Ephéméride | La nuit des poètes juifs assassinés [ 12 Août ]

12 août 1952

« La nuit des poètes juifs assassinés. »

La culture yiddish n’a pas disparu, mais elle fut condamnée à mort deux fois et à chaque fois la peine fut exécutée. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, des millions de locuteurs du yiddish vivaient dans des communautés juives, depuis la Hollande jusqu’au cœur de l’Union soviétique, en passant par l’Allemagne et la Pologne. Hitler fit de son mieux pour anéantir chaque Juif des territoires que ses armées contrôlaient. Des juifs ont survécu individuellement à son agression, mais leurs communautés et leur culture unique ont été détruites.
Ironiquement, l’Union soviétique fut le pays qui sauva des millions de Juifs et qui joua un rôle décisif dans la défaite de Hitler. Mais l’Union soviétique avait sa propre solution au problème juif.

Staline, tout comme Lénine, s’attendait à ce que les Juifs soviétiques disparaissent progressivement à mesure que le régime jouait de la carotte de la modernisation et du bâton de l’assimilation forcée. Mais à la fin de sa vie, Staline n’arrivait plus réfréner son antisémitisme meurtrier et lança un assaut systématique contre les dirigeants de la culture yiddish, qui constituaient le principal vecteur de l’identité juive du pays. Cette campagne atteignit son point culminant le 12 août 1952 avec de multiples exécutions dans les sous-sols de la prison de la Lubyanka à Moscou.

Les communautés juives en Amérique et ailleurs ont de plus en plus marqué cet événement le 12 août de chaque année sous le nom de « Nuit des poètes assassinés ». Condamnés lors d’un procès secret pendant l’été, tous les accusés, à l’exception de la biologiste Lina Shtern, furent exécutés en une seule nuit – vingt-quatre écrivains et poètes (croyait-on), tous des hommes (dit-on) abattus par les bourreaux de Staline dans le sous-sol de la célèbre prison de la Lubyanka.

Mais comme leur procès s’était déroulé en secret et que le régime refusa de confirmer ce qui s’était réellement passé pendant de nombreuses années, une myriade de rumeurs occultèrent la nature de l’affaire, ainsi que l’identité et le nombre des accusés. Aujourd’hui, des années après l’effondrement de l’Union soviétique et du fait de l’accessibilité de documents d’archives précédemment fermées – y compris la transcription du procès (publiée à Moscou en 1994) et les recherches inlassables de plusieurs chercheurs russes et israéliens qui ont découvert et publié des centaines de documents concernant l’affaire et même examiné les quarante-deux volumes de minutes du procès – les détails du procès antisémite de Staline peuvent être clairement et précisément décrits.

Le procès ne concerna pas vingt-cinq accusés. Il y eut, en fait, quinze accusés, tous faussement accusés de toute une série de crimes capitaux, depuis la trahison et l’espionnage jusqu’au nationalisme bourgeois. Parmi les inculpés figuraient cinq personnalités littéraires: les poètes yiddish Peretz Markish, David Hofshtein et Itzik Fefer; l’écrivain Leib Kvitko, connu dans tout le pays pour ses poésies pour enfants; et l’éminent romancier David Bergelson – les dix autres accusés n’étaient pas du tout des écrivains mais étaient liés de diverses manières au Comité antifasciste juif (CAJ).

L’enquête et le procès qui suivit visaient autant le CAJ que les vestiges de la culture juive dans le pays. Le CAJ, dirigé par Solomon Mikhoels, acteur et metteur en scène de théâtre yiddish de renom, avait été créé en 1942 aux côtés de quatre autres comités antifascistes (pour les femmes, les jeunes, les scientifiques et les slaves), chacun d’eux conçu pour mobiliser des segments particuliers de l’opinion publique occidentale en faveur de l’alliance contre l’Allemagne nazie. Les cinq écrivains yiddish rejoignirent Mikhoels au CAJ, rédigeant des articles en vue de leur transmission à l’étranger ou pour diverses publications à l’intérieur du pays.

