Johannes Reuchlin

Ephéméride| Johannes Reuchlin [30 Juin]

30 juin 1522

Décès à Stuttgart de Johannes Reuchlin, humaniste, hébraïste, ardent défenseur du Talmud et des Juifs contre les persécutions. Il fut de ce fait au centre d’une immense polémique dans l’intelligentsia européenne de son temps, qui ouvrit la voie à la réforme protestante et changea la face de l’Europe.

Ceux qui ont l’indulgence de lire mes posts souvent très longs auront-ils la patience de lire celui-ci, exceptionnellement long, jusqu’au bout? Je l’espère, car l’histoire du combat de Johannes Reuchlin, telle que relatée par le grand historien Heinrich Grätz, est tout-à-fait extraordinaire.

« Au début du XVIe siècle à Rome et en Italie, le christianisme, avec ses dogmes, était devenu un objet de risée et de moquerie dans les milieux cultivés et principalement à la cour pontificale ; les dignitaires de l’Église ne tenaient à leur religion que pour le pouvoir politique qu’elle leur assurait.
En Allemagne, au contraire, on prenait le christianisme au sérieux ; il apparaissait aux yeux des croyants comme un idéal qui avait été vivant autrefois et qui, forcément, devait reprendre vie. Mais il fallait des circonstances favorables pour le réveiller et le rendre capable d’exercer, comme il le fit, une influence considérable sur la marche de l’histoire.

On peut affirmer hautement qu’une des principales causes de ce réveil fut le Talmud. Ce sont les polémiques suscitées à ce moment par le Talmud qui créèrent en Allemagne une opinion publique, sans laquelle la Réforme aurait probablement subi le même sort que les tentatives précédentes de ce genre, qui avaient toutes avorté.

L’auteur inconscient de ce mouvement, qui devait prendre un si formidable développement, fut un Juif ignorant et vulgaire du nom de Joseph Pfefferkorn. Cet homme, boucher de son état, commit. un jour, un vol avec effraction. Arrêté, il fut condamné à la prison mais sur les instances de sa famille, on se contenta de lui infliger une amende. Ce fut sans doute pour laver cette tache que Pfefferkorn se fit asperger de l’eau du baptême à l’âge de trente-six ans, avec sa femme et ses enfants. À la suite de sa conversion, il devint le favori des dominicains de Cologne.

Les dominicains étaient, en effet, hantés du désir de faire confisquer les exemplaires du Talmud, comme du temps de saint Louis en France. C’était déjà là le but poursuivi par le premier pamphlet de Pfefferkorn, qui cherchait surtout à rendre suspect le Talmud. Tour à tour bienveillant et injurieux, cet écrit dénonce l’usure des Juifs, leur attachement aveugle au Talmud et leur obstination à ne pas fréquenter les églises. Il conclut en engageant les princes et les peuples à s’opposer à l’usure des Juifs, à les pousser de force dans les églises pour écouter les prédicateurs chrétiens, et, enfin, à détruire le Talmud.

Mettre la main sur cet ouvrage, voilà ce qui présentait surtout de l’intérêt pour les dominicains. On disait alors ouvertement en Allemagne qu’en demandant la confiscation du Talmud, les obscurants de Cologne espéraient réussir à réaliser avec Pfefferkorn une bonne affaire. Car, les exemplaires du Talmud, une fois mis sous séquestre, seraient confiés à la garde des dominicains, en leur qualité de juges de l’Inquisition, et, comme les Juifs allemands ne pourraient pas se passer de cet ouvrage, ils essaieraient sûrement d’en faire annuler la confiscation à prix d’argent.

Aussi les dominicains s’acharnèrent-ils dans leurs attaques contre les juifs et le Talmud. Une année après la publication du premier livre paru sous le nom de Pfefferkorn, ils publièrent sous le même nom plusieurs autres écrits encore plus virulents, où ils déclaraient qu’il est du devoir des chrétiens de traquer les Juifs comme des animaux malfaisants. Si les princes ne prennent pas l’initiative de cette persécution, il appartient au peuple d’exiger d’eux qu’ils enlèvent aux Juifs tous les livres religieux, à l’exception de la Bible, ainsi que tous les gages, qu’ils s’emparent de leurs enfants pour les élever dans la foi chrétienne et qu’ils expulsent ceux qui se montreront récalcitrants à toute amélioration. Les seigneurs ne commettent, du reste, aucun péché en maltraitant les Juifs, car ceux-ci leur appartiennent corps et biens. En cas de refus de la part des princes, le peuple a le droit de leur imposer sa volonté par la violence et l’émeute. Qu’il se proclame chevalier du Christ et exécute son Testament. Quiconque persécute les Juifs est un vrai chrétien, mais ceux qui les favorisent sont encore plus coupables qu’eux et s’exposent à la damnation éternelle.

Les agissements de Pfefferkorn n’étaient pas sans danger pour les Juifs d’Allemagne, qui résolurent de se défendre vigoureusement. Des médecins juifs, influents dans certaines cours princières, paraissent s’être servis de leur crédit auprès de leurs protecteurs pour démontrer l’inanité des accusations de leur adversaire.

Sur un point, cependant, les obscurants de Cologne espéraient avoir facilement cause gagnée. Ils pensaient qu’on leur accorderait volontiers l’autorisation de faire des perquisitions dans les maisons juives et, au besoin, d’en soumettre les propriétaires à la torture pour mettre la main sur les exemplaires du Talmud et, en général, sur tout ouvrage religieux, en dehors de la Bible. Dans ce but, ils se mirent à circonvenir l’empereur Maximilien, qui, d’habitude, était opposé à toute violence, et à faire agir sur lui sa sœur Cunégonde.

Cette princesse, autrefois la fille préférée de l’empereur Frédéric Ill, avait causé à son père un profond chagrin. À l’insu de l’empereur, elle s’était mariée avec un de ses ennemis, le duc bavarois Albert de Munich. Pendant longtemps, le père irrité ne voulut même pas entendre prononcer le nom de sa fille. Le duc Albert mourut encore jeune (1508). Sa veuve, peut-être pour expier la faute commise à l’égard de son père, se retira dans un couvent et devint abbesse des sœurs Clarisses.

C’est cette princesse, d’une piété sombre et fanatique, que les dominicains de Cologne s’efforcèrent de rendre favorable à leur projet. Ils envoyèrent Pfefferkorn auprès d’elle, pour la persuader que les Juifs proféraient des injures contre Jésus, Marie, les apôtres et toute l’Église, et qu’il était nécessaire de détruire leurs livres, remplis de blasphèmes contre le christianisme. Convaincre une telle femme, qui vivait, enfermée dans un couvent, ne devait pas exiger de grands efforts. Cunégonde ajouta foi à toutes les calomnies débitées contre les Juifs, d’autant plus que ces calomnies lui étaient répétées par un homme recommandé parles dominicains et qui avait été Juif lui-même.

Elle remit donc à Pfefferkorn une lettre pour Maximilien, qu’elle adjurait d’accueillir avec faveur la demande des dominicains et de ne pas attirer sur sa tête la colère de Dieu en ménageant les Juifs blasphémateurs. Muni de cette lettre, Pfefferkorn se rendit en toute hâte auprès de l’empereur et réussit à obtenir de lui une commission générale (du 10 août 1509) qui l’autorisait à saisir et à examiner les livres des Juifs, dans tout l’Empire, et à détruire ceux qui contiendraient des assertions hostiles à la Bible ou au christianisme. Par ce même arrêté, il était sévèrement interdit aux Juifs de s’opposer aux perquisitions ou de cacher les livres incriminés.

Tout péril semblait pourtant écarté pour le moment, grâce à l’intervention de l’archevêque de Mayence. Qu’il le fit par pur sentiment de justice ou par aversion pour le fanatisme des dominicains, ou qu’il fût froissé que l’empereur eût accordé à un étranger un droit de juridiction sur les affaires religieuses dans son diocèse, ce qui est certain c’est que ce dignitaire de l’Église défendit énergiquement les Juifs.
Le 5 octobre, il écrivit à l’empereur pour exprimer son étonnement que, dans une conjoncture aussi grave, il eût donné pleins pouvoirs à un homme aussi ignorant et aussi peu digne de confiance que Pfefferkorn, affirmant que les Juifs établis dans son diocèse ne possédaient pas de livres injurieux pour le christianisme. Il ajoutait que dans le cas où le souverain tiendrait à faire confisquer et examiner les ouvrages hébreux, il devrait confier cette mission à une personne compétente.

Pour ne pas paraître partial dans cette affaire, il se mit en relations avec Pfefferkorn. Il le manda à Aschaffenburg, et là il lui montra que le mandat dont l’avait gratifié l’empereur présentait un vice de forme et que les Juifs pourraient contester la validité de ses pouvoirs. Dans cet entretien, on prononça pour la première fois le nom de Reuchlin. Il fut, en effet, question d’adjoindre à Pfefferkorn, pour l’examen des ouvrages incriminés, Reuchlin avec un dominicain de Cologne.
En s’assurant le concours de Reuchlin, dont le savoir et le caractère étaient profondément respectés en Allemagne, les dominicains comptaient que leur entreprise aurait plus de chances de réussite. Peut être aussi espéraient-ils compromettre ce savant, dont les efforts pour répandre l’étude de l’hébreu parmi les chrétiens d’Allemagne et d’Europe étaient vus d’un très mauvais œil par les obscurants.
De toute façon ils se trompèrent dans leurs calculs, car Reuchlin, en prenant part à ces débats, porta à l’Église catholique des coups qui l’ébranlèrent jusqu’aux fondements.

On put dire plus tard avec raison que ce chrétien teinté de judaïsme avait fait plus de mal à l’Église que tous les écrits de polémique des Juifs. Jean Reuchlin, de Pforzheim (1455-1522), contribua pour une grande part à faire succéder, en Europe, un esprit nouveau à l’esprit du moyen âge. Sous le nom de Capnion et aidé de son contemporain plus jeune, Érasme, de Rotterdam, il réveilla en Allemagne le goût des lettres et de la science, et prouva que, dans le domaine de l’antiquité classique et des humanités, les Allemands pouvaient rivaliser avec les Italiens.

À une culture littéraire fort remarquable, Reuchlin joignait un caractère élevé, une scrupuleuse loyauté, un très grand amour de la vérité.
Plus érudit qu’Érasme, il voulait, à l’exemple de saint Jérôme, savoir l’hébreu. Son ardeur à étudier cette langue devint une vraie passion lorsque, pendant son second voyage en Italie, il eut fait la connaissance, à Florence, du célèbre Pic de la Mirandole et appris de lui quels merveilleux mystères on découvrait dans les sources juives de la Cabale. Ce n’est cependant qu’à l’âge mûr qu’il réussit à réaliser complètement son ardent désir d’étudier sérieusement la littérature hébraïque. Il entra, en effet, en rapports, à Linz, à la cour du vieil empereur Frédéric III, avec le médecin et chevalier juif Jacob Loans, qui lui enseigna l’hébreu.

Dès qu’il fut un peu familiarisé avec la littérature hébraïque, Reuchlin publia un opuscule, « Le mot mirifique », où il parle avec enthousiasme de l’hébreu. La langue hébraïque, dit-il, est simple, pure, sacrée, concise et vigoureuse ; Dieu s’en sert pour parler aux hommes, et les hommes pour s’entretenir avec les anges, directement, sans intermédiaire, face à face, comme un ami parle à son ami. Il s’efforce de prouver que la sagesse des nations, les symboles religieux des païens et les pratiques de leur culte ne sont que des modifications et des altérations de la vérité juive, dissimulée dans les mots, les lettres et même la forme des lettres.

