26 juin 1892

Obsèques du capitaine Armand Mayer, le Dreyfus oublié.

Le 27 juin 1892, « le Matin », principal quotidien parisien de l’époque, consacrait toute sa première page aux obsèques, « suivies par plus de 100 000 personnes », d’un simple officier âgé de 34 ans, le capitaine Armand Mayer, tué en duel par son camarade de promotion de l’Ecole polytechnique, le marquis de Morès.

Antoine-Amédée-Marie-Vincent Manca-Amat de Vallombrosa, connu sous son titre de marquis de Morès, est un aventurier et activiste politique français, né le 14 juin 1858 et mort le 9 juin 1896 à El Ouatia, en Tunisie.

Il fait ses études à Cannes au collège Stanislas puis se présente à Saint-Cyr dont il sort breveté, en 1878, comme lieutenant de cavalerie, promotion Plewna. Il a eu pour condisciple Philippe Pétain, et Charles de Foucauld comme compagnon de chambrée. Il étudie à l’école de cavalerie de Saumur et est envoyé en Algérie où il participe à une expédition contre une rébellion. Il y livre son premier duel. À sa majorité, il reçoit le titre de marquis de Morès et de Montemaggiore. En 1882 il quitte l’armée et il est versé dans le cadre de réserve du 22e dragons. Le 15 février 1882 au château de La Bocca, propriété de sa belle-famille à Cannes, il épouse Medora von Hofmann (1856-1921), fille du baron Louis, riche banquier new-yorkais; le Prince de Galles, futur Édouard VII, hôte assidu de la Baronne Athénaïs von Hoffman et de nombreux membres de l’aristocratie internationale assistent, en l’église Sainte-Marguerite, au mariage qui donne lieu à une somptueuse cérémonie.

Il part en 1883 pour les États-Unis et après avoir travaillé dans la banque new-yorkaise de son beau-père, s’établit dans les badlands au Dakota du Nord où il fonde une ville qu’il baptise du nom de sa femme, Medora. Il crée un ranch et une compagnie de diligences. Il eut plusieurs duels au pistolet, fut arrêté à plusieurs reprises pour meurtres et toujours acquitté. Il faillit même se battre avec son voisin Theodore Roosevelt. Il organisa des poursuites contre des voleurs de bétail. Il se livre à l’élevage intensif du bétail. Au lieu d’envoyer les bœufs à Chicago, il imagine de créer son propre abattoir à Medora et alimenter directement les boucheries du pays. Difficulté de trouver du bétail de qualité, lutte avec les barons de la viande de Chicago et les éleveurs, son affaire décline et il rentre en France en 1886 ruiné.

Sur les conseils de son père, il s’embarque, en novembre 1887, avec sa femme à Marseille pour Bombay; ils se rendent ensuite à Calcutta, puis au Népal et rentrent en France au printemps 1888. C’est sur le bateau du retour où se trouvent de nombreux officiers rentrant du Tonkin qu’il imagine alors divers projets dont celui de la construction d’un chemin de fer de la frontière chinoise au golfe du Tonkin. Il obtient des autorités de pouvoir étudier son projet et quitte Marseille le 21 octobre 1888. En escale à Hong Kong il aurait eu un duel avec un autre aventurier français, Marie-Charles David de Mayrena, l’auto-proclamé « roi des Sedangs ». En 1889 il est rappelé en France, Ernest Constans, premier Gouverneur général de l’Indochine, qui s’oppose à cette réalisation, ayant été nommé Ministre de l’intérieur pour lutter contre le général Boulanger.