Entre les dirigeants du CAJ toutefois, il y avait débat sur les limites du travail du comité. Tous étaient d’accord pour soutenir l’effort de guerre, lever des fonds et lancer des appels aux Juifs d’autres pays. Mais à mesure que la guerre progressait et que l’ampleur des pertes juives devenait évidente, de nombreux membres du comité souhaitèrent étendre ses fonctions. Des propositions furent faites pour aider à réinstaller les réfugiés juifs, à rétablir des fermes collectives juives, à faire revivre la vie culturelle juive et à recueillir des témoignages oculaires sur la destruction des Juifs en territoire soviétique.

Pendant la guerre, le régime toléra les initiatives du comité, même si plusieurs informateurs du CAJ le dénoncèrent pour avoir endossé des « fonctions politiquement préjudiciables » et pour « intervenir dans des affaires dans lesquelles il ne devait pas intervenir ».
En particulier, le comité commença à recevoir des montagnes d’appels et de pétitions émanant de Juifs dont la vie avait été détruite par les nazis. « Même si nous préfèrerions nous cantonner dans des limites étroites, nous ne pourrions pas le faire », expliqua Mikhoels à ses collègues. « Des centaines de lettres nous arrivent chaque jour et des centaines de personnes […] Se tournent [vers nous]. La vie frappe continuellement à notre porte … Nous ne pouvons pas échapper à la multitude de problèmes juifs. Même si nous les chassions, ils reviendraient tout de même.  »
Sous la direction de Mikhoels, le CAJ commença donc à approcher les fonctionnaires du Kremlin, demandant de l’aide pour un cas après l’autre.
Dans une société normale, de tels appels n’auraient rien eu d’extraordinaire, mais dans le royaume de Staline, le comité violait une frontière dangereuse.
Dans une circonstance, Peretz Markish se déclara préoccupé par les mauvais traitements infligés aux Juifs qui avaient survécu à la guerre et étaient retournés dans leurs villes natales en Ukraine pour faire face à la discrimination et à l’hostilité de voisins et de fonctionnaires. Il fut dénoncé pour « diffamation de la réalité soviétique ».
Quelques semaines à peine après la capitulation allemande, le comité fut critiqué pour avoir souligné la participation de soldats juifs à la victoire des alliés.
Mikhoels pouvait à peine contenir son impatience. « Personne ne va penser que ce sont deux frères juifs qui ont pris Berlin. » Mais une fois la victoire sur Hitler acquise, le régime devint de plus en plus méfiant vis-à-vis du CAJ et du rôle que ses dirigeants avaient assumé en tant que représentants de la communauté juive soviétique, rôle que le régime n’avait jamais entendu encourager.

La décision de Staline de se retourner contre le CAJ reflètait à la fois sa paranoïa croissante et plusieurs difficultés de politique étrangère qui rendait les Juifs du pays vulnérables. Avec le début de la guerre froide et la création d’Israël en 1948, Staline relia la menace de guerre avec les États-Unis à sa conviction que les Juifs soviétiques avaient d’autres allégeances. Bien que ceux-ci aient démontré leur fiabilité dans la lutte contre Hitler, Staline était persuadé que, dans un conflit avec l’Amérique (où trop de Juifs soviétiques étaient présumés avoir de la famille), ils le trahiraient. Israël aussi l’avait déçu; c’était devenu un allié des États-Unis plutôt qu’un membre du bloc socialiste.

Le CAJ ne pouvait pas survivre à ces tensions. Mikhoels fut assassiné sur l’ordre personnel de Staline en janvier 1948. Le CAJ fut officiellement fermé en novembre. Tous les accusés du procès de 1952 furent arrêtés entre septembre 1948 et juin 1949 – les cinq écrivains yiddish et dix autres personnes liées au CAJ. Mais seuls les écrivains yiddish martyrisés sont mentionnés lors des commémorations du 12 août; les autres accusés qui ont perdu la vie, ainsi que la seule survivante, Lina Shtern, sont rarement, voire jamais, rappelés, peut-être parce que leur carrière de citoyens soviétiques fidèles ne rentre pas facilement dans une catégorie facile à honorer pour les Occidentaux.