Au surplus, Reuchlin ne négligea aucune occasion de se perfectionner dans la langue hébraïque. Pendant qu’il résidait à Rome, en qualité de représentant du prince électeur du Palatinat auprès du pape Alexandre VI (1498-1500), il se fit donner des leçons d’hébreu par le Juif Obadia Sforno. Comme il était le seul chrétien en Allemagne, et même en Europe, qui sût l’hébreu, ses nombreux amis le pressèrent de publier une grammaire hébraïque pour faciliter aux chrétiens l’étude de cette langue. Cette grammaire, la première qui ait été composée par un savant chrétien —elle fut achevée en mars 1506 —et que Reuchlin appelle un monument plus durable que l’airain, présentait certainement bien des lacunes. Elle contenait simplement les règles les plus élémentaires de la prononciation de l’hébreu et des formes des mots, ainsi qu’un petit lexique. Mais elle exerça quand même une sérieuse influence, car elle éveilla le goût des études hébraïques chez plusieurs humanistes, qui s’y adonnèrent ensuite avec ardeur.

Reuchlin n’était pourtant pas un ami des Juifs. Dans sa jeunesse, il nourrissait contre eux les mêmes préjugés que ses contemporains, les considérant comme dénués de tout goût littéraire ou artistique et les déclarant vils et méprisables. À l’exemple de saint Jérôme, il proclama sans ambages sa haine pour le peuple juif. En même temps qu’il publiait sa grammaire hébraïque, il écrivait une lettre où il attribuait tous les maux des Juifs à leur aveuglement et à leur obstination. Autant que Pfefferkorn, il croyait qu’ils blasphémaient contre Jésus, Marie, les apôtres et l’Église.

Plus tard, il regretta d’avoir publié cette lettre, car son cœur était resté honnête et bon. Dans ses relations avec les Juifs, il leur témoignait de la bienveillance ou, au moins, de la considération. Son sentiment de la justice ne lui permettait pas d’approuver les iniquités commises à l’égard des Juifs. Quoiqu’il n’eût jamais donné lieu jusqu’alors au moindre soupçon d’hérésie et qu’il entretint d’excellents rapports avec les dominicains, les obscurants le considéraient instinctivement comme leur ennemi. Ils lui en voulaient de son culte pour la science et la littérature classique, de sa passion pour la langue grecque, dont le premier il avait introduit l’étude en Allemagne, de ses efforts pour propager l’enseignement de l’hébreu et de la préférence qu’il accordait à la vérité hébraïque sur la traduction latine canonique de la Bible appelée Vulgate.

Il se produisit malheureusement un incident, à ce moment, dont les dominicains surent tirer grand profit pour leur cause. Un ciboire avec un ostensoir doré avait été volé dans une église de la Marche de Brandebourg. Le coupable, arrêté, prétendit avoir vendu l’hostie à des Juifs de la contrée. Ceux-ci furent alors cruellement persécutés par l’évêque de Brandebourg, et le prince-électeur Joachim Ier fit transporter les inculpés à Berlin. Là, on les accusa à la fois de profanation d’hostie et de meurtre d’enfant. Sur l’ordre de Joachim, trente-huit de ces malheureux furent torturés sur un gril ardent. Tous subirent le martyre avec un merveilleux courage (19 juillet 1510), à l’exception de deux, qui acceptèrent le baptême et furent simplement décapités. C’est à l’occasion de ce douloureux événement qu’il est question, pour la première fois, de la présence des Juifs à Berlin et dans le Brandebourg.

Cette affaire causa une profonde émotion en Allemagne, et les dominicains ne manquèrent pas de s’en servir contre les Juifs auprès de l’empereur. Celui-ci eut, du reste, à soutenir un véritable assaut de la part de sa sœur Cunégonde. Les dominicains avaient, en effet, fait accroire à cette princesse dévote qu’en revenant sur ses premières déterminations à l’égard des Juifs Maximilien semblait, en quelque sorte, approuver leurs plus horribles crimes et leurs blasphèmes contre le christianisme. Aussi, lors de son entrevue avec son frère, à Munich, Cunégonde se jeta à ses pieds, pleura et le supplia de ne plus couvrir les Juifs de sa protection.

Maximilien était perplexe. Opposer un refus formel aux sollicitations de sa sœur, c’était l’affliger profondément, mais, d’un autre côté, il commençait à se défier de Pfefferkorn et de ses agissements. Il se tira d’embarras par une sorte de compromis. Pour la quatrième fois, il prit un arrêté (6 juillet 1510) relativement à la confiscation des livres hébreux. En vertu de cette nouvelle décision, l’archevêque Uriel devait demander des mémoires sur cette question à certaines Universités d’Allemagne, ainsi qu’à Reuchlin, Victor de Karben et Hochstraten, et Pfefferkorn était chargé de transmettre à l’empereur les conclusions de ces mémoires.

Jamais, depuis qu’ils étaient persécutés par les chrétiens, les Juifs n’avaient encore trouvé un défenseur aussi énergique que Reuchlin. Son plaidoyer en leur faveur était d’autant plus important qu’il se présentait sous la forme d’un document officiel, destiné au chancelier et à l’empereur. Sur deux points surtout, les déclarations de Reuchlin avaient une réelle valeur pour les Juifs. Ainsi, il n’hésitait pas à affirmer que les Juifs étaient citoyens de l’empire germano-romain et devaient jouir, à ce titre, des mêmes droits et de la même protection que les autres citoyens. C’état là, en quelque sorte, la première proclamation, encore vague et incomplète, du principe de l’émancipation des Juifs, qui ne fut admis complètement en Allemagne que trois siècles plus tard.
Une voix autorisée osait enfin protester contre cette idée absurde du moyen âge que, par suite de la conquête de Jérusalem par Titus et Vespasien, les Juifs étaient devenus la propriété des empereurs romains et, par conséquent, de leurs successeurs en Allemagne.

En second lieu, il niait formellement que les Juifs fussent des hérétiques. Comme ils se tiennent en dehors de l’Église, dit-il, et qu’ils ne sont pas contraints de suivre la foi chrétienne, on ne peut pas leur appliquer la qualification de mécréants et d’hérétiques.

Les conclusions des autres mémoires étaient loin de concorder avec celles de Reuchlin. Pour les dominicains de Cologne, la Faculté de théologie de cette ville, l’inquisiteur Hochstraten et le vieux renégat Victor de Karben, qui subissaient tous la même direction, il était indispensable de confisquer le Talmud et les ouvrages similaires et de les livrer aux flammes. De ces ouvrages, Hochstraten voulait étendre l’accusation aux Juifs eux-mêmes. Il proposa de faire réunir par des hommes compétents les passages entachés d’hérésie qui se rencontre, dans les livres incriminés et de demander ensuite aux Juifs s’ils reconnaissaient le danger présenté par des écrits aussi malfaisants. Les trouvaient-ils nuisibles, alors ils devraient approuver le projet des dominicains de les brûler. Si, au contraire, ils déclaraient les accepter comme livres religieux, l’empereur devrait les faire comparaître eux-mêmes comme hérétiques devant le tribunal de l’Inquisition.

Les dominicains savaient, en effet, que l’opinion de Reuchlin serait d’un grand poids pour l’empereur et ses conseillers. Or, quand ils virent que cette opinion leur était contraire, ils publièrent contre Reuchlin un pamphlet allemand, dans l’espoir de gagner le peuple à leur cause et de contraindre ainsi l’empereur à sévir contre les Juifs. Dans cet écrit intitulé: « Handspiegel » (Miroir à main), et répandu par milliers d’exemplaires, Pfefferkorn, qui, en cette circonstance aussi, n’était que le prête-nom des dominicains, insultait grossièrement Reuchlin. Ce pamphlet produisit une énorme sensation, car Reuchlin occupait une situation élevée comme savant et comme dignitaire de l’Empire.

Devant la perspective de continuer à voir son honneur impunément outragé par ses ennemis, Reuchlin résolut de se défendre lui-même. Il répondit au pamphlet de Pfefferkorn par un autre pamphlet allemand, « Augenspiegel » ‘Miroir des yeux), où il dévoile les manœuvres de Pfefferkorn et de ses acolytes.
Il expose en termes simples, mais chaleureux, l’origine de ses démêlés avec les dominicains, et raconte les efforts du renégat juif pour faire condamner le Talmud au feu et obtenir son appui dans cette occurrence.

Ce qui indigne surtout Reuchlin, c’est qu’on ait eu l’audace d’affirmer qu’il s’était laissé acheter par les Juifs. Il se montre également blessé de ce que ses ennemis ne croient pas à ses connaissances hébraïques et lui dénient la paternité de sa grammaire hébraïque. Enfin, pour terminer, il prend énergiquement la défense des Juifs. Au reproche que lui adresse Pfefferkorn d’avoir appris l’hébreu chez des Juifs et d’avoir ainsi contrevenu à la loi canonique qui défend d’entretenir avec eux des relations, Reuchlin répond : Le Juif baptisé dit que la loi divine interdit tout rapport avec les Juifs; cela est faux. Les chrétiens peuvent comparaître en justice avec eux, acheter chez eux, leur faire des présents et des donations. Le cas peut même se présenter où un chrétien hérite en commun avec un Juif. Il est également permis de s’entretenir avec eux et de se faire instruire par eux, comme la prouvent les exemples de saint Jérôme et de Nicolas de Lyre. Enfin, il est prescrit au chrétien d’aimer le Juif comme son prochain.

Quand, au moment de la foire de Francfort, le Miroir de Reuchlin fut répandu parmi les milliers de personnes qui se trouvaient alors dans cette ville, il produisit une émotion des plus profondes. C’était une chose inouïe qu’un personnage illustre, tel que Reuchlin, clouât au pilori comme malhonnête et menteur un adversaire des Juifs. Ceux-ci surtout lisaient avec avidité cet écrit où, pour la première fois, un chrétien fort respecté traitait leurs accusateurs de vils calomniateurs, et ils rendaient grâce à Dieu de leur avoir suscité un défenseur dans leur détresse. Aussi travaillèrent-ils de toutes leurs forces à la propagande de cet opuscule. De tous côtés, de savants et d’ignorants, Reuchlin recevait des félicitations. On se réjouissait qu’il eût riposté si vigoureusement aux obscurants de Cologne.

À la suite de l’apparition du Miroir de Reuchlin et de sa défense du Talmud, commença une lutte qui prit un caractère de plus en plus grave et dont la portée dépassa bientôt de beaucoup l’objet qui l’avait fait naître. Les dominicains, qui se sentaient menacés et dont les moyens d’action étaient considérables, se défendirent avec énergie. Mais leur colère leur fit commettre des imprudences et les emporta au delà du but.

Jusqu’alors, le principal instigateur de cette lutte, l’inquisiteur Jacob Hochstraten, s’était tenu sur la réserve, se contentant d’envoyer au feu ses lieutenants, Pfefferkorn, Ortuin de Graes et Arnaud de Tongres. Quand il s’aperçut de la tournure défavorable que prenait cette affaire pour les dominicains, il crut nécessaire de se jeter lui-même dans la mêlée.
Autorisé sans doute par son provincial, il invita Reuchlin à se présenter à Mayence, dans un délai de six jours, à huit heures du matin, pour être jugé comme ami des Juifs et hérétique.

