28 juin 1712

Naissance à Genève de Jean-Jacques Rousseau, admirateur du peuple juif, « sioniste » avant la lettre, et « Juif » aux yeux de l’extrême-droite collaborationniste.

Rousseau tient une place importante dans la France de l’Occupation. L’Action française et une partie des collaborateurs souhaitent en finir avec ce névrosé mégalomane et paranoïaque, inventeur de la démocratie, du totalitarisme et précurseur du romantisme.
Rousseau devient, sous l’Occupation, à la fois l’ami des Juifs et une figure sémitique, celle d’un homme traqué à la recherche d’un asile qui rappelle la condition des Juifs durant la guerre.
On considère habituellement que les Lumières apportèrent les premières pierres qui permirent l’émancipation des Juifs dans la plupart des pays d’Europe au cours du XIXe siècle. La sécularisation de la société d’Ancien Régime et son individualisation constituèrent les deux éléments fondamentaux de rupture avec la tradition. L’image du Juif que la Révolution française reconnaîtra comme citoyen à part entière focalise au XIXe siècle cette césure avec l’ordre monarchique traditionnel, naturellement hiérarchisé.
Comme l’écrit Enzo Traverso, «la vision du juif comme incarnation de la modernité abstraite et impersonnelle traverse toute la culture occidentale depuis la moitié du XIXe siècle.»
C’est cette nouvelle place des Juifs dans la société qui alimente en grande partie l’antisémitisme racial qui intègre dans son rejet l’antijudaïsme chrétien. L’idéologie nazie fondée sur l’antisémitisme a rendu les Lumières
responsables de la Révolution française et de l’émancipation des Juifs.
Si Rousseau est rendu responsable de la chute de l’Ancien régime, il est également l’artisan de l’émancipation des Juifs. Pour l’Action française, l’émancipation des Juifs, peuple apatride et inassimilable, est ni plus ni moins une illustration du chaos révolutionnaire et le symbole par excellence de la gueuse, «la République» qui a détruit la cohésion du royaume et entraîné l’effondrement du sentiment national. L’Affaire Dreyfus avait provoqué au tournant du siècle une guerre civile intellectuelle entre les partisans du droit et de la justice et les thuriféraires de l’ordre et de l’armée salis par la démocratie républicaine coupable d’avoir innocenté le traître juif.
Les griefs contre la République, contre la gueuse, ont été fortement alimentés par la révision du procès et la réhabilitation de Dreyfus.

La démocratie bourgeoise est devenue l’alliée des Juifs dénoncés comme des ploutocrates apatrides aux ordres du libéralisme à la mode anglo-saxonne et du capital international, des parasites qui s’enrichissent, qui pillent les ressources matérielles et culturelles de la nation française, des vermines qui contaminent les Français et les européens de souche. Ils deviennent pour beaucoup les responsables de la crise économique de 1929.

La Révolution bolchevique est de plus sentie comme une émanation de l’internationale juive et le concept de «judéo-bolchevisme» connaît une vogue sans précédent en France. L’antisémitisme va de pair avec le rejet de cette démocratie parlementaire issue de la Révolution française qui a émancipé les Juifs et qui a préparé celle de 1917 en Russie.

Les collaborateurs dénigrent Rousseau. Ils s’en prennent au philosophe de Genève à double titre : sa théorie du contrat social est à l’origine de la démocratie qu’ils exècrent et ils l’associent à sa position sur les Juifs dans « la Profession de foi du vicaire savoyard ». Une fois de plus démocratie et philosémitisme leur semble indissociables.

C’est Henri Guillemin, démocrate-chrétien proche de la Résistance, qui, dans son ouvrage, « Cette affaire infernale », dessine un portrait de Rousseau qui l’identifie au juif français de 1942. Henri Guillemin qui, dans la Gazette de Lausanne du 12 avril 1942, s’en était pris à Maurras et à un de ses articles daté du 15 octobre 1899 qui attaquait Rousseau «possédé d’une rage mystique, aventurier nourri de révolte hébraïque, […] un de ces énergumènes qui, vomis du désert […] promenaient leurs mélancoliques hurlements dans les rues de Sion.»
A travers Rousseau, Maurras attaque le «judéo-bolchevisme». On découvre chez le philosophe les caractéristiques propres au peuple sémite dévoré par la passion égalitaire et révolutionnaire.

Rousseau, névrosé, de santé précaire, éternel voyageur, possède toutes les caractéristiques du juif.

Marc Duconseil, dans son ouvrage sur Montesquieu paru en 1943, rattache le Contrat social à la halakha rabbinique, l’ensemble des obligations religieuses auxquelles doivent se soumettre les juifs durant leur existence dans leurs rapports sociaux comme dans leur relation à Dieu. : «Par Calvin et Paul le Contrat social est cousin du Talmud.» Ces «caractères intellectuels qui accusent la parenté sémitique de Rousseau» trouvent leur source dans «son mépris pour le réel» digne d’un théologien talmudiste qui ne considère que le droit, qui énonce des abstractions sans tenir compte de la réalité et de l’expérience vécue. «Mais à côté de cette part raisonneuse et dogmatique, poursuit Duconseil, […] il y a en lui une autre force, qui, elle, le joint aux prophètes hébreux et l’apparente à la vieille agada. C’est une force qui n’est plus de raison, mais de passion.» Le «véritable juif errant […] rêve, comme Esaïe, de nouveaux cieux et d’une terre nouvelle où habitera la justice naturelle, amie de Jean-Jacques. […] Il n’est pas que système, et c’est ce qui fait sa force dangereuse.»