Le principal accusé n’était pas un écrivain yiddish, mais un ancien membre du Comité central. Né en 1878, Solomon Lozovsky avait rejoint le mouvement clandestin marxiste en 1901. C’était un révolutionnaire suffisamment important pour avoir connu Lénine et Staline et, après la Révolution d’Octobre, il joua un rôle majeur dans le Profintern, le mouvement syndical international contrôlé par les communistes, et au Komintern. Lozovsky avait survécu aux purges de Staline des années 1930 et avait même été promu en 1939 lorsque lorsque Vyacheslav Molotov, qui avait remplacé Maxim Litvinov comme ministre des Affaires étrangères soviétique, désigna Lozovsky comme l’un des trois vice-ministres des Affaires étrangères. (Les deux autres étaient Andrei Vyshinsky, le redoutable procureur de Staline, et Pavel Dekanozov, un ancien responsable de la police secrète proche de Béria qui fut également ambassadeur soviétique en Allemagne de 1939 à 1941, les années du Pacte).

Au cours de la guerre, Lozovsky assuma des responsabilités supplémentaires comme vice-président du Bureau d’information soviétique (Sovinformburo), chargé de traiter avec la presse occidentale. À ce titre, il supervisait les cinq comités antifascistes. Des années plus tard, Nikita Khrouchtchev se souvenait très bien de Lozovsky: « une personne énergique et parfois presque agaçante », se souvenait Khrouchtchev. « Il m’a virtuellement extorqué des données sur les atrocités nazies en Ukraine et ensuite organisé des publications à l’étranger. Le CAJ s’avéra efficace. Selon une estimation, il envoya plus de vingt mille articles à la presse alliée en Europe et en Amérique du Nord.

Boris Shimeliovich, ancien directeur médical de l’hôpital Botkin de Moscou et membre actif de la direction du CAJ, était un deuxième accusé. Shimeliovich avait des références révolutionnaires impeccables; il avait rejoint les bolcheviks en 1920, un an après la mort de son frère tombé pour la révolution pendant la guerre civile.
La biologiste Lina Shtern, à l’époque seule femme membre à part entière de l’Académie des sciences soviétique, était un troisième accusé bien connu. On lui a attribué l’invention de la « pénicilline soviétique » qui sauva des milliers de vies sur le front. Née en Lettonie et éduquée en Suisse, elle avait émigré en Union soviétique par conviction idéologique.
Et le quatrième accusé était l’acteur yiddish Veniamin Zuskin, qui avait travaillé aux côtés de Solomon Mikhoels pendant de nombreuses années et lui avait succédé comme directeur du théâtre d’État yiddish.

Les enquêteurs mirent ensuite en cause six autres fonctionnaires peu connus, dont certains n’avaient pratiquement rien à voir avec le travail du CAJ, mais dont l’implication présumée dans divers crimes servait à démontrer l’ampleur de la «trahison» du comité: l’historien Joseph Yuzefovich; le journaliste et traducteur Leon Talmy; l’avocat Ilya Vatenberg et son épouse Chaika Ostrovskaya, qui avait travaillé comme traductrice pour le JCAJ; l’éditrice Emilia Teumin; et le fonctionnaire du parti, Solomon Bregman, qui avait rejoint le CAJ en 1944 et était vite devenu un informateur, envoyant des dénonciations sur le « nationalisme » au sein du comité aux responsables du parti.

À deux exceptions près – Itzik Fefer et Lina Shtern – tous les accusés furent interrogés avec brutalité. Certains furent battus et torturés, placés dans des cellules isolées sombres ou soumis à des interrogatoires nocturnes sans fin (le fameux «tapis roulant»), puis contraints de signer des aveux. Boris Shimeliovich fut battu sans pitié avant même le début de son interrogatoire; il déclara au tribunal qu’il avait compté plus de 2000 coups. Trois ans plus tard, il ne pouvait toujours pas marcher et dut être amené au procès sur un brancard.
Chaika Ostrovskaya démentit ses aveux signés lors du procès. « Le chemin menant à la cellule d’isolement était assez connu de moi », expliqua-t-elle aux juges; elle avait en fait signé de son nom dans un état d’hallucination dû à la peur et l’épuisement.
Comme Joseph Yuzefovich le déclara à la cour, « il était prêt à admettre qu’il était un enfant naturel, neveu du pape », par suite de son traitement.