Avant de lancer cet acte d’accusation contre Reuchlin, il avait préparé un réquisitoire bien documenté contre le Miroir et le Talmud. Il avait aussi pris ses mesures pour être appuyé dans ce procès. Il avait, en effet, sollicité de quatre Universités des mémoires sur le Miroir, et toutes les quatre s’étaient naturellement prononcées dans le sens qu’il leur avait indiqué. À la date fixée, Hochstraten, escorté de nombreux dominicains, se trouva à Mayence, où il choisit parmi ses partisans les membres destinés à former le tribunal, ouvrit la séance et se présenta à la fois comme juge et partie.

Les griefs qu’il énonça contre Reuchlin furent ceux qu’avaient déjà formulés Pfefferkorn et Arnaud de Tongres. Il lui reprochait de prendre trop chaleureusement la défense des Juifs, de considérer ces chiens presque autant que les membres de l’Église, de leur reconnaître les mêmes droits qu’aux chrétiens, et il proposa à la Commission de déclarer le Miroir entaché d’hérésie, injurieux pour le christianisme, et de condamner cet ouvrage à être brûlé. On ne peut pas nier qu’il y eut progrès. Du temps de Torquemada et de Ximénès de Cisneros, l’auteur aurait été livré aux flammes en même temps que son livre.

À la grande surprise des dominicains, Reuchlin se présenta à Mayence, accompagné de deux conseillers du duc de Wurtemberg. Le procès mené contre lui de si étrange façon par l’Inquisition avait, du reste, irrité au plus haut point bien des gens, et surtout ses amis et ses admirateurs. La jeunesse studieuse de l’Université de Mayence, chez laquelle la théologie et la scolastique n’avaient pas encore éteint tout sentiment de justice et de générosité, ne dissimula pas l’indignation qu’elle en éprouvait, et elle entraîna dans son mouvement de protestation les professeurs de droit et plusieurs personnages de marque. Aussi le chapitre de Mayence s’efforça-t-il d’amener une conciliation entre Reuchlin et ses adversaires.

Mais Hochstraten persista dans son fanatisme étroit et fixa la discussion du procès au 12 octobre, jour où serait prononcée la sentence. Sur l’ordre de l’inquisiteur et avant le prononcé de l’arrêt, les ecclésiastiques de Mayence proclamèrent dans les églises que tous ceux qui avaient en leur possession des exemplaires du Miroir, Juifs ou chrétiens, étaient tenus, sous peine d’une forte amende, de les livrer pour être brûlés. Le clergé promit aussi aux fidèles des indulgences pour trois cents jours s’ils venaient assister à l’autodafé, sur la place de l’église. Au jour fixé, on y accourut en foule. Sur la tribune érigée devant l’église, on vit s’avancer d’un pas grave et solennel les dominicains, ainsi que les théologiens des Universités de Cologne, Louvain et Erfurt. Hochstraten, qui avait rempli jusque-là les fonctions d’accusateur, alla prendre place parmi les juges.

Le tribunal se disposait à prononcer le verdict et à faire allumer le feu du bûcher, quand arriva un messager de l’archevêque Uriel. Outré des prétentions des dominicains et de leurs procédés à l’égard de Reuchlin, Uriel de Gemmingen ordonnait aux commissaires élus parmi ses ouailles de remettre le prononcé du jugement à un mois. Dans le cas où ils ne se conformeraient pas à ses ordres, il les relèverait de leurs fonctions d’inquisiteur et déclarerait toutes leurs décisions nulles et non avenues. Les dominicains furent atterrés de cet ordre, qui venait brusquement déjouer toutes leurs machinations. Seul, Hochstraten essaya de protester contre l’intervention de l’archevêque ; mais ses collègues refusèrent de le suivre dans cette voie. Ils descendirent confus de la tribune, poursuivis par les cris moqueurs de la foule et par ces paroles de nombreux assistants : Qu’on fasse monter sur le bûcher ces frères qui traitent de si pitoyable façon un homme d’honneur.

Naturellement, les Juifs se réjouirent aussi de la défaite des dominicains, car ils étaient particulièrement intéressés à l’issue du procès. Si le Miroir avait été condamné, nul chrétien n’aurait plus osé les défendre, ni moins de se résigner d’avance à se faire accuser d’hérésie, et leurs livres religieux auraient probablement subi le même sort que le Miroir.

Il était pourtant trop tôt pour chanter victoire. Reuchlin, le premier, ne se faisait aucune illusion sur le caractère précaire de son succès. Il connaissait trop bien ses adversaires pour croire qu’ils accepteraient leur échec avec résignation. Aussi résolut-il d’en appeler au pape pour faire imposer définitivement silence à ses calomniateurs. Mais, comme il savait que la cour pontificale de ce temps n’était pas insensible aux riches cadeaux et que les dominicains ne reculeraient devant rien pour atteindre leur but, il écrivit en hébreu à Bonet de Lattés, médecin juif du pape Léon X, pour lui demander son appui.

Léon X, de l’illustre famille des Médicis, dont le père avait dit qu’il était le plus intelligent de ses fils, n’était pape que depuis quelques mois. C’était un pontife un peu sceptique, s’intéressant plus à la politique qu’à la religion, ne témoignant que dédain pour les discussions théologiques, et préoccupé surtout de louvoyer habilement, et avec profit pour les intérêts temporels du Saint-Siège, entre l’Autriche et la France ou, plus exactement, entre la maison de Habsbourg et celle de Valois. Il était donc peu probable qu’il examinerait sérieusement si le Miroir de Reuchlin contenait des assertions conformes ou contraires à la foi catholique.

Tout dépendrait du point de vue sous lequel on lui montrerait la lutte entre Reuchlin et les dominicains. C’est pourquoi, Reuchlin exposa en détail à Bonet de Lattès, qui voyait fréquemment le pape, tous ses démêlés avec Pfefferkorn et ses acolytes, et le pria d’user de son influence pour que Léon X ne fit pas juger cette affaire à Cologne ou dans une ville voisine.
Le 21 novembre 1513, probablement à la suite des démarches de Bonet de Lattès, le pape chargea les évêques de Spire et de Worms d’examiner eux-mêmes ou de soumettre à des délégués le différend de Reuchlin et des dominicains et de prononcer le verdict, qui serait alors définitif.
Ils déclarèrent que le Miroir ne contenait aucune hérésie, qu’il pouvait être lu et imprimé par tout chrétien, que Hochstraten avait calomnié Reuchlin, qu’il devait s’abstenir dorénavant de toute nouvelle attaque et qu’il était condamné aux dépens (111 florins d’or rhénans).
Irrités de ce nouvel échec, les dominicains traitèrent l’évêque de Spire de la plus méprisante façon et refusèrent de se soumettre au verdict de ses délégués. Pfefferkorn eut même l’audace d’arracher la copie du jugement affichée à Cologne. Contrairement aux usages, Hochstraten en appela directement au pape, sans même en aviser l’évêque de Spire, qui avait fait prononcer la condamnation en qualité de juge apostolique. Il avait des partisans parmi les cardinaux à Rome, et, à supposer qu’il ne gagnât pas rapidement son procès, il espérait, du moins, pouvoir le faire durer assez longtemps pour ruiner totalement Reuchlin en frais de procédure avant le prononcé de la sentence.

Et comme les obscurants de tous les pays souhaitaient ardemment la condamnation de Reuchlin, les dominicains comptaient bien que plusieurs Universités, notamment la plus influente, celle de Paris, se prononceraient contre le Miroir et agiraient ainsi sur Rome. Devant la coalition des obscurants, les partisans de la science, les amis des libres recherches, en un mot, les humanistes, unirent également leurs efforts.
Il se forma un véritable parti dont le mot d’ordre était : Courage en l’honneur de Reuchlin ! Nous tous, disaient-ils, qui appartenons à l’armée de Pallas, nous sommes aussi dévoués à Reuchlin que les soldats à l’empereur.

C’est ainsi que, par suite de la haine de Pfefferkorn pour les Juifs, les chrétiens d’Allemagne se divisèrent en deux camps, les Reuchlinistes et les Arnoldistes (nom donné aux dominicains) qui se combattaient avec acharnement. À la tête des amis de Reuchlin marchait la jeunesse allemande de ce temps, Hermann de Busche, Crotus Rubianus (Jean Jaeger) et le vaillant et fougueux Ulric de Hutten. Ce dernier surtout, alors âgé de vingt-six ans, se jeta dans la mêlée avec une impétueuse ardeur, consacrant toutes les forces de sa haute intelligence et toute l’énergie de son cœur à la cause du libre examen, et mettant tout en œuvre pour dissiper en Allemagne les ténèbres du moyen âge à la lueur de l’esprit nouveau.

À côté de ces jeunes gens, on trouvait des hommes mûris par l’âge et l’expérience et investis des plus hautes dignités : le duc Ulric de Wurtemberg et sa cour, le comte de Helfenstein à Augsbourg, le comte de Nuenar, chanoine, les patriciens Welser, Pirkheimer et Peutinger de Ratisbonne, Nuremberg et Augsbourg, avec leurs partisans, ainsi que de nombreux prévôts, chanoines et membres du chapitre, et même des cardinaux et d’autres hauts dignitaires de l’Église en Italie.

Egidio de Viterbe, général de l’ordre des augustins à Rome, élève et protecteur du grammairien juif Elia Lévita, qui aimait beaucoup la littérature hébraïque et provoqua la traduction du livre cabalistique Zohar, écrivait à Reuchlin : La Loi (Tora), révélée aux hommes au milieu du feu, fut sauvée une première fois des flammes quand Abraham sortit sain et sauf de la fournaise. Reuchlin vient de la préserver une seconde fois du feu en sauvant les écrits qui éclairent la Loi et dont la disparition amènerait le règne des ténèbres. En te donnant notre concours, nous ne défendons pas ta cause, mais la Loi ; nous ne luttons pas pour le Talmud, mais pour l’Église.

Fait digne de remarque, les franciscains aussi, par haine des dominicains, se déclarèrent en faveur de Reuchlin. Presque chaque ville allemande eut bientôt ses deux partis, les amis et les adversaires de Reuchlin. Ceux-là réclamaient la conservation du Miroir et du Talmud, ceux-ci, au contraire, demandaient que les deux ouvrages fussent brûlés. Par la force des choses, les partisans de Reuchlin devinrent les amis des Juifs, exposant avec chaleur toutes les raisons qui militaient en leur faveur. Par contre, l’hostilité des autres s’accrut contre les Juifs, qu’ils attaquaient violemment avec des armes empruntées aux ouvrages les plus médiocres et les plus inconnus.

Peu à peu, ces démêlés eurent leur contrecoup dans l’Europe entière. Dans deux villes surtout, à Rome et à Paris, la lutte de Reuchlin et des dominicains suscita d’ardentes discussions, car Hochstraten attachait un grand prix à l’opinion de l’Université de Paris, qu’il voulait se concilier par tous les moyens, et à Rome il usait de toutes les influences pour faire annuler le jugement de Spire. D’un autre côté, Reuchlin, tout en ayant eu gain de cause, avait besoin d’appui pour empêcher les intrigues de ses adversaires d’aboutir. Il y réussit. L’instruction du procès fut confiée par le pape au cardinal et patriarche Dominique Grimani. On savait que ce prince de l’Église cultivait la littérature rabbinique et la Cabale, et qu’en sa qualité de patron des franciscains il détestait les dominicains. Il est très probable que les Juifs de Rome avaient contribué à ce succès de Reuchlin. Mais ils eurent le tact, comme leurs coreligionnaires d’Allemagne, de se tenir à l’arrière-plan, pour ne pas compromettre la cause de leur défenseur par une intervention trop ouverte.