Morès se lance alors dans la politique et fonde la Ligue antisémitique de France avec Édouard Drumont et à sa disparition, il fondera en mars 1891 sa propre organisation, Morès et ses amis. De par son activité en Amérique, il s’intéresse au sort des bouchers de l’abattoir de La Villette qui vont constituer sa « troupe de choc » pour les combats de rue, portant un sombrero et une chemise rouge de cow-boy; il mène les actions et tient des meetings avec Jules Guérin. Il rejoint Drumont comme rédacteur à La Libre Parole et lance en mars 1892 une campagne antisémite accusant un groupe de bouchers juifs d’avoir fourni de la viande avariée à l’Armée. En juin 1890, il est condamné à trois mois de prison pour ses écrits. Il multiplie les duels, d’abord avec le journaliste et député de gauche Ferdinand-Camille Dreyfus, et tue le capitaine Armand Mayer qui s’était insurgé contre une série d’articles dans La Libre Parole, réclamant l’exclusion de tous les Juifs de l’armée française.

Malgré les attaques virulentes de  »La Libre Parole », support journalistique de  »La France Juive » de Drumont, l’antisémitisme n’avait pas encore oser s’en prendre à l’Armée.
Il y avait en effet des limites à l’absurde, or les officiers juifs, qui pensaient que cela ne pouvait arriver, se trompaient lourdement.  »La Libre Parole » publia le 23 mai 1892 un article intitulé:  »Les Juifs dans l’Armée » où il était fait état notamment:  »il existe chez l’énorme majorité des militaires un sentiment de répulsion instinctive contre les fils d’Israël. On reconnaît en ceux-ci l’usurier qui consomme la ruine de l’officier endetté, le fournisseur qui spécule sur l’estomac du soldat, l’espion qui trafique sans pudeur des secrets de la défense nationale. Partout et toujours, en paix comme en
guerre, l’armée a vu le Juif se dresser contre elle, contre ses devoirs, contre son bien-être, contre son bonheur ».

Aux protestations indignées qu’il reçut Drumont répliqua :
« Que les officiers juifs blessés par nos articles désignent parmi eux le nombre de délégués qu’ils voudront, nous leur opposerons un nombre égal d’épées françaises… »

Le capitaine Armand Mayer, dont les parents lorrains avaient opté pour la France en 1871, se présenta. Morès, qui, précise le Matin», vivait « en état de provocations permanentes, suivies de rencontres », était un bretteur quasi professionnel.
Mayer ne fréquentait pas les salles d’armes, et souffrait du bras droit. Dès les premières passes, il fut atteint en pleine poitrine, et mourut quelques heures plus tard à l’hôpital. Morès fut arrêté, et déféré aux Assises avec trois accolytes.
Au cours du procès, les échanges entre le président et l’accusé, tels que rapportés par l’Echo de Lyon du 30 août 1892 laissent peu de doute sur les intentions du clan antisémite conduit par Drumont:

(…) Le président. – L’accusation tirera de toutes ces circonstances que ce que vous vouliez surtout c’était un cadavre de Juif. D’ailleurs, dans l’interview que vous a prise un rédacteur de l’Echo de Paris, vous disiez : ‘’Les questions de personne ne sont rien, les principes sont tout ; nous ne sommes qu’au commencement d’une guerre civile’’.
M. de Morès proteste vivement contre le mot de guerre civile. J’ai ajouté, dit-il, que je ne propageais pas de haine ; je n’ai pas de haine contre personne, je ne vise pas non plus à la
désorganisation de l’armée.
J’ai dit que les crédits de l’armée ne devaient pas continuer à être dans les mains de quelques Juifs, et j’ai ajouté que si l’état de choses, dans lequel nous vivons, persistait, si des milliers de personnes continuaient de mourir de faim, une guerre civile et sociale ne tarderait pas à se produire.
Des vifs applaudissements partent du fond de la salle qui jusqu’à-là avait conservé un silence très grand. Le président menace de faire évacuer cette partie de la salle si une nouvelle manifestation venait à se produire.
L’audience est suspendue.(…)

Interrogatoire de l’accusé Jules Guérin

(…) Le président. – Un témoin prétend que le jour du procès Drumont-Burdeau vous auriez, étant dans les couloirs du Palais, tenu des propos violents sur le compte des Juifs et
notamment sur celui de M. de Rothschild : vous auriez dit qu’il fallait le prendre à la lanterne de son hôtel et autres aménités du même genre, a tel point qu’un ouvrier qui
entendait vos propos se serait écrié ; ‘’Mais l’on a laissé échapper Ravachol !’’. (Rires).(…)

(…) Le verdict – L’acquittement.
Après quelques instants de délibérations, le jury rapporte un verdict négatif sur toutes les questions.
En conséquence, le président prononce l’acquittement des quatre accusés.
Aucune manifestation ne s’est produite dans la salle, le président ayant menacé de faire arrêter immédiatement les manifestants.