Les interrogateurs s’étaient souvent livrés à des invectives grossièrement antisémites.
Emilia Teumin fut forcée d’admettre que « sous Lozovsky, le Sovinformburo avait été transformé en synagogue ».
Le colonel Vladimir Komarov, qui mena une grande partie de l’affaire, hurla à Lozovsky que « les Juifs étaient un peuple immonde et sale, que tous les Juifs étaient sans valeur, que toute l’opposition au parti était composée de Juifs, tous les Juifs d’Union soviétique crachaient sur le pouvoir soviétique, que les Juifs voulaient annihiler tous les Russes. »
Même un responsable de police juif qui avait dû provoquer sa propre part de misère humaine fut offensé par la teneur de ces interrogatoires et se plaignit à son supérieur que « les enquêteurs interrogent ces prisonniers en tant que Juifs et non en tant que criminels ».

Un seul accusé, Itzik Fefer, coopéra immédiatement à l’enquête, en détaillant une série d’accusations sans fondement contre le CAJ allaient constituer l’acte d’accusation en 1952.
En raison de sa trahison, plus d’une centaine de personnes furent arrêtées. Il s’avère que Fefer avait été un informateur du ministère des Affaires intérieures (MVD) depuis au moins 1943; auparavant, il avait été parmi les poètes yiddish les plus loyaux et les plus conformistes, aidant à imposer un contrôle idéologique strict sur les autres écrivains yiddish; il avait l’habitude de dénoncer ses collègues pour leur « hystérie nationaliste ».
Fefer avait également joué un rôle important au sein du CAJ comme vice-président, en accompagnant Mikhoels dans son célèbre voyage en Amérique du Nord et en Angleterre en 1943 pour lever des fonds et soutenir l’effort de guerre soviétique. (C’était la première fois que des représentants officiels de la communauté juive soviétique étaient autorisés à effectuer un voyage à l’Ouest. Ils reçurent un accueil frénétique, notamment lors d’un meeting mémorable réunissant 50 000 personnes au Polo Grounds de New York.)
À la veille de leur départ, Mikhoels exprima ses craintes quant au voyage avec Fefer. « On ne peut pas compter sur lui pour un soutien ou une aide », avait confié Mikhoels à sa famille. Fefer, en fait, avait été envoyé pour surveiller Mikhoels et faire des rapports réguliers à un « maître » soviétique. À la veille du procès, Fefer fut amené à croire que s’il continuait à coopérer, sa vie serait épargnée.

Le régime avait l’intention, pense-t-on aujourd’hui, de mener un « procès-spectacle » ouvert, rappelant les tristement célèbres procès engagés contre les principaux bolcheviks dans les années 1930. Battus, intimidés, totalement humiliés, les accusés furent transformés en acteurs complaisants pour une autre mascarade stalinienne. Mais après la période initiale de leur arrestation, lorsque les aveux eurent été obtenus, les organes de sécurité furent occupés par d’autres questions urgentes. L’enquête se poursuivit. Les accusés commencèrent à se rétracter individuellement. De nouveaux interrogateurs apparurent. De nouvelles accusations furent concoctées.
En 1950, Der Nister périt dans un camp de travail, Isaac Nusinov décéda dans sa prison de Lefortovo et les journalistes yiddish Samuel Persov et Miriam Zheleznova furent abattus. Ce n’est qu’au printemps 1952, soit bien plus de trois ans après les premières arrestations, que le régime fut prêt à poursuivre le procès.

La conduite du procès fut totalement sans précédent. Il s’ouvrit le 8 mai; les sentences – toutes préparées à l’avance – ne furent prononcées que le 18 juillet. Trois juges militaires présidaient; il n’y avait ni procureur ni avocat de la défense. Les accusés furent autorisés à faire de longues déclarations et à se contre-interroger, un aspect du procès qui déboucha sur des épisodes dramatiques, en particulier lorsque des accusés véhéments comme Solomon Lozovsky et Boris Shimeliovich apportèrent la contradiction à Itzik Fefer. Les sténographes enregistrèrent soigneusement chaque mot, en établissant ainsi un compte rendu fiable de cet épisode monstrueux.