Le cardinal Grimani invita Reuchlin et Hochstraten (en juin 1514) à comparaître devant lui, permettant toutefois au premier, en raison de son grand âge, de se faire représenter par un délégué. Muni de lettres de recommandation et de grosses sommes d’argent, l’inquisiteur se rendit à Rome. Reuchlin aussi se fit appuyer par ses partisans. L’empereur Maximilien, lui-même intervint en sa faveur. Après avoir prêté d’abord une oreille trop complaisante aux calomnies de Pfefferkorn et aux sollicitations de sa sœur fanatisée, ce souverain reconnut ensuite son imprudence et essaya d’en annuler les conséquences. Il écrivit donc au pape que, manifestement, les dominicains de Cologne s’efforçaient, contrairement à tout droit, de faire gainer leur procès en longueur pour triompher du savant, honnête et pieux Reuchlin. Il ajoutait que c’était-sur son ordre et dans l’intérêt de la chrétienté que Reuchlin avait pris la défense des Juifs.

Aux attaques de leurs adversaires, les dominicains répondirent par un redoublement d’audace. Dans leur fureur, ils se montrèrent prêts à braver l’opinion publique, l’empereur et le pape. Ils firent comprendre à Léon X que, s’ils n’obtenaient pas satisfaction, ils n’hésiteraient pas à provoquer un schisme dans l’Église en s’alliant aux Hussites de Bohême contre le Saint-Siège. Plutôt que de renoncer à leur vengeance, ils menaçaient d’ébranler les fondements du catholicisme. L’empereur même n’échappa point à leurs outrages, quand ils apprirent sa démarche en faveur de Reuchlin.

Ce fut à Paris surtout que se concentrèrent alors tous les efforts et toutes les espérances des dominicains. L’Université de cette ville, la plus ancienne de toutes les Universités européennes, avait une très grande autorité dans le domaine théologique. En cas qu’elle condamnât le livre de Reuchlin, le pape lui-même n’oserait sans doute pas passer outre. Il s’agissait donc, pour les dominicains, d’obtenir d’elle un mémoire contre leur ennemi. Sur les instances de Guillaume Haquinet Petit, son confesseur, le roi de France, Louis XII, exerça une forte pression sur l’Université de Paris en faveur des dominicains. La politique ne fut sans doute pas étrangère non plus à l’intervention royale. La France et l’Allemagne n’entretenaient pas, à ce moment, des relations bien cordiales, et du moment que Maximilien s’était prononcé pour Reuchlin, Louis XII se déclara contre lui.

Malgré tout, l’Université hésita longtemps à se prononcer. Les discussions se prolongèrent depuis le mois de mai jusqu’en août 1514. Les partisans de Reuchlin défendirent sa cause avec courage. Mais ce qui détermina le vote de nombreux théologiens français, ce fut le fait, cité comme argument par les amis des dominicains, que trois siècles auparavant, à la demande de l’apostat juif Nicolas Donin et sur l’ordre du pape Grégoire IX, saint Louis avait fait brûler les exemplaires du Talmud. On déclara donc que le Miroir de Reuchlin, qui défendait le Talmud, contenait des hérésies et devait être brûlé. Grande fut la joie des dominicains, qui s’empressèrent de publier un nouveau pamphlet pour faire connaître le verdict de la Sorbonne.

Pendant ce temps, la procédure avançait d’un pas excessivement lent à Rome, et les dominicains s’efforçaient d’en ralentir encore la marche. À l’acte d’accusation, Hochstraten avait joint une traduction du Miroir qui altérait en beaucoup d’endroits le sens de l’original allemand et attribuait des hérésies à l’auteur. La Commission chargée de l’enquête invita donc un Allemand présent à Rome, Martin de Gröningen, à faire une traduction fidèle. Ce furent alors les dominicains qui réclamèrent. Par suite de toutes ces chicanes, l’affaire restait toujours au même point et avait déjà coûté à Reuchlin 400 florins d’or. Il était à craindre que les dominicains n’atteignissent leur but et que Reuchlin, ruiné par les frais, ne pût continuer à se défendre.

Ses amis résolurent alors de ne pas persister à faire juger ce procès à Rome, mais de le porter directement devant l’opinion publique. Dans ce but, un des plus jeunes humanistes publia une série de lettres pleines d’esprit, de verve et de mordante satire, qui créèrent un nouveau genre dans la littérature allemande. Ces « Lettres des hommes obscurs », (Epistolæ obscierorum virorum), parues dans le courant de l’année 1515, et dont les premières sont probablement l’œuvre de Crotus Rubianus, de Leipzig, sont adressées en grande partie à Ortuin de Graes et écrites dans un style qui imite le langage des moines incultes. Elles mettaient au grand jour l’orgueil de ces fanatiques, leur extraordinaire ignorance, leurs vilaines passions, leur morale relâchée, leurs radotages. Tous les ennemis de Reuchlin, les Hochstraten, les Arnaud de Tongres, les Ortuin de Graes, les Pfefferkorn et leurs suppôts, avec l’Université de Paris, y sont criblés de traits acérés.

L’impression produite par ces épîtres satiriques fut particulièrement profonde, parce que les dominicains et les docteurs en théologie s’y peignent en quelque sorte eux-mêmes, tels qu’ils sont, et y exposent naïvement leurs faiblesses et leurs vices. Les Juifs et le Talmud, qui avaient été l’occasion de toutes ces polémiques, ne sont naturellement pas oubliés dans les Lettres des hommes obscurs, qui parlent d’eux comme les dominicains avaient coutume de le faire, c’est-à-dire avec peu de bienveillance. Dans une de ces lettres, maître Jean Pellifex soumet le cas suivant à Ortuin, son directeur de conscience. À l’époque de la foire de Francfort, il passa, avec un jeune théologien, devant deux hommes à l’air respectable, vêtus de robes noires avec des capuchons de moine, qu’il prit pour des ecclésiastiques et salua d’une respectueuse révérence. Son compagnon lui fit alors observer que c’étaient des Juifs et qu’en les saluant, il s’était presque rendu coupable d’un acte d’idolâtrie et, par conséquent, avait commis un péché mortel.

En effet, si un chrétien témoigne de la déférence pour un Juif, il fait du tort au christianisme, parce que les Juifs ainsi honorés pourraient se vanter d’être supérieurs aux chrétiens, mépriser le christianisme et repousser le baptême. C’était là, en effet, la série d’accusations dirigées par les dominicains contre Reuchlin, à qui ils reprochaient surtout de se montrer l’ami des Juifs. Pour corroborer son dire, le jeune théologien raconte qu’un jour il s’agenouilla, dans l’église, devant l’image d’un Juif armé d’un marteau qu’il avait pris pour saint Pierre. Quand il confessa ensuite sa méprise à un dominicain, celui-ci lui affirma que cet acte, quoique accompli par mégarde, constituait un péché mortel, et qu’il ne pourrait pas lui donner l’absolution s’il ne possédait pas justement les pouvoirs d’un évêque. Un tel acte accompli sciemment ne pourrait être pardonné que par le pape. Le théologien conseilla alors à maître Pellifex de se confesser à l’official, parce qu’en regardant attentivement il aurait bien reconnu les Juifs par la roue jaune attachée à leurs vêtements.

Pellifex demande donc à Ortuin si son péché est véniel ou mortel, et s’il peut être absous par un prêtre quelconque ou seulement par l’évêque, ou s’il faut s’adresser au pape. Il prie aussi Ortuin de lui faire savoir s’il ne pense pas que les bourgeois de Francfort aient tort de laisser les Juifs s’habiller comme les saints docteurs de la théologie. L’empereur ne devrait pas permettre qu’un Juif, un vrai chien, ennemi du Christ… (c’étaient là les épithètes dont les dominicains qualifiaient les Juifs).

Dans toute l’Europe occidentale, ces Lettres soulevèrent un immense éclat de rire. Quiconque comprenait le latin en Allemagne, en Italie, en France et en Angleterre, voulait les connaître. On raconte qu’Érasme, qui souffrait d’un abcès au cou au moment où il lisait ces lettres, en rit tellement que son abcès s’ouvrit. Dorénavant, les dominicains étaient jugés dans l’opinion publique, quel que fût l’arrêt que prononcerait le pape. De tous côtés on cherchait à savoir qui était l’auteur de ces lettres. Les uns les attribuaient à Reuchlin, les autres à Érasme, à Hutten ou à quelque autre humaniste. Hutten donna la vraie réponse : Il faut les attribuer à Dieu lui-même, disait-il. On peut voir, en effet, l’action de la Providence dans ce fait qu’une simple discussion au sujet du Talmud ait pris peu à peu le caractère d’une lutte entre les préjugés du moyen âge et l’esprit éclairé des temps modernes, et soit devenue un des événements les plus importants de l’histoire.

Ridiculisés ainsi par leurs adversaires, les dominicains songèrent à s’en venger sur les Juifs. Ceux-ci, malheureusement, continuaient d’être exposés à toutes les vexations. Si quelques chrétiens éclairés montraient, dans leurs écrits, une certaine bienveillance pour le judaïsme, la chrétienté en général détestait les Juifs et leurs croyances. S’il est chrétien de haïr les Juifs, disait alors Érasme, nous sommes tous d’excellents chrétiens.

Leurs ennemis réussissaient donc facilement à leur nuire. Maintes fois déjà, Pfefferkorn avait insinué qu’on ne trouvait plus en Allemagne que trois communautés juives importantes, celles de Ratisbonne, de Francfort et de Worms. Ces communautés détruites, on en aurait fini avec les Juifs d’Allemagne. Pour obtenir l’expulsion des Juifs de Francfort et de Worms, leurs ennemis agirent sur l’esprit du jeune margrave Albert de Brandebourg, d’abord évêque de Magdeburg et récemment promu archevêque de Mayence. À la suite d’excitations venues sans doute de Cologne, ce prélat, qui acquit une triste célébrité à l’époque de la Réforme, invita des ecclésiastiques, des laïques et des municipalités, notamment celles de Francfort et de Worms, à se réunir à Francfort pour décider l’expulsion définitive des Juifs d’Allemagne.

De nombreux délégués répondirent à cet appel (7 janvier 1516). À cette réunion, on proposa que tous les États s’unissent pour renoncer à tous les avantages et profits que leur procuraient les Juifs et les exiler à tout jamais. Cette résolution devait ensuite être soumise à la ratification de l’empereur. Selon la coutume des assemblées allemandes, on fixa une nouvelle réunion (8 mars) où l’on voterait définitivement cette motion. Devant l’imminence du danger, les Juifs se décidèrent à envoyer une députation auprès de l’empereur Maximilien pour solliciter sa protection.

Le souverain se souvint heureusement que les Juifs d’Allemagne, tout en étant les sujets de divers princes et seigneurs, ne dépendaient, en réalité, que de lui comme serfs de la chambre impériale. Il adressa donc une missive très sévère à Albert de Brandebourg, au chapitre de Mayence, ainsi qu’à tous ceux qui avaient pris part à la diète de Francfort, pour leur témoigner son mécontentement et leur interdire de se réunir au jour fixé. Pour le moment, les Juifs de cette région étaient sauvés. Mais peu de temps après la mort de Maximilien, à la suite de l’émeute des ouvriers et des intrigues du fougueux prédicateur de la Cathédrale, Balthazar Hubmayer, la vieille communauté juive de Ratisbonne, si estimée et si considérée, fut condamnée à l’exil (février 1519).