Après les bûchers de l’Inquisition, ce sera à la guillotine de 93 de faire suite aux lapidations sémites. Jean-Jacques Rousseau est la grande figure sémite qui domine notre époque. […] Voilà le père des dogmes démocratiques modernes.»

Dans un des chapitres intitulé «Les origines historiques de la démocratie moderne, l’esprit juif», Sordet rattache les états modernes démocratiques à la tradition juive : «L’Etat démocratique moderne […] descend du judaïsme. L’égalité est une passion juive. Aux antipodes de l’esprit égalitaire, la notion de hiérarchie est au contraire essentiellement aryenne. »
Puisque tous les hommes sont égaux devant Dieu, le messianisme juif est par essence égalitaire et révolutionnaire: «Voilà le terrain sur lequel vont pousser les prophètes et leur démagogie furieuse qui invective les rois et menace les riches.»

Dans « la Profession de foi du vicaire savoyard », Jean-Jacques exprime sa sympathie pour le peuple juif et dénonce le sort qui leur est réservé en Europe. C’est sans doute la raison pour laquelle Rousseau influença de façon non négligeable le courant de la Haskalah, les Lumières juives. Sa conclusion témoigne d’une profonde intelligence géo-politique et d’une grande honnêteté : pour entendre la parole des juifs, encore faut-il qu’ils puissent la prendre librement dans des états dominés par la religion chrétienne.
Ce que Rousseau juge impossible : «Si quelqu’un osait publier parmi nous des livres où l’on favoriserait ouvertement le Judaïsme, nous punirions l’Auteur, l’Editeur, le libraire. Cette police est commode et sûre pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n’osent parler.»

La solution préconisée est la constitution d’un état juif qui mettrait ses habitants à l’abri des persécutions : «Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un Etat libre, des écoles, des universités où ils puissent parler et disputer sans risques. Alors, seulement, nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire.»

Les institutions du peuple juif, mises en place sous le règne de David et de Salomon malgré un environnement hostile, se sont perpétuées jusque dans le monde chrétien. Cette pérennisation constitue aux yeux de Rousseau la marque du génie politique des Hébreux.
Rousseau ne cache pas sa profonde admiration pour le peuple juif qui offre ce «spectacle étonnant et vraiment unique d’un peuple expatrié n’ayant plus ni lieu ni terre depuis près de deux mille ans, un peuple altéré, chargé, mêlé d’étrangers depuis plus de temps encore, […] un peuple épars, dispersé sur la terre, asservi, persécuté, méprisé de toutes les nations, conserver pourtant ses coutumes, ses lois, ses moeurs, son amour patriotique et sa première union sociale quand tous les liens en paraissent rompus. […] Quelle doit être la force d’une législation capable d’opérer de pareils prodiges».

Le prodige accompli par Moïse tient au fait que «Sion détruite n’a point perdu les siens ; ils se conservent, ils multiplient, […] ils n’ont plus de chefs et sont toujours peuple, ils n’ont plus de patrie et sont toujours citoyens». Seule la force et l’intelligence des institutions du peuple juif peuvent expliquer un pareil miracle politique.
Pour Rousseau, l’antijudaïsme est contraire à la parole du Christ, la seule qui lui importe. Par delà son sentiment religieux, Rousseau porte un vif intérêt à l’histoire des Hébreux considérée sous un angle politique. Il interroge le rapport entre religion et Etat dans le fondement des institutions qu’un peuple se choisit. Témoin, ce passage des « Considérations sur le gouvernement de Pologne » où Rousseau dit une fois de plus toute son admiration pour le législateur Moïse, «le premier qui forma et exécuta l’étonnante entreprise d’instituer en corps de nation un essaim de malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talents, sans vertus, sans courage [et qui] osa faire de cette troupe errante et servile un corps politique, un peuple libre, […] il lui donnait cette institution durable, à l’épreuve des temps […] que cinq mille ans n’ont pu détruire ni même altérer».
Et les conseils que Rousseau prodigue aux Polonais pour préserver leur indépendance, il en trouve les sources dans la politique de Moïse qui surchargea son peuple «de rites, de cérémonies particulières et le gêna de mille façons [pour] le rendre toujours étranger parmi les autres hommes et l’empêcher de se mêler avec eux. C’est par là que cette singulière nation, si souvent subjuguée, si souvent dispersée, et détruite en apparence, mais toujours idolâtre de sa
règle, s’est pourtant conservée jusqu’à nous jours […] et que ses mœurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgré la haine et la persécution du genre humain.»

(Source: Pascal Pellerin, « Rousseau et la question juive sous l’Occupation »)