Comme la transcription le fait clairement apparaître, les juges ne pouvaient s’empêcher d’afficher leurs préjugés et leur ignorance. L’un demanda à Leib Kvitko s’il croyait en Dieu et si les dirigeants du CAJ assistaient aux services de la synagogue de Moscou. A Hofshtein d’avoir donné des conférences sur son séjour en Palestine, un acte qui pouvait aider à « préserver la culture et la langue yiddish en Union soviétique ». Pendant la guerre, le comité avait reçu explicitement la mission de faire appel aux Juifs du monde entier. Lors du procès en 1952, le même comité fut accusé de défendre « le caractère unique du peuple juif » et « d’utiliser les images bibliques de manière positive ». « Tout cela était déguisé en slogans soviétiques », insistèrent les juges « alors que l’internationalisme prolétarien avait été remplacé par le cosmopolitisme ».

Aux yeux des juges, les accusés devaient avoir l’air de venir d’une autre planète; plusieurs étaient fils de rabbins, d’abatteurs rituels ou de professeurs d’hébreu. Élevés dans de petites villes juives situées dans des régions reculées de l’empire russe, les écrivains yiddish avaient commencé leur carrière avant la révolution d’octobre. Quatre d’entre eux (à l’exception de Fefer) avaient même quitté le pays dans les années 1920 pour des séjours prolongés à l’étranger. Markish avait vécu en Pologne et en France; Kvitko en Allemagne; Hofshtein en Palestine; Bergelson aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe occidentale. Chacun était revenu, incapable de trouver à l’étranger sa place comme écrivain yiddish, tandis que l’Union soviétique, qui promettait de subventionner la littérature, y compris yiddish, semblait être le seul pays où ces écrivains pouvaient gagner leur vie. (Lors d’une visite en Union soviétique en 1926, David Bergelson s’était déclaré « écrivain soviétique » et avait qualifié l’URSS de seul espoir pour la culture et la littérature yiddish. Il avait ensuite quitté le pays pendant huit ans avant de revenir en 1934 .) Leur séjour à l’étranger fut également utilisé contre eux – comme preuve de leur déloyauté de longue date.

La lecture des minutes est souvent douloureuse. Au cours du procès, la plupart des accusés ne purent éviter de se discréditer entre eux.
Fefer, le principal accusateur, commença son témoignage en incriminant plusieurs co-accusés, affirmant qu’il avait reconnu des « points de vue nationalistes » dans les travaux de Bergelson, Hofshtein et Kvitko dès 1920, date de sa première rencontre avec eux à Kiev. Shimeliovich était « un Juif agressif », tandis que Lina Shtern ne considérait pas l’Union soviétique comme sa « vraie patrie ».
Kvitko affirma que Hofshtein et Shtern avaient des tendances sionistes.
Markish témoigna que le « fait » que le Comité antifasciste juif avait recueilli des informations sur la souffrance juive était un acte de nationalisme.
Bergelson avoua que son éducation religieuse équivalait au nationalisme.
Kvitko nia croire en Dieu.
Bergelson déclara que Hofshtein encourageait l’étude de l’hébreu.
Hofshtein exprima ses regrets d’avoir continué à écrire en yiddish.
À un moment donné, Bergelson fut tellement contrarié par les questions agressives des juges qu’il lança: « Il ne peut y avoir rien de criminel dans la phrase « Je suis juif » (en référence à un célèbre poème d’Itzik Fefer). Si j’aborde quelqu’un en disant « Je suis juif, quel mal y-a-t-il à cela? »