Et le procès de Reuchlin ? Il n’avançait pas vite, mais pourtant il avançait. Prévoyant que la commission qui l’instruisait se prononcerait en faveur de Reuchlin, Hochstraten demanda à le porter devant un concile, sous prétexte qu’il ne s’agissait pas d’une affaire judiciaire, mais d’un point de doctrine chrétienne. Léon X y consentit, parce qu’il y voyait le moyen de ne mécontenter personne. Car, d’un côté, Maximilien et plusieurs princes allemands le pressaient d’acquitter enfin Reuchlin, et, de l’autre, le roi de France et le jeune Charles, alors duc de Bourgogne et plus tard empereur d’Allemagne, roi d’Espagne et souverain d’Amérique, exigeaient que le Miroir fût condamné.

Le pape saisit donc avec empressement l’occasion qui s’offrait de dégager sa responsabilité. Il choisit une commission parmi les membres du grand concile de Latran, qui était alors réuni, pour examiner à nouveau l’affaire et prononcer le verdict. Cette commission aussi donna tort à Hochstraten. Mais celui-ci ne se tint pas encore pour battu. À force de démarches et de sollicitations, il décida Léon X à suspendre indéfiniment le prononcé du jugement.

Malgré tout, les dominicains avaient subi un échec, et Hochstraten quitta Rome confus et irrité. Son énergie n’avait pourtant pas faibli, et il ne désespérait pas de pouvoir recommencer la lutte dans des circonstances plus favorables. En évitant de se déclarer ouvertement pour l’une on l’autre partie, Léon X avait espéré qu’il ne mécontenterait ni les humanistes ai les obscurants et qu’il réussirait ainsi à les calmer tous. Mais cette longue lutte avait surexcité les esprits, et des deux côtés on désirait une guerre à mort.

Quand Hochstraten revint de Rome, sa vie ne fut pas en sûreté. Plusieurs fois, on essaya de le tuer. Les dominicains eux-mêmes, et à leur tête le provincial de l’ordre, Éberhard de Clèves, ainsi que tout le chapitre de Cologne, avouèrent à Léon X, dans une lettre officielle, que, par suite de ces débats, ils étaient haïs et méprisés, que les écrivains et les orateurs les représentaient comme ennemis de la paix et de l’humanité, que leurs prédicateurs étaient bafoués et leurs confessionnaux délaissés. Du reste, Hutten, depuis qu’il avait appris à connaître à Rome la cour pontificale, mettait tout en œuvre pour briser en Allemagne le pouvoir du clergé.

Cependant, même après le compromis adopté par le pape, la lutte entre Reuchlin et les dominicains continua sur un autre terrain. Reuchlin essaya de prouver que, loin d’être nuisibles au christianisme, les œuvres juives pouvaient servir, au contraire, à en démontrer la vérité et le caractère divin. Il pensait surtout à la Cabale, où il croyait réellement trouver des arguments en faveur de sa religion. À son grand regret, il ne pouvait pas encore se diriger dans les dédales de cette doctrine mystique. Mais il désirait ardemment la connaître, car il était convaincu qu’il réussirait à montrer l’analogie des conceptions de la Cabale avec les idées chrétiennes et à mettre ainsi à néant les doutes élevés par ses ennemis sur son orthodoxie, sa loyauté et son érudition.

Un malheureux hasard lui fit connaître l’existence de quelques écrits cabalistiques des plus absurdes et des plus insensés, ceux de Joseph Giquatilla, de Castille, que l’apostat Paul Riccio venait de traduire en latin. Dès qu’il les eut entre les mains, il les étudia avec passion et publia la Science de la Cabale, qu’il dédia à Léon X. Il voulut sans doute démontrer au pape, par son ouvrage, qu’il avait eu raison de défendre les ouvrages juifs contre les dominicains, puisque la Cabale confirmait avec éclat la vérité des dogmes chrétiens. Il est vrai que Reuchlin n’était alors pas seul à témoigner cette prédilection pour la Cabale. Plusieurs cardinaux, et le pape lui-même, étaient convaincus que cette doctrine mystique pourrait servir à l’affermissement de l’Église.

Du reste, quelque temps plus tard, Léon X encouragea l’impression du Talmud. En 1519, un riche et généreux imprimeur chrétien d’Anvers, Daniel Bomberg, publia une édition complète du Talmud de Babylone, avec des commentaires, en douze volumes in-folio, qui servit de modèle aux éditions postérieures. Le pape accorda à l’imprimeur des privilèges pour le protéger contre la contrefaçon.

Mais il se produisit alors en Allemagne un mouvement qui fit bientôt totalement oublier les démêlés de Reuchlin et des dominicains, un mouvement qui ébranla la papauté, fit chanceler l’Église catholique sur sa base et changea l’aspect de l’Europe. C’était la Réforme.

Bernard Herrmann épuisé sur le tournage de "L'homme qui en savait trop" d'Alfred Hitchcock

Ephéméride| Bernard Herrmann [29 Juin]

29 juin 1911

Naissance à New-York de Bernard Herrmann, un des plus grands compositeurs de musique de films d’Hollywood.

C’est au sein d’une famille de la diaspora juive d’Europe de l’Est installée à New York que Bernard Herrmann voit le jour en 1911. Sa famille étant mélomane, c’est tout naturellement qu’il attrape le virus de la musique dès son plus jeune âge, même si l’instrument traditionnel familial, le violon, ne l’intéresse guère. Si la pratique musicale ne le passionne pas, la composition, en revanche devient sa marotte et son activité favorite, puisant son inspiration chez Berlioz, surtout, mais aussi chez les chefs d’orchestres contemporains comme Edward Elgar, Georges Gershwin ou Wilhem Mengelberg. Cependant, s’il admire des compositeurs classiques comme Stokowski, ceux dont Bernard Herrmann apprécie le plus le travail sont ceux capables de déstructurer leurs partitions pour aboutir à un résultat musical fusionnel, voire expérimental. Parmi ceux-là, on compte de jeunes créateurs non conventionnels, Aaron Copeland et Charles Ives, avec lesquels il se liera d’amitié par la suite.

Les années 1920 sont une période de renouveau pour la musique classique et le milieu juif ashkénaze new-yorkais contribue énormément à l’évolution des conceptions jusqu’alors en vigueur dans la composition symphonique. Bernard Herrmann, inscrit à La DeWitt Clinton High School, puis à la Juilliard School de New York, ne manque pas d’être entraîné dans ce tourbillon créatif dont le désir est de s’affranchir des antiques règles de la composition : il adhère au « groupe des jeunes compositeurs », un cénacle résolument moderniste constitué autour de l’australien Percy Grainger, groupe qui donne naissance, en 1930, au New Chamber Orchestra of New York dont Herrmann devient le premier chef d’orchestre.

La radio s’avère, dans les années 1930, l’une des industries les plus consommatrices de compositions musicales originales. Les programmes de divertissement de l’époque regorgent en effets de feuilletons interprétés par des acteurs en direct à l’antenne et pour lesquels un accompagnement sonore capable de faire subtilement monter la tension (et l’attention) du public est nécessaire. Engagé par CBS en 1934, en tant que compositeur et arrangeur, Bernard Herrmann se lance dans l’habillage sonore des productions de son époque et, tout en oeuvrant en parallèle sur des projets personnels (l’adaptation de Moby Dick sous forme d’opéra, notamment), devient très vite l’un des auteurs les plus prolifiques de la profession. En 1937, il est amené à collaborer avec un jeune feuilletoniste à l’imagination débordante, Orson Welles. Intégrant l’équipe du Mercury Theater On The Air, il participe activement à la composition des morceaux censés appuyer les textes déclamés par les comédiens et, bien évidemment, est de la partie pour contribuer à ce qui reste l’un des plus célèbres canulars de l’histoire de la radio : la fameuse adaptation radiophonique de La Guerre des Mondes, d’H.G Wells qui provoque un petit vent de panique sur New York (panique cependant très relative, et largement inférieure, dans les faits, à la « légende » qui s’est créée autour de ce canular).

Seule vraie victime de cette invasion extraterrestre bidon, Welles (qui a perdu son emploi) propose à Herrmann de le rejoindre à Hollywood pour mettre son talent au service de cette industrie du divertissement massive qu’est le cinéma. En 1939, Bernard Herrmann accepte la proposition de Welles et quitte New York pour la côte californienne et compose rien de moins que la bande sonore du premier chef d’œuvre d’Orson Welles, « Citizen Kane », en 1941. C’est à cette occasion que le compositeur adopte une méthode de travail qu’il n’abandonnera plus : ne pas considérer l’habillage musical d’un film comme un tout, mais offrir à chaque scène et à chaque plan un environnement auditif précis correspondant aux nécessités de l’intrigue. La collaboration entre les deux hommes se poursuit jusqu’en 1942, date à laquelle le re-montage du film « The Magnificent Andersons », dans lequel une partie de ses compositions passe à l’as, le brouille définitivement avec le réalisateur, d’autant plus qu’Hermann est loin d’avoir un caractère facile et conciliant. Un défaut qui le poursuivra toute sa vie.

S’il croit avoir abandonné définitivement le cinéma pour se consacrer à la conduite d’orchestres classiques, Bernard Herrmann cède à nouveau à ses vieux démons en 1944 pour les besoins de « Jane Eyre », une adaptation d’un roman de Charlotte Brontë. Cette expérience lui fait à nouveau apprécier le travail de composition de musiques de films et le caractère irascible du musicien convainc producteurs et réalisateurs d’éviter de tripatouiller les scènes dans lesquels ses morceaux sont joués.

Très vite reconnu comme une pointure dans sa profession, Herrmann peut s’offrir le luxe de choisir les films sur lesquels il travaille et ne se compromet pas dans les abîmes de la série B (contrairement, par exemple, à Ennio Morricone qui, tout célèbre et internationalement apprécié qu’il était, dut parfois accepter d’illustrer l’environnement sonore des navets). « Anna et le Roi de Siam », « L’Aventure de Madame Muir », « Le Jour où la Terre s’arrêta », « La Maison dans l’ombre » ou « Les Neiges du Kilimandjaro » sont autant de films – que le temps a parfois rattrapé et dont certains accusent un sérieux coup de vieux vus du XXIe siècle – qui font partie des superproductions de l’époque, et permettent à Herrmann de côtoyer les grands noms de la réalisation hollywoodienne, de Joseph Mankiewicz à Robert Wise en passant par Henry Hathaway.

Toujours créatif, Herrmann s’implique sur chacun de ces projets en essayant de coller au mieux à l’« esprit » du film pour lequel il compose la bande son et adapte les instruments choisis aux besoins de la narration. Il est ainsi l’un des premiers compositeurs à avoir recours aux instruments « pré-électroniques » pour les besoins du « Jour où la terre s’arrêta », de Robert Wise, afin d’obtenir une synergie quasi-parfaite avec cette œuvre de science-fiction (un des rares films de SF de son époque où l’extraterrestre, pour une fois bienveillant, n’est pas une métaphore de la menace communiste). Evoluant habituellement dans un registre sonore « sombre », Herrmann sait aussi s’adapter à des sujets plus légers comme « L’Homme du Kentucky » de Burt Lancaster en 1954, pour lequel il revisite la thématique du western du point de vue du destin manifeste et pionnier de l’Amérique, très loin des futurs harmonicas plaintifs de Morricone.