Après l’audience.
L’audience a été levée à 7 heures, sans incident. La foule, qui attendait au dehors, a salué l’arrivée du marquis de Morès à sa sortie du Palais de Justice, aux cris plusieurs fois répétées
de ‘’Vive de Morès’’.
Pendant que le jury délibérait, la foule, parmi laquelle nombre de camelots, a augmenté légèrement place Dauphine.
A peine le prononcé de l’arrêt et de l’acquittement, M. de Morès, ayant à ses côtés ses deux témoins, descend les degrés du grand escalier du Palais de Justice.
Deux ou trois amis placés derrière lui crient aussitôt ; ‘’Vive de Morès’’. Ce cri est répété sur la place, les cinq ou six cents curieux qui se trouvent là se resserrant autour du marquis de
Morès et de ses amis. Les gardiens de la paix lui font un passage. Les cris continuent et M. de Morès traverse ainsi la place Dauphine.
Sur le Pont-Neuf, il prend un fiacre, la foule se précipite, mais une quarantaine d’agents barrent le pont et refoulent les badauds.
La voiture qui contient M. de Morès et ses témoins s’éloigne rapidement par la rue Dauphine, suivie pendant quelque temps par une cinquantaine de personnes qui suivent en
courant et criant ‘’Vive de Morès :’’
La foule se dissipe peu à peu.
Les agents ont opéré deux arrestations pour refus de circuler.
Un des individus arrêtés criait à pleins poumons : ‘’Vive les Juifs’’. (…)

Devant l’émotion soulevée par la mort de Mayer, mais surtout parce que Clemenceau révèle que Morès a emprunté de l’argent au banquier juif Cornelius Herz, associé au scandale de Panama, il part pour l’Algérie où il fonde en 1894 le « Parti antisémite algérien », pensant se rallier les musulmans. Pour combattre l’hégémonie anglaise en Afrique, à la suite de la crise de Fachoda, il imagine de réunir des tribus nomades, en particulier à travers les confréries des Senoussis et des Tidjane. Il décide de se rendre en Tunisie en mars 1896. Malgré l’opposition du résident général Millet, il organise une caravane pour se diriger vers la frontière libyenne. Il reçoit l’assistance du Cheikh Mohammed ben Otsmane El Hachaichi, un érudit tunisien francophile, qui propose de l’accompagner pour le présenter au chef de la confrérie Senoussis. En route il recrute des Touaregs et renvoie les Tunisiens, mais trompé par ces derniers, il est tué le 9 juin au lieu-dit « El Ouatia », à la frontière de la Tunisie et de la Libye. Sa dépouille est ramenée le 2 juillet à Kebili. L’affaire fait grand bruit, Medora von Hoffman fait déclencher une enquête avec l’aide du député Jules Delahaye, les assassins sont arrêtés et l’un d’eux condamné à mort mais gracié sur demande de Medora. Ses obsèques sont célébrées à la Cathédrale Notre-Dame de Paris le dimanche 19 juillet 1896 en présence de Georges Louis Humbert, représentant du Président de la République Félix Faure, du duc d’Orléans, ainsi que de nombreux militaires et députés.
Maurice Barrès, Edouard Drumont et Jules Guérin font son éloge funèbre.

Le terrain était prêt pour la campagne et la machination contre Alfred Dreyfus, et au-delà du cas Dreyfus, contre les Juifs dans l’armée, contre les Juifs en France, contre la république.