La principale accusation portait sur la « question de la Crimée ». Les Juifs avaient jadis établi de petites colonies agricoles dans le nord de la Crimée dans les années 1920. Deux décennies plus tard, confronté aux graves dislocations provoquées par la guerre, la destruction des Juifs et la difficulté de ramener les survivants juifs en Ukraine, Mikhoels et d’autres proposèrent de faire de la Crimée une république juive soviétique. Au début au moins, le régime prit la proposition au sérieux, mais il rejeta rapidement toute l’idée. Lazar Kaganovich, le seul juif du Politburo de Staline, déclara à Mikhoels et à ses collègues que « seuls les artistes et les poètes » pouvaient imaginer une pareille chose. Mais après l’arrestation de Fefer en décembre 1948, le régime a commencé à broder un tissu complexe de mensonges et d’inventions: que, lors de leur visite à New York en 1943, Fefer et Mikhoels avaient offert d’établir une république juive en Crimée pour que les sionistes et les impérialistes américains puisse utiliser comme « tête de pont », dans le cadre d’une stratégie à long terme visant à démembrer l’Union soviétique.

Plusieurs accusés furent également accusés d’avoir transmis des secrets d’État à deux personnalités juives américaines – Paul Novick, rédacteur en chef communiste du « New York Morgen Freiheit », et le journaliste yiddish B. Z. Goldberg (qui était le gendre de Sholem Aleichem). Novick et Goldberg étaient des gauchistes bien connus, des apologistes de l’Union soviétique et des partisans enthousiastes de l’alliance du temps de guerre. Ils visitèrent chacun l’URSS peu après la guerre en pleine connaissance du Kremlin et avec son soutien. Naturellement, ils passaient la majeure partie de leur temps avec leurs collègues yiddish, soucieux d’évaluer les perspectives de reconstruction et de renouveau après les dévastations de la guerre. Mais les enquêteurs de MVD décidèrent de transformer Novick et Goldberg en agents d’espionnage américains et accusèrent le CAJ d’avoir transmettre des informations économiques et politiques secrètes.

D’autres accusations étaient également tirées par les cheveux.
Emilia Teumin fut condamnée pour ne pas avoir contredit Mikhoels et Fefer quand ils avaient soi-disant prononcé des propos « nationalistes » en sa présence. « J’ai porté le poison du nationalisme bourgeois », admit-elle dans un dernier plaidoyer pour sa vie.
Leon Talmy avait écrit un livre sur le Birobidjan en 1931, décrivant cette expérience ratée d’autonomie juive soviétique comme une réponse prometteuse au « problème juif ». Mais les « experts » convoqués par le tribunal déclarèrent que le livre contenait « des secrets d’Etat »; en réalité, le régime avait besoin de relier Talmy, Ilya Vatenberg et Chaika Ostrovskaya, parce qu’ils avaient vécu un temps aux États-Unis. Peu importait que, dans les années 1920, Talmy ait contribué à fonder le Parti communiste américain et ait rédigé des articles élogieux sur l’économie et la culture soviétiques pour « The Nation » ou que Ilya Vatenberg ait contribué à représenter les intérêts commerciaux soviétiques à New York. La guerre froide était en marche et l’Amérique était l’ennemi.

Une fois le procès commencé, l’acte d’accusation et le témoignage de Fefer furent démolis par plusieurs accusés, en particulier par Solomon Lozovsky. Lozovsky, lui aussi, avait signé des aveux après huit nuits d’interrogatoire incessant. Comme il l’expliqua à la cour, il avait compris qu’il était impossible de résister et avait décidé d’attendre son procès où il espérait parler à un large public ou au moins à des dirigeants du parti. En cela, il fut déçu, car les seuls auditeurs de Lozovsky furent trois juges, ses collègues accusés et un sténographe. Le témoignage de Lozovsky dura six jours et constitua le point culminant du procès. Ses paroles méritent d’être rappelées, en particulier sa déclaration d’ouverture:

« Comme vous le savez, mon nom de famille est Dridzo. Ce nom ne peut être traduit dans aucune langue. Lorsque nous avons demandé à notre père ce qu’il signifiait, il nous a dit que, selon une histoire transmise de père en fils, un de nos ancêtres très éloignés était parmi les 800 000 Juifs qui avaient fui l’Espagne lorsque le principal inquisiteur Thomas Torquemada promulga un décret obligeant les Juifs à se convertir au catholicisme ou à quitter le pays dans un délai de deux mois. Je suis devenu Lozovsky en 1905 à la conférence bolchevique de Tammerfos, où j’ai rencontré Lénine et Staline pour la première fois.

