo Latis a confié en 2014 au « Times of Israel « que pendant plus d’un siècle, un portrait d’Edgardo est resté accroché sur les murs de sa maison avec la dédicace: «Ma mère bénie et bien-aimée ! Puisse Dieu te garder heureuse entourée de l’affection de ton fils bien-aimé Pio-Edgardo, qui t’aime énormément. Venise 15/XI/81».

La tragédie de la famille Mortara devient bientôt une «affaire» internationale, mais ne parvient jamais devant un tribunal impartial. Les Mortara accumulent les preuves de vices de forme et de machination, font d’innombrables tentatives pour rejoindre et récupérer leur fils, reçoivent des appuis de nombreux pays d’Europe :
– des princes et des souverains catholiques, le comte Cavour, Napoléon III, François-Joseph d’Autriche écrivent personnellement au pape, lui recommandant de ne pas défier l’Europe ;
– Guillaume Ier, roi de Prusse, regrette auprès d’une association juive de ne pouvoir intervenir de crainte qu’une intercession protestante soit mal interprétée ;
– la congrégation juive de Sardaigne invoque l’aide de divers gouvernements ;
– de nombreux rabbins allemands conduits par Ludwig Philippson envoient une pétition au pape ;
– les Juifs anglais tiennent des meetings, et Sir Moses Montefiore porte à Rome leur pétition au pape pour la libération de l’enfant ;
– l’Alliance protestante ;
– la Société de la Réforme écossaise ;
– l’Alliance chrétienne universelle.
Rien ne vient infléchir la décision de Rome qui, au contraire, multiplie les obstacles et les fins de non recevoir. Cette position jugée anachronique isole les Etats Pontificaux et expliquera en partie l’absence de réaction des États catholiques lors de leur annexion par l’Italie.

La création de l’Alliance israélite universelle, en 1860, sera en partie liée à l’affaire Mortara. L’AIU participera également aux tentatives pour faire rendre le jeune Mortara à sa famille.

Edgardo Mortara décède le 11 mars 1940.
Un grand nombre des proches d’Edgardo ont péri au cours de la Shoah. S’il n’était pas décédé le 11 mars 1940 à l’âge de 88 ans, à l’abbaye du Bouhay, à Bressoux, près de Liège, quelques mois avant l’invasion allemande, Edgardo aurait sans doute pu constater que sa conversion au catholicisme n’aurait pas suffi à l’épargner et il aurait peut-être été déporté lui aussi