C’est en 1954 que le producteur David O. Selznick, qui admire le travail d’Herrmann depuis longtemps, lui présente le réalisateur britannique Alfred Hitchcock. Hitchcock, bien connu pour ses polars et ses séries noires, est un réalisateur adorant jouer avec son public et lui donner quelques coups de coudes complices durant les projections de ses films, notamment en apparaissant en personne ici ou là, ou en jouant complètement la carte du retournement de situation impromptu. Dans ces conditions, s’associer à un compositeur doué, capable de rendre à l’oreille tout le suspense visible à l’écran et d’illustrer les chassés-croisés scénaristiques du réalisateur britannique, le séduit. Si sa première participation sur « Mais qui a tué Harry ? » en 1955, est un peu décevante, il donne son plein potentiel dans les œuvres suivantes du maître : « L’Homme qui en savait trop », « Le Faux coupable », mais surtout « Sueurs froides », « La Mort aux trousses », et bien évidemment « Psychose », qui fait date dans l’histoire des musiques de films.

Tout en continuant de travailler avec Hitchcock, Herrmann entame également, dès le début de la décennie 1960, une fructueuse collaboration avec le roi des effets spéciaux de son temps : l’immense Ray Harryhausen, notamment sur quelques-uns de ses films comme « Le septième voyage de Sinbad » ou « Jason et les Argonautes ». Un travail sur des supports fantastiques qui lui permettent d’explorer de nouvelles musicalités et de redécouvrir tout un panel d’instruments oubliés, mais correspondant aux thèmes des films traités, comme les flûtes, les cithares ou les lyres. Le film « Les Oiseaux » de Hitchcock l’oblige à revenir à la base même de l’illustration sonore, puisque le film ne comprend aucune musique, remplacée par de nombreux bruitages devant signifier toute la montée de la tension au fur et à mesure de la présence des oiseaux prédateurs à l’écran. La télévision, devenue un organe de divertissement en pleine ascension, fait également appel à lui pour les génériques de deux séries mythiques, « Alfred Hitchcock présente », en 1963 pour laquelle il compose un générique tout en rondeur et en bonhomie british, à l’image du grassouillet réalisateur, mais surtout, quelques années auparavant, « La Quatrième Dimension » et son thème que personne n’a oublié.

Mais les desiderata hollywoodiens changent petit à petit et les bandes originales de films deviennent désormais des produits dérivés comme les autres, dont la destination est de se vendre au même titre que les affiches rares ou les t-shirts collectors. Dans cette optique, le processus artistique de création d’une bande originale devient totalement différent du genre de travail qu’a pu connaître Herrmann, qui, de compositeur culte se retrouve relégué dans la catégorie des ringards incapables d’évoluer vers les nouvelles sonorités (en oubliant, au passage, qu’il avait été un précurseur de la musique électronique avec « Le Jour où la Terre s’arrêta »). Rangé des voitures après « Le Rideau déchiré » de Hitchcock (où la musique qu’il avait composée est finalement remplacée par celle de John Addison, ce qui entraîne une brouille avec le réalisateur), Bernard Herrmann, que ses homériques colères et autres reparties cinglantes ont fâché avec un nombre important d’exécutifs hollywoodiens et de réalisateurs n’est désormais plus « bancable » et n’a plus la cote en Californie. François Truffaut le sort quelque temps de ses années de chômage en lui commandant les bandes originales de deux de ses films, « Fahrenheit 451 », puis « La Mariée était en noir ». Mais leur collaboration ne dure pas et Herrmann est obligé de revenir à son ancien métier de chef d’orchestre pour éviter le chômage.

Heureusement pour lui, tout le monde ne l’a pas oublié, et notamment un quarteron de jeunes réalisateurs incarnant la nouvelle vague du cinéma populaire américain. Martin Scorsese ou Brian de Palma, deux francs-tireurs qui, à l’époque ne sont pas encore devenus les maîtres d’Hollywood, sont des admirateurs de son travail. Contacté par De Palma pour les besoins de « Sœurs de sang », « Obsesssion » ou « Carrie » (qu’il ne composa pas, du fait de son décès, mais pour lequel il avait commencé à écrire), Herrmann réussit à chaque fois à composer quelques petits bijoux de bandes sonores, illustrant les long-métrages de ces nouveaux venus appelés à dominer le milieu du cinéma américain.

Scorsese, lui, fait appel à Herrmann pour « Taxi Driver », qui est l’ultime commande du compositeur, qui décède le soir de Noël 1975, juste après avoir mis en boîte les derniers accords de la bande-son, et fait son entrée au panthéon des compositeurs incontournables de musiques de films.
Par la suite, son œuvre sera à nouveau exploitée post-mortem autant par Pedro Almodovar, que par Terry Gilliam ou Quentin Tarantino. Quant aux autres compositeurs de cinéma, de John Williams à Danny Elfman en passant par Elmer Bernstein (son successeur quasi-officiel), ils n’ont jamais nié tout ce qu’ils devaient à ce pionnier au caractère de cochon, mais à l’instinct musical inimitable.

Jean-Jacques Rousseau

Ephéméride|Jean-Jacques Rousseau [28 Juin]

28 juin 1712

Naissance à Genève de Jean-Jacques Rousseau, admirateur du peuple juif, « sioniste » avant la lettre, et « Juif » aux yeux de l’extrême-droite collaborationniste.

Rousseau tient une place importante dans la France de l’Occupation. L’Action française et une partie des collaborateurs souhaitent en finir avec ce névrosé mégalomane et paranoïaque, inventeur de la démocratie, du totalitarisme et précurseur du romantisme.
Rousseau devient, sous l’Occupation, à la fois l’ami des Juifs et une figure sémitique, celle d’un homme traqué à la recherche d’un asile qui rappelle la condition des Juifs durant la guerre.
On considère habituellement que les Lumières apportèrent les premières pierres qui permirent l’émancipation des Juifs dans la plupart des pays d’Europe au cours du XIXe siècle. La sécularisation de la société d’Ancien Régime et son individualisation constituèrent les deux éléments fondamentaux de rupture avec la tradition. L’image du Juif que la Révolution française reconnaîtra comme citoyen à part entière focalise au XIXe siècle cette césure avec l’ordre monarchique traditionnel, naturellement hiérarchisé.
Comme l’écrit Enzo Traverso, «la vision du juif comme incarnation de la modernité abstraite et impersonnelle traverse toute la culture occidentale depuis la moitié du XIXe siècle.»
C’est cette nouvelle place des Juifs dans la société qui alimente en grande partie l’antisémitisme racial qui intègre dans son rejet l’antijudaïsme chrétien. L’idéologie nazie fondée sur l’antisémitisme a rendu les Lumières
responsables de la Révolution française et de l’émancipation des Juifs.
Si Rousseau est rendu responsable de la chute de l’Ancien régime, il est également l’artisan de l’émancipation des Juifs. Pour l’Action française, l’émancipation des Juifs, peuple apatride et inassimilable, est ni plus ni moins une illustration du chaos révolutionnaire et le symbole par excellence de la gueuse, «la République» qui a détruit la cohésion du royaume et entraîné l’effondrement du sentiment national. L’Affaire Dreyfus avait provoqué au tournant du siècle une guerre civile intellectuelle entre les partisans du droit et de la justice et les thuriféraires de l’ordre et de l’armée salis par la démocratie républicaine coupable d’avoir innocenté le traître juif.
Les griefs contre la République, contre la gueuse, ont été fortement alimentés par la révision du procès et la réhabilitation de Dreyfus.

La démocratie bourgeoise est devenue l’alliée des Juifs dénoncés comme des ploutocrates apatrides aux ordres du libéralisme à la mode anglo-saxonne et du capital international, des parasites qui s’enrichissent, qui pillent les ressources matérielles et culturelles de la nation française, des vermines qui contaminent les Français et les européens de souche. Ils deviennent pour beaucoup les responsables de la crise économique de 1929.

La Révolution bolchevique est de plus sentie comme une émanation de l’internationale juive et le concept de «judéo-bolchevisme» connaît une vogue sans précédent en France. L’antisémitisme va de pair avec le rejet de cette démocratie parlementaire issue de la Révolution française qui a émancipé les Juifs et qui a préparé celle de 1917 en Russie.

Les collaborateurs dénigrent Rousseau. Ils s’en prennent au philosophe de Genève à double titre : sa théorie du contrat social est à l’origine de la démocratie qu’ils exècrent et ils l’associent à sa position sur les Juifs dans « la Profession de foi du vicaire savoyard ». Une fois de plus démocratie et philosémitisme leur semble indissociables.

C’est Henri Guillemin, démocrate-chrétien proche de la Résistance, qui, dans son ouvrage, « Cette affaire infernale », dessine un portrait de Rousseau qui l’identifie au juif français de 1942. Henri Guillemin qui, dans la Gazette de Lausanne du 12 avril 1942, s’en était pris à Maurras et à un de ses articles daté du 15 octobre 1899 qui attaquait Rousseau «possédé d’une rage mystique, aventurier nourri de révolte hébraïque, […] un de ces énergumènes qui, vomis du désert […] promenaient leurs mélancoliques hurlements dans les rues de Sion.»
A travers Rousseau, Maurras attaque le «judéo-bolchevisme». On découvre chez le philosophe les caractéristiques propres au peuple sémite dévoré par la passion égalitaire et révolutionnaire.

Rousseau, névrosé, de santé précaire, éternel voyageur, possède toutes les caractéristiques du juif.

Marc Duconseil, dans son ouvrage sur Montesquieu paru en 1943, rattache le Contrat social à la halakha rabbinique, l’ensemble des obligations religieuses auxquelles doivent se soumettre les juifs durant leur existence dans leurs rapports sociaux comme dans leur relation à Dieu. : «Par Calvin et Paul le Contrat social est cousin du Talmud.» Ces «caractères intellectuels qui accusent la parenté sémitique de Rousseau» trouvent leur source dans «son mépris pour le réel» digne d’un théologien talmudiste qui ne considère que le droit, qui énonce des abstractions sans tenir compte de la réalité et de l’expérience vécue. «Mais à côté de cette part raisonneuse et dogmatique, poursuit Duconseil, […] il y a en lui une autre force, qui, elle, le joint aux prophètes hébreux et l’apparente à la vieille agada. C’est une force qui n’est plus de raison, mais de passion.» Le «véritable juif errant […] rêve, comme Esaïe, de nouveaux cieux et d’une terre nouvelle où habitera la justice naturelle, amie de Jean-Jacques. […] Il n’est pas que système, et c’est ce qui fait sa force dangereuse.»

Après les bûchers de l’Inquisition, ce sera à la guillotine de 93 de faire suite aux lapidations sémites. Jean-Jacques Rousseau est la grande figure sémite qui domine notre époque. […] Voilà le père des dogmes démocratiques modernes.»

Dans un des chapitres intitulé «Les origines historiques de la démocratie moderne, l’esprit juif», Sordet rattache les états modernes démocratiques à la tradition juive : «L’Etat démocratique moderne […] descend du judaïsme. L’égalité est une passion juive. Aux antipodes de l’esprit égalitaire, la notion de hiérarchie est au contraire essentiellement aryenne. »
Puisque tous les hommes sont égaux devant Dieu, le messianisme juif est par essence égalitaire et révolutionnaire: «Voilà le terrain sur lequel vont pousser les prophètes et leur démagogie furieuse qui invective les rois et menace les riches.»