Mon père était professeur d’hébreu. Il connaissait le Talmud, connaissait très bien l’hébreu, écrivait des vers en hébreu ancien. Ma mère était analphabète. Mon père enseignait la grammaire hébraïque, la prière et la grammaire russe. Le fait qu’un professeur d’hébreu ait enseigné le russe à son fils montre que ce n’était pas un fanatique. J’ai été pratiquant jusqu’à l’âge de treize ans environ. »

En d’autres termes, Lozovsky, après trois ans et demi d’isolement total, soumis à des menaces et à des interrogatoires brutaux, conserva sa dignité et eut la présence d’esprit de comparer ce tribunal militaire soviétique à l’Inquisition espagnole et de préciser que ses juges n’étaient pas mieux que Thomas Torquemada.

Lozovsky entrepris ensuite de démonter l’acte d’accusation comme aucun accusé dans un procès politique soviétique ne l’avait jamais fait auparavant.
Le CAJ pourrait-il remettre la Crimée à l’impérialisme américain? Lozovsky rappela aux juges qu’en 1945 « Roosevelt s’est envolé pour la Crimée [pour la conférence de Yalta] avec un grand groupe d’espions dans de nombreux avions. Il ne vint pas pour voir Fefer ou Mikhoels, mais pour des sujets beaucoup plus graves … Que pouvaient lui transmettre Hofshtein, Ostrovskaya ou Zuskin …
Quant aux accusations d’espionnage, Lozovsky précisa que des copies de toute la correspondance étaient sauvegardées par le comité. « Quel genre d’espions font des copies de leurs opérations? » demanda-t-il aux juges. Goldberg et Novick étaient vraiment des espions? Lozovsky souligna que la presse soviétique ne tarissait pas d’éloges pour chacun d’eux; On ne pouvait guère s’attendre à ce que le CAJ sache qu’ils étaient des espions lorsque le NKVD et le MVD, qui avaient organisé leur voyage, ne le savaient pas non plus. Mais aucun de leurs fonctionnaires n’était dans le box!

L’affaire était une invention tellement évidente que le président du tribunal, Alexander Cheptsov, interrompit le procès pendant près d’une semaine et appela les autorités judiciaires et les responsables du parti à recommencer l’enquête. Une telle action de la part d’un juge stalinien était inouïe. Cheptsov, cependant, n’agissait pas pour des motifs purement idéalistes. Juriste chevronné, il avait condamné d’autres personnalités juives lors de procès antérieurs, non moins fabriqués. Mais il y a des raisons de penser que l’éloquence et le courage de Lozovsky – et le fait que Fefer ait commencé à battre en retraite lors de l’interrogatoire de Lozovsky, puis qu’il ait été un informateur et qu’il était maintenant disposé à désavouer son témoignage – avaient évidemment impressionné les juges. Cheptsov avait en outre senti qu’il y avait un désarroi persistant au sein des cercles de sécurité et il voulait être sûr que ses instructions sévères – condamner des personnes apparemment innocentes, y compris Solomon Lozovsky, qui était un vieux bolchevik avec des états de service impeccables dans le parti et au gouvernement, s’appliquaient toujours. Georgy Malenkov lui-même repoussa la demande de Cheptsov. « Voulez-vous nous mettre à genoux devant ces criminels? » lui dit-il. « Le Politburo a enquêté à trois reprises sur cette affaire. Exécutez la résolution du Politburo ». Cheptsov fit ce qu’on lui dit. À l’exception de Lina Shtern, condamnée à l’exil, et de Solomon Bregman, qui s’effondra pendant le procès et mourut en prison en janvier 1953, les treize autres accusés, dont deux femmes, furent condamnés à mort. Les exécutions eurent lieu le 12 août.

