Ephéméride| « La grande émeute des amygdales » [27 Juin]

27 juin 1906

Cinquante mille « yidishe mames » de New-York se lancent à l’assaut des écoles de leurs enfants dans « la grande émeute des amygdales ».

« Le Lower East Side est un volcan d’ignorance superstitieuse », déclarait un article du « New York Tribune » pendant le torride mois de juin 1906, à propos des masses de Juifs immigrés enclins à l’hystérie collective qui se produit si souvent dans les quartiers de gens pauvres et ignorants.

Dans le cas présent, le volcan avait fait éruption au cours d’une émeute plus tôt le même mois quand 50 000 mères immigrées firent une descente dans les écoles publiques locales exigeant de voir leurs enfants, après avoir entendu dire qu’on y abattait les enfants avec l’accord du Bureau de santé. Accueillies par des portes verrouillées, les foules hurlantes encerclèrent les écoles et commencèrent à casser des fenêtres et à tambouriner sur les portes.
Dans Essex Street, des mères chauffées à blanc escaladèrent des échelles pour tenter de pénétrer dans l’école P.S.137 à travers les fenêtres du deuxième étage.

Pendant ce saccage, des bandes d’immigrés insultaient les directeurs, combattaient la police et attaquaient n’importe qui dans la rue ressemblant de près ou de loin à un médecin. Selon le « Tribune », cela signifiait toute personne portant une paire de lunettes. Certains prirent d’assaut des chariots à légumes pour en faire des munitions, tandis que d’autres, comme un jeune homme qui tira au revolver sur un membre du Bureau de santé, utilisèrent des armes plus sérieuses.

La rumeur s’était répandue parmi les Juifs du Lower East Side que des médecins des beaux quartiers venaient dans les écoles publiques du centre-ville et, comme le décrivaitt le quotidien yiddish « Varhayt » (Vérité), « égorgeaient les enfants juifs! » Après deux heures d’assaut, l’armée en haillons remporta la victoire: leurs enfants furent libérés en avance et en vie, ce qui prouvait qu’un tel massacre n’avait pas eu lieu.

Ravis de bénéficier une miraculeuse demi-journée de vacances, les enfants ne savaient même pas de quoi il s’agissait. « Je ne sais pas monsieur, je pense que l’école a explosé », déclara un garçon à un journaliste du « Evening Post ».

Comme pour de nombreuses rumeurs provoquant l’hystérie, celle-ci contenait un grain de vérité. De nombreux cas d’amygdalite ayant empêché des dizaines d’élèves juifs d’aller à l’école une semaine plus tôt, un directeur d’école avait recommandé que ces enfants subissent des amygdalectomies.
Les mères se plaignirent du ce que le déplacement jusqu’aux cabinets médicaux dans les beaux quartiers n’était pas possible pour des gens qui travaillaient 12 heures par jour, six jours par semaine. De plus, les honoraires des médecins – 50 cents – étaient trop élevés. Aussi, le directeur s’arrangea avec gentillesse pour que des médecins du Mount Sinai Hospital viennent dans l’école et effectuent de brèves interventions.

Quelques jours à peine avant l’émeute, les médecins avaient pratiqué 83 amygdalectomies à l’école P.S.100 sur Cannon Street. La plupart des enfants étaient de retour en classe le lendemain. Selon le « Tribune », aucune des opérations n’avait été effectuée sans le consentement des parents, et, ajoutait-il, il n’y avait pas eu de plaintes. Une amygdalectomie n’était pas une grosse affaire.