Dans « la Profession de foi du vicaire savoyard », Jean-Jacques exprime sa sympathie pour le peuple juif et dénonce le sort qui leur est réservé en Europe. C’est sans doute la raison pour laquelle Rousseau influença de façon non négligeable le courant de la Haskalah, les Lumières juives. Sa conclusion témoigne d’une profonde intelligence géo-politique et d’une grande honnêteté : pour entendre la parole des juifs, encore faut-il qu’ils puissent la prendre librement dans des états dominés par la religion chrétienne.
Ce que Rousseau juge impossible : «Si quelqu’un osait publier parmi nous des livres où l’on favoriserait ouvertement le Judaïsme, nous punirions l’Auteur, l’Editeur, le libraire. Cette police est commode et sûre pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n’osent parler.»

La solution préconisée est la constitution d’un état juif qui mettrait ses habitants à l’abri des persécutions : «Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un Etat libre, des écoles, des universités où ils puissent parler et disputer sans risques. Alors, seulement, nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire.»

Les institutions du peuple juif, mises en place sous le règne de David et de Salomon malgré un environnement hostile, se sont perpétuées jusque dans le monde chrétien. Cette pérennisation constitue aux yeux de Rousseau la marque du génie politique des Hébreux.
Rousseau ne cache pas sa profonde admiration pour le peuple juif qui offre ce «spectacle étonnant et vraiment unique d’un peuple expatrié n’ayant plus ni lieu ni terre depuis près de deux mille ans, un peuple altéré, chargé, mêlé d’étrangers depuis plus de temps encore, […] un peuple épars, dispersé sur la terre, asservi, persécuté, méprisé de toutes les nations, conserver pourtant ses coutumes, ses lois, ses moeurs, son amour patriotique et sa première union sociale quand tous les liens en paraissent rompus. […] Quelle doit être la force d’une législation capable d’opérer de pareils prodiges».

Le prodige accompli par Moïse tient au fait que «Sion détruite n’a point perdu les siens ; ils se conservent, ils multiplient, […] ils n’ont plus de chefs et sont toujours peuple, ils n’ont plus de patrie et sont toujours citoyens». Seule la force et l’intelligence des institutions du peuple juif peuvent expliquer un pareil miracle politique.
Pour Rousseau, l’antijudaïsme est contraire à la parole du Christ, la seule qui lui importe. Par delà son sentiment religieux, Rousseau porte un vif intérêt à l’histoire des Hébreux considérée sous un angle politique. Il interroge le rapport entre religion et Etat dans le fondement des institutions qu’un peuple se choisit. Témoin, ce passage des « Considérations sur le gouvernement de Pologne » où Rousseau dit une fois de plus toute son admiration pour le législateur Moïse, «le premier qui forma et exécuta l’étonnante entreprise d’instituer en corps de nation un essaim de malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talents, sans vertus, sans courage [et qui] osa faire de cette troupe errante et servile un corps politique, un peuple libre, […] il lui donnait cette institution durable, à l’épreuve des temps […] que cinq mille ans n’ont pu détruire ni même altérer».
Et les conseils que Rousseau prodigue aux Polonais pour préserver leur indépendance, il en trouve les sources dans la politique de Moïse qui surchargea son peuple «de rites, de cérémonies particulières et le gêna de mille façons [pour] le rendre toujours étranger parmi les autres hommes et l’empêcher de se mêler avec eux. C’est par là que cette singulière nation, si souvent subjuguée, si souvent dispersée, et détruite en apparence, mais toujours idolâtre de sa
règle, s’est pourtant conservée jusqu’à nous jours […] et que ses mœurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgré la haine et la persécution du genre humain.»

(Source: Pascal Pellerin, « Rousseau et la question juive sous l’Occupation »)

"la grande émeute des amygdales".

Ephéméride| « La grande émeute des amygdales » [27 Juin]

27 juin 1906

Cinquante mille « yidishe mames » de New-York se lancent à l’assaut des écoles de leurs enfants dans « la grande émeute des amygdales ».

« Le Lower East Side est un volcan d’ignorance superstitieuse », déclarait un article du « New York Tribune » pendant le torride mois de juin 1906, à propos des masses de Juifs immigrés enclins à l’hystérie collective qui se produit si souvent dans les quartiers de gens pauvres et ignorants.

Dans le cas présent, le volcan avait fait éruption au cours d’une émeute plus tôt le même mois quand 50 000 mères immigrées firent une descente dans les écoles publiques locales exigeant de voir leurs enfants, après avoir entendu dire qu’on y abattait les enfants avec l’accord du Bureau de santé. Accueillies par des portes verrouillées, les foules hurlantes encerclèrent les écoles et commencèrent à casser des fenêtres et à tambouriner sur les portes.
Dans Essex Street, des mères chauffées à blanc escaladèrent des échelles pour tenter de pénétrer dans l’école P.S.137 à travers les fenêtres du deuxième étage.

Pendant ce saccage, des bandes d’immigrés insultaient les directeurs, combattaient la police et attaquaient n’importe qui dans la rue ressemblant de près ou de loin à un médecin. Selon le « Tribune », cela signifiait toute personne portant une paire de lunettes. Certains prirent d’assaut des chariots à légumes pour en faire des munitions, tandis que d’autres, comme un jeune homme qui tira au revolver sur un membre du Bureau de santé, utilisèrent des armes plus sérieuses.

La rumeur s’était répandue parmi les Juifs du Lower East Side que des médecins des beaux quartiers venaient dans les écoles publiques du centre-ville et, comme le décrivaitt le quotidien yiddish « Varhayt » (Vérité), « égorgeaient les enfants juifs! » Après deux heures d’assaut, l’armée en haillons remporta la victoire: leurs enfants furent libérés en avance et en vie, ce qui prouvait qu’un tel massacre n’avait pas eu lieu.

Ravis de bénéficier une miraculeuse demi-journée de vacances, les enfants ne savaient même pas de quoi il s’agissait. « Je ne sais pas monsieur, je pense que l’école a explosé », déclara un garçon à un journaliste du « Evening Post ».

Comme pour de nombreuses rumeurs provoquant l’hystérie, celle-ci contenait un grain de vérité. De nombreux cas d’amygdalite ayant empêché des dizaines d’élèves juifs d’aller à l’école une semaine plus tôt, un directeur d’école avait recommandé que ces enfants subissent des amygdalectomies.
Les mères se plaignirent du ce que le déplacement jusqu’aux cabinets médicaux dans les beaux quartiers n’était pas possible pour des gens qui travaillaient 12 heures par jour, six jours par semaine. De plus, les honoraires des médecins – 50 cents – étaient trop élevés. Aussi, le directeur s’arrangea avec gentillesse pour que des médecins du Mount Sinai Hospital viennent dans l’école et effectuent de brèves interventions.

Quelques jours à peine avant l’émeute, les médecins avaient pratiqué 83 amygdalectomies à l’école P.S.100 sur Cannon Street. La plupart des enfants étaient de retour en classe le lendemain. Selon le « Tribune », aucune des opérations n’avait été effectuée sans le consentement des parents, et, ajoutait-il, il n’y avait pas eu de plaintes. Une amygdalectomie n’était pas une grosse affaire.

Mais le quotidien yiddish « Varhayt » affirmait le contraire, déclarant que de nombreux jeunes patients n’ayant pas l’autorisation parentale, avaient été renvoyés chez eux avec des feuillets d’autorisation inintelligibles. « Tout d’abord, écrivait « Varhayt », les pauvres et malheureuses mères immigrées qui souffrent de la chaleur étouffante et du confinement des immeubles de rapport ne savent même pas lire. Et deuxièmement, ellesqu’ n’étaient pas capables de comprendre l’anglais technique sur les feuillets d’autorisation qu’on leur lisait. » Tout ce qu’elles savaient, c’est que lorsque les enfants rentraient de l’école après leurs opérations, ils crachaient le sang, à peine capables de parler. Choqués, les parents demandaient ce qui s’était passé. « Les médecins nous coupent la gorge », répondaient les enfants.

Les rumeurs de massacre de masse se répandirent comme une traînée de poudre dans les immeubles et les ateliers. Alors que les commérages se propageaient dans le quartier, l’histoire passait de « des médecins nous égorgent » à « deux enfants sont morts », à un frénétique « 83 enfants sont morts ». Des orateurs de rue entrèrent en scène, vociférant sur les massacres dans le écoles, les comparant aux pogroms dans la Pologne sous domination russe.

Dans la foulée d’un pogrom particulièrement brutal à Bialystok qui venait d’être rapporté – accompagné de photos macabres – dans la presse yiddish, les opérations chirurgicales du Lower East Side se transformèrent, aux yeux de parents crédules, en preuve d’un pogrom américain. Habitués à une telle violence en Europe, beaucoup d’immigrants récents croyaient que de telles choses pourraient arriver même en Amérique.

Mais alors que le « Tribune » déclara que les Juifs étaient des dupes superstitieux sujets à une réaction exagérée, le « Yiddish Varhayt » répliqua que la faute était au Bureau de santé et au directeur de l’école qui avaient bêtement envoyé des feuillets d’autorisation non rédigés en yiddish. Le « Varhayt » se lançait également dans une tirade sur la façon dont les directeurs irlandais n’avaient aucun respect pour les parents immigrants juifs et faisaient pour l’essentiel ce qu’ils voulaient avec leurs enfants.

Tous les journaux yiddish condamnaient la réaction disproportionnée des mères. Mais dans une tentative de placer l’intégralité du blâme pour l’émeute sur les Juifs du Lower East Side, le « Tribune » et le « New sur York Times » prétendirent tous deux qu’il y avait eu un groupe de médecins juifs locaux qui avaient répandu la rumeur parce qu’ils étaient furieux que les médecins des beaux quartiers pratiquent des amygdalectomies sur les enfants locaux gratuitement, alors qu’ils pouvaient obtenir 50 cents par acte. La presse yiddish choisit de ne pas s’étendre sur cette théorie.

Le « Tribune » profita également de l’occasion pour déplorer l’épisode comme l’un d’une série d’événements qui avaient affecté le surpeuplé et souvent infect quartier juif. Quatre ans plus tôt, notèrent-ils, les femmes juives s’étaient révoltées contre les bouchers locaux, et trois ans plus tôt, elles s’étaient révoltées contre les médecins qui traitaient leurs enfants pour le trachome. Ces mêmes femmes immigrées s’unissaient souvent pour des « émeutes anti-propriétaires » qui éclataient à chaque fois que les loyers augmentaient, et pour des émeutes anti-banques qui se produisaient à chaque fois qu’une banque juive faisait faillite, laissant leurs pauvres déposants immigrés avec des « bupkes ».

« La grande émeute des amygdales » fit rapidement long feu, car cela s’était produit à la fin de l’année scolaire et avait été oublié presque aussitôt à mesure que les élèves obtenaient leur diplôme à la grande fierté des parents. La police, cependant, resta sur le qui vive un peu plus longtemps et, selon le « New York Times », plaça des escouades de policiers à l’extérieur des écoles à forte fréquentation juive, sur Essex Street et Grand Street, où, le dernier jour des cours, des diplômés jouaient des scènes du « Marchand de Venise » devant leurs parents yiddishophones, dont aucun ne provoqua d’émeute ou paniqua. Enfin, peut-être paniquèrent-ils juste un peu.

(source: Eddy Portnoy in Tablet Magazine, 19 août 2010)

Armand Mayer

Ephéméride| Armand Mayer [26 Juin]

26 juin 1892

Obsèques du capitaine Armand Mayer, le Dreyfus oublié.