Une terrible ironie se joua ensuite. Paul Novick, comme rédacteur en chef du « Morgen Freiheit », subissait une pression énorme pour expliquer le sort de nombreux écrivains soviétiques yiddish. Des porte-parole soviétiques, en 1955, nièrent qu’il eut un problème quelconque. Mais en avril 1956, le journal yiddish de Varsovie « Folkshtimme » annonça que de nombreux écrivains yiddish avaient été victimes des « gangs de Beria ». (Après la mort de Staline et en particulier après le célèbre discours de Khrouchtchev dénonçant le dictateur en février 1956, les communistes fidèles continuèrent à blâmer l’influence malveillante du chef de la sécurité de Staline Lavrenti Beria. .) L’article, cependant, ne mentionnait qu’un procès réel avait eu lieu.

Bien avant cette annonce, Novick savait que quelque chose de terrible était arrivé à ses amis de Moscou, mais sa loyauté envers l’Union soviétique et sa foi inébranlable dans le communisme affaiblissaient son jugement. Il fit tout pour atténuer les nouvelles et rassurer ses lecteurs sur le fait que la culture yiddish serait rétablie dans sa gloire précédente maintenant que le « culte de la personnalité » de Staline avait été mis en évidence et les principes léninistes restaurés. On ne sait pas si Novick apprit jamais comment son nom avait été utilisé contre les accusés (il mourut en 1990 à l’âge de 99 ans, longtemps avant la publication du procès), mais sa fidélité inébranlabre était tragiquement typique de sa génération. Comme sa veuve Shirley Novick l’observa un jour après avoir appris le sort des écrivains yiddish, « c’était incroyable pour nous. Nous croyions au parti comme des hassidim religieux ».

Paul Novick éprouvait un lourd sentiment de culpabilité quant au sort de ses amis. David Bergelson était venu à New York dans les années 1920, mais dut ensuite retourner en Europe et éventuellement en Union soviétique. Novick était rédacteur en chef adjoint du Morgen Freiheit ces dernières années et ressentait peut-être qu’il aurait pu faire davantage pour aider Bergelson à s’établir en Amérique. Lorsque Novick se rendit à Moscou à la fin des années 1950, il alla immédiatement rendre visité à la veuve de Bergelson. En entrant dans sa chambre, il tomba à genoux, pleura et demanda pardon.

En ce qui concerne les accusés au procès, on ne sait pas exactement ce qu’ils pensaient du système qu’ils servaient chacun. Leur vie incarnait la tragédie de la communauté juive soviétique. Une combinaison d’engagement révolutionnaire et d’idéalisme naïf les liait à un système auquel ils ne pouvaient pas renoncer. Quels que furent leurs doutes ou leurs appréhensions, ils les gardèrent pour eux-mêmes et servirent le Kremlin avec l’enthousiasme requis. Ils ne furent pas des dissidents. Ils furent des martyrs juifs. Ils furent aussi des patriotes soviétiques. Staline remboursa leur fidélité en les détruisant.

Hitler a entrepris de toutes ses forces le génocide physique des Juifs d’Europe. On ne peut que spéculer sur ce qui serait advenu si Staline avait vécu quelques années de plus, mais il n’y a aucun doute qu’au delà des poètes yiddish assassinés et de leurs compagnons de martyre, il a entrepris le génocide culturel des Juifs soviétiques. Et celui-ci se poursuivit au-delà de la mort du tyran.

Ne nous contentons pas de commémorer. Faisons notre les mots de la veuve de Chaim Beder, un poète qui consacra les deux dernières décennies de sa vie à rassembler minutieusement des miettes de faits commémorant les auteurs, musiciens, peintres, acteurs et enseignants soviétiques réduits au silence, au cours d’une cérémonie en leur honneur à New-York, en 2011:

« ZAYT GLIKLEKH! – SOYEZ HEUREUX -, ENSEIGNEZ LE YIDDISH A VOS ENFANTS! QUE LE YIDDISH VIVE ET RÉSONNE SUR TOUTE LA TERRE! »

(Source: « Stalin’s Secret Pogrom: The Postwar Inquisition of the Jewish Anti-Fascist Committee » par Joshua Rubenstein)