Mais le quotidien yiddish « Varhayt » affirmait le contraire, déclarant que de nombreux jeunes patients n’ayant pas l’autorisation parentale, avaient été renvoyés chez eux avec des feuillets d’autorisation inintelligibles. « Tout d’abord, écrivait « Varhayt », les pauvres et malheureuses mères immigrées qui souffrent de la chaleur étouffante et du confinement des immeubles de rapport ne savent même pas lire. Et deuxièmement, ellesqu’ n’étaient pas capables de comprendre l’anglais technique sur les feuillets d’autorisation qu’on leur lisait. » Tout ce qu’elles savaient, c’est que lorsque les enfants rentraient de l’école après leurs opérations, ils crachaient le sang, à peine capables de parler. Choqués, les parents demandaient ce qui s’était passé. « Les médecins nous coupent la gorge », répondaient les enfants.

Les rumeurs de massacre de masse se répandirent comme une traînée de poudre dans les immeubles et les ateliers. Alors que les commérages se propageaient dans le quartier, l’histoire passait de « des médecins nous égorgent » à « deux enfants sont morts », à un frénétique « 83 enfants sont morts ». Des orateurs de rue entrèrent en scène, vociférant sur les massacres dans le écoles, les comparant aux pogroms dans la Pologne sous domination russe.

Dans la foulée d’un pogrom particulièrement brutal à Bialystok qui venait d’être rapporté – accompagné de photos macabres – dans la presse yiddish, les opérations chirurgicales du Lower East Side se transformèrent, aux yeux de parents crédules, en preuve d’un pogrom américain. Habitués à une telle violence en Europe, beaucoup d’immigrants récents croyaient que de telles choses pourraient arriver même en Amérique.

Mais alors que le « Tribune » déclara que les Juifs étaient des dupes superstitieux sujets à une réaction exagérée, le « Yiddish Varhayt » répliqua que la faute était au Bureau de santé et au directeur de l’école qui avaient bêtement envoyé des feuillets d’autorisation non rédigés en yiddish. Le « Varhayt » se lançait également dans une tirade sur la façon dont les directeurs irlandais n’avaient aucun respect pour les parents immigrants juifs et faisaient pour l’essentiel ce qu’ils voulaient avec leurs enfants.

Tous les journaux yiddish condamnaient la réaction disproportionnée des mères. Mais dans une tentative de placer l’intégralité du blâme pour l’émeute sur les Juifs du Lower East Side, le « Tribune » et le « New sur York Times » prétendirent tous deux qu’il y avait eu un groupe de médecins juifs locaux qui avaient répandu la rumeur parce qu’ils étaient furieux que les médecins des beaux quartiers pratiquent des amygdalectomies sur les enfants locaux gratuitement, alors qu’ils pouvaient obtenir 50 cents par acte. La presse yiddish choisit de ne pas s’étendre sur cette théorie.

Le « Tribune » profita également de l’occasion pour déplorer l’épisode comme l’un d’une série d’événements qui avaient affecté le surpeuplé et souvent infect quartier juif. Quatre ans plus tôt, notèrent-ils, les femmes juives s’étaient révoltées contre les bouchers locaux, et trois ans plus tôt, elles s’étaient révoltées contre les médecins qui traitaient leurs enfants pour le trachome. Ces mêmes femmes immigrées s’unissaient souvent pour des « émeutes anti-propriétaires » qui éclataient à chaque fois que les loyers augmentaient, et pour des émeutes anti-banques qui se produisaient à chaque fois qu’une banque juive faisait faillite, laissant leurs pauvres déposants immigrés avec des « bupkes ».

« La grande émeute des amygdales » fit rapidement long feu, car cela s’était produit à la fin de l’année scolaire et avait été oublié presque aussitôt à mesure que les élèves obtenaient leur diplôme à la grande fierté des parents. La police, cependant, resta sur le qui vive un peu plus longtemps et, selon le « New York Times », plaça des escouades de policiers à l’extérieur des écoles à forte fréquentation juive, sur Essex Street et Grand Street, où, le dernier jour des cours, des diplômés jouaient des scènes du « Marchand de Venise » devant leurs parents yiddishophones, dont aucun ne provoqua d’émeute ou paniqua. Enfin, peut-être paniquèrent-ils juste un peu.

(source: Eddy Portnoy in Tablet Magazine, 19 août 2010)