Le 27 juin 1892, « le Matin », principal quotidien parisien de l’époque, consacrait toute sa première page aux obsèques, « suivies par plus de 100 000 personnes », d’un simple officier âgé de 34 ans, le capitaine Armand Mayer, tué en duel par son camarade de promotion de l’Ecole polytechnique, le marquis de Morès.

Antoine-Amédée-Marie-Vincent Manca-Amat de Vallombrosa, connu sous son titre de marquis de Morès, est un aventurier et activiste politique français, né le 14 juin 1858 et mort le 9 juin 1896 à El Ouatia, en Tunisie.

Il fait ses études à Cannes au collège Stanislas puis se présente à Saint-Cyr dont il sort breveté, en 1878, comme lieutenant de cavalerie, promotion Plewna. Il a eu pour condisciple Philippe Pétain, et Charles de Foucauld comme compagnon de chambrée. Il étudie à l’école de cavalerie de Saumur et est envoyé en Algérie où il participe à une expédition contre une rébellion. Il y livre son premier duel. À sa majorité, il reçoit le titre de marquis de Morès et de Montemaggiore. En 1882 il quitte l’armée et il est versé dans le cadre de réserve du 22e dragons. Le 15 février 1882 au château de La Bocca, propriété de sa belle-famille à Cannes, il épouse Medora von Hofmann (1856-1921), fille du baron Louis, riche banquier new-yorkais; le Prince de Galles, futur Édouard VII, hôte assidu de la Baronne Athénaïs von Hoffman et de nombreux membres de l’aristocratie internationale assistent, en l’église Sainte-Marguerite, au mariage qui donne lieu à une somptueuse cérémonie.

Il part en 1883 pour les États-Unis et après avoir travaillé dans la banque new-yorkaise de son beau-père, s’établit dans les badlands au Dakota du Nord où il fonde une ville qu’il baptise du nom de sa femme, Medora. Il crée un ranch et une compagnie de diligences. Il eut plusieurs duels au pistolet, fut arrêté à plusieurs reprises pour meurtres et toujours acquitté. Il faillit même se battre avec son voisin Theodore Roosevelt. Il organisa des poursuites contre des voleurs de bétail. Il se livre à l’élevage intensif du bétail. Au lieu d’envoyer les bœufs à Chicago, il imagine de créer son propre abattoir à Medora et alimenter directement les boucheries du pays. Difficulté de trouver du bétail de qualité, lutte avec les barons de la viande de Chicago et les éleveurs, son affaire décline et il rentre en France en 1886 ruiné.

Sur les conseils de son père, il s’embarque, en novembre 1887, avec sa femme à Marseille pour Bombay; ils se rendent ensuite à Calcutta, puis au Népal et rentrent en France au printemps 1888. C’est sur le bateau du retour où se trouvent de nombreux officiers rentrant du Tonkin qu’il imagine alors divers projets dont celui de la construction d’un chemin de fer de la frontière chinoise au golfe du Tonkin. Il obtient des autorités de pouvoir étudier son projet et quitte Marseille le 21 octobre 1888. En escale à Hong Kong il aurait eu un duel avec un autre aventurier français, Marie-Charles David de Mayrena, l’auto-proclamé « roi des Sedangs ». En 1889 il est rappelé en France, Ernest Constans, premier Gouverneur général de l’Indochine, qui s’oppose à cette réalisation, ayant été nommé Ministre de l’intérieur pour lutter contre le général Boulanger.

Morès se lance alors dans la politique et fonde la Ligue antisémitique de France avec Édouard Drumont et à sa disparition, il fondera en mars 1891 sa propre organisation, Morès et ses amis. De par son activité en Amérique, il s’intéresse au sort des bouchers de l’abattoir de La Villette qui vont constituer sa « troupe de choc » pour les combats de rue, portant un sombrero et une chemise rouge de cow-boy; il mène les actions et tient des meetings avec Jules Guérin. Il rejoint Drumont comme rédacteur à La Libre Parole et lance en mars 1892 une campagne antisémite accusant un groupe de bouchers juifs d’avoir fourni de la viande avariée à l’Armée. En juin 1890, il est condamné à trois mois de prison pour ses écrits. Il multiplie les duels, d’abord avec le journaliste et député de gauche Ferdinand-Camille Dreyfus, et tue le capitaine Armand Mayer qui s’était insurgé contre une série d’articles dans La Libre Parole, réclamant l’exclusion de tous les Juifs de l’armée française.

Malgré les attaques virulentes de  »La Libre Parole », support journalistique de  »La France Juive » de Drumont, l’antisémitisme n’avait pas encore oser s’en prendre à l’Armée.
Il y avait en effet des limites à l’absurde, or les officiers juifs, qui pensaient que cela ne pouvait arriver, se trompaient lourdement.  »La Libre Parole » publia le 23 mai 1892 un article intitulé:  »Les Juifs dans l’Armée » où il était fait état notamment:  »il existe chez l’énorme majorité des militaires un sentiment de répulsion instinctive contre les fils d’Israël. On reconnaît en ceux-ci l’usurier qui consomme la ruine de l’officier endetté, le fournisseur qui spécule sur l’estomac du soldat, l’espion qui trafique sans pudeur des secrets de la défense nationale. Partout et toujours, en paix comme en
guerre, l’armée a vu le Juif se dresser contre elle, contre ses devoirs, contre son bien-être, contre son bonheur ».

Aux protestations indignées qu’il reçut Drumont répliqua :
« Que les officiers juifs blessés par nos articles désignent parmi eux le nombre de délégués qu’ils voudront, nous leur opposerons un nombre égal d’épées françaises… »

Le capitaine Armand Mayer, dont les parents lorrains avaient opté pour la France en 1871, se présenta. Morès, qui, précise le Matin», vivait « en état de provocations permanentes, suivies de rencontres », était un bretteur quasi professionnel.
Mayer ne fréquentait pas les salles d’armes, et souffrait du bras droit. Dès les premières passes, il fut atteint en pleine poitrine, et mourut quelques heures plus tard à l’hôpital. Morès fut arrêté, et déféré aux Assises avec trois accolytes.
Au cours du procès, les échanges entre le président et l’accusé, tels que rapportés par l’Echo de Lyon du 30 août 1892 laissent peu de doute sur les intentions du clan antisémite conduit par Drumont:

(…) Le président. – L’accusation tirera de toutes ces circonstances que ce que vous vouliez surtout c’était un cadavre de Juif. D’ailleurs, dans l’interview que vous a prise un rédacteur de l’Echo de Paris, vous disiez : ‘’Les questions de personne ne sont rien, les principes sont tout ; nous ne sommes qu’au commencement d’une guerre civile’’.
M. de Morès proteste vivement contre le mot de guerre civile. J’ai ajouté, dit-il, que je ne propageais pas de haine ; je n’ai pas de haine contre personne, je ne vise pas non plus à la
désorganisation de l’armée.
J’ai dit que les crédits de l’armée ne devaient pas continuer à être dans les mains de quelques Juifs, et j’ai ajouté que si l’état de choses, dans lequel nous vivons, persistait, si des milliers de personnes continuaient de mourir de faim, une guerre civile et sociale ne tarderait pas à se produire.
Des vifs applaudissements partent du fond de la salle qui jusqu’à-là avait conservé un silence très grand. Le président menace de faire évacuer cette partie de la salle si une nouvelle manifestation venait à se produire.
L’audience est suspendue.(…)

Interrogatoire de l’accusé Jules Guérin

(…) Le président. – Un témoin prétend que le jour du procès Drumont-Burdeau vous auriez, étant dans les couloirs du Palais, tenu des propos violents sur le compte des Juifs et
notamment sur celui de M. de Rothschild : vous auriez dit qu’il fallait le prendre à la lanterne de son hôtel et autres aménités du même genre, a tel point qu’un ouvrier qui
entendait vos propos se serait écrié ; ‘’Mais l’on a laissé échapper Ravachol !’’. (Rires).(…)

(…) Le verdict – L’acquittement.
Après quelques instants de délibérations, le jury rapporte un verdict négatif sur toutes les questions.
En conséquence, le président prononce l’acquittement des quatre accusés.
Aucune manifestation ne s’est produite dans la salle, le président ayant menacé de faire arrêter immédiatement les manifestants.

Après l’audience.
L’audience a été levée à 7 heures, sans incident. La foule, qui attendait au dehors, a salué l’arrivée du marquis de Morès à sa sortie du Palais de Justice, aux cris plusieurs fois répétées
de ‘’Vive de Morès’’.
Pendant que le jury délibérait, la foule, parmi laquelle nombre de camelots, a augmenté légèrement place Dauphine.
A peine le prononcé de l’arrêt et de l’acquittement, M. de Morès, ayant à ses côtés ses deux témoins, descend les degrés du grand escalier du Palais de Justice.
Deux ou trois amis placés derrière lui crient aussitôt ; ‘’Vive de Morès’’. Ce cri est répété sur la place, les cinq ou six cents curieux qui se trouvent là se resserrant autour du marquis de
Morès et de ses amis. Les gardiens de la paix lui font un passage. Les cris continuent et M. de Morès traverse ainsi la place Dauphine.
Sur le Pont-Neuf, il prend un fiacre, la foule se précipite, mais une quarantaine d’agents barrent le pont et refoulent les badauds.
La voiture qui contient M. de Morès et ses témoins s’éloigne rapidement par la rue Dauphine, suivie pendant quelque temps par une cinquantaine de personnes qui suivent en
courant et criant ‘’Vive de Morès :’’
La foule se dissipe peu à peu.
Les agents ont opéré deux arrestations pour refus de circuler.
Un des individus arrêtés criait à pleins poumons : ‘’Vive les Juifs’’. (…)

Devant l’émotion soulevée par la mort de Mayer, mais surtout parce que Clemenceau révèle que Morès a emprunté de l’argent au banquier juif Cornelius Herz, associé au scandale de Panama, il part pour l’Algérie où il fonde en 1894 le « Parti antisémite algérien », pensant se rallier les musulmans. Pour combattre l’hégémonie anglaise en Afrique, à la suite de la crise de Fachoda, il imagine de réunir des tribus nomades, en particulier à travers les confréries des Senoussis et des Tidjane. Il décide de se rendre en Tunisie en mars 1896. Malgré l’opposition du résident général Millet, il organise une caravane pour se diriger vers la frontière libyenne. Il reçoit l’assistance du Cheikh Mohammed ben Otsmane El Hachaichi, un érudit tunisien francophile, qui propose de l’accompagner pour le présenter au chef de la confrérie Senoussis. En route il recrute des Touaregs et renvoie les Tunisiens, mais trompé par ces derniers, il est tué le 9 juin au lieu-dit « El Ouatia », à la frontière de la Tunisie et de la Libye. Sa dépouille est ramenée le 2 juillet à Kebili. L’affaire fait grand bruit, Medora von Hoffman fait déclencher une enquête avec l’aide du député Jules Delahaye, les assassins sont arrêtés et l’un d’eux condamné à mort mais gracié sur demande de Medora. Ses obsèques sont célébrées à la Cathédrale Notre-Dame de Paris le dimanche 19 juillet 1896 en présence de Georges Louis Humbert, représentant du Président de la République Félix Faure, du duc d’Orléans, ainsi que de nombreux militaires et députés.
Maurice Barrès, Edouard Drumont et Jules Guérin font son éloge funèbre.

Le terrain était prêt pour la campagne et la machination contre Alfred Dreyfus, et au-delà du cas Dreyfus, contre les Juifs dans l’armée, contre les Juifs en France, contre la république.