Ephéméride | « La signora di tutti » [ 13 Août ]

13 août 1934

Sortie en Italie de « La signora di tutti », le seul film italien de Max Ophüls.

J’en profite pour poster à nouveau le bel article publié ici par notre ami Alain Niddam, le 4 novembre 2015.

21 films, parmi lesquels au moins 4 purs chefs d’œuvre, auront suffi à Max Ophuls pour figurer définitivement au panthéon des plus grands cinéastes de tous les temps. Max Ophuls est né le 6 mai 1902 à Sarrebrück sous le nom de Max Oppenheimer. Issu d’une famille d’industriels du vêtement, il se refuse à travailler dans l’entreprise familiale. Après des études classiques, il entame en 1920 une carrière prolifique dans le théâtre, avec lequel il entretiendra toute sa vie une relation très forte.
Acteur dans un premier temps, il joue par exemple à Stuttgart sous la direction de Fritz Holl, qui lui trouve son pseudonyme, pseudonyme qu’il adopte à ses débuts, pour ne pas handicaper l’entreprise familiale en cas d’échec. En 1924, il devient l’un des metteurs en scène les plus prisés de son époque, se partageant entre l’Allemagne, la Suisse et l’Autriche. A Dortmund d’abord, puis à Elberfeld-Barmen, où, jusqu’en 1925, il dirige quelques 200 pièces et opérettes.
Il travaille simultanément comme critique dans des revues théâtrales, et pour la radio à travers l’écriture de multiples sketches. En 1926, il rejoint le Burgtheather de Vienne, où il rencontre et épouse l’actrice Hilde Wall, qui met au monde leur fils Marcel (futur documentariste auteur du fameux « Chagrin et la pitié ») l’année d’après. Suivent des collaborations avec le nouveau Théâtre de Francfort, puis Breslau et enfin Berlin. Max Ophuls monte ainsi Shakespeare, Goethe, Ibsen, Zweig, Molière ou encore Gogol.

Ophuls aborde le cinéma à l’aube du parlant, comme dialoguiste-traducteur sur un film d’Anatole Litvak (juif d’origine ukrainienne) Calais-Douvres. L’année suivante, en 1931, il répond à une commande de la UFA et réalise un moyen-métrage pour enfants, On préfère l’huile de foie de morue.
Vient ensuite La Fiancée vendue, d’après un opéra de Smetana. Mais c’est surtout Liebelei tourné en 1933, en deux versions allemande et française, qui le fait connaître en France. Liebelei, reste son plus grand film allemand. Il marque sa première rencontre à l’écran avec l’univers du dramaturge viennois Arthur Schnitzler. On y décèle déjà son goût pour le romantisme et la nostalgie. Un certain nombre de thèmes qui ont fait sa célébrité y sont déjà développés: pureté frivole des femmes, violence de la société qui, sous des dehors brillants, scintillants, se révèle être une machine à broyer les plus faibles, etc. Ophuls avouera d’ailleurs par la suite sa tendresse et sa préférence pour ce film parmi ses différentes réalisations, un film qu’il estimait « simple, calme et tranquille ».

L’avènement du nazisme le force à fuir l’Allemagne en 1933 après l’incendie du Reichstag, et il choisit en 1935 de prendre la nationalité française. Ophuls mène alors une carrière européenne. Il tourne à Rome avec Isa Miranda La Signora di tutti, ou le drame d’une vedette surmenée, puis en Hollande La Comédie de l’argent (Komedie vom geld) en 1936. P
endant cette période d’avant-guerre, il signe quelques œuvres empreintes d’humour, La tendre ennemie (1935) ou de mélancolie, Yoshiwara (1937), film aux parfums exotiques qui relate l’histoire d’une jeune geisha, puis Le roman de Werther (1938) d’après l’œuvre de Goethe, et enfin Sans lendemain (1939). Edwige Feuillère y tient le rôle d’une jeune mère parisienne contrainte de jouer les entraîneuses et finalement conduite au suicide. Ophuls dirige à nouveau la comédienne l’année suivante dans De Mayerling à Sarajevo. Elle y incarne la Comtesse Sophie, épouse de l’Archiduc François-Ferdinand, dans une fresque historique qui retrace les vingt dernières années de l’Empire autrichien. Mais le tournage est interrompu par la guerre. Max Ophuls, mobilisé dans l’armée française, rejoint un temps les tirailleurs algériens, avant de revenir achever le film en février 1940. Démobilisé, il commence en 1941 l’adaptation de L’Ecole des femmes avec Louis Jouvet, rencontré pendant l’Exode. Mais il n’en tournera qu’un seul plan, le producteur abandonnant le projet faute de moyens et de confiance.

L’armistice le contraint de nouveau à l’exil. Max Ophuls quitte la France pour les Etats-Unis. Il entame une parenthèse hollywoodienne d’abord marquée par une longue période d’inactivité jusqu’en 1946.
Il croit enfin pouvoir diriger Vendetta d’après Mérimée mais son « ami », Preston Stuges, lui retire le projet (Il faudra quatre autres réalisateurs pour que le film sorte en 1950). Mais en 1946, avec l’aide de Robert Siodmak (cinéaste juif allemand qui aura finalement connu un parcours similaire au sien) il dirige Douglas Fairbanks Jr dans L’éxilé produit par l’acteur pour la compagnie Universal.
En 1948, il adapte Stefan Zweig avec Lettre d’une inconnue, avec Joan Fontaine et Louis Jourdan : un film aux accents sublimes et tragiques qui reflètent l’essence de la pensée ophulsienne.

En 1949, il réalise pour la MGM, Pris au piège (1949), film noir interprété par James Mason, bien plus typiquement hollywoodien de par sa distribution et sa touche mélodramatique, mais qui offre également quelques références à Orson Welles. Ces films n’ont pas de succès public mais un large écho auprès des réalisateurs hollywoodiens. Le producteur Walter Wanger et son épouse, Joan Bennett, appellent ainsi Ophuls pour réaliser rapidement un film à moindre coût. Ce sera Les désemparés (1949), tout autant mélodrame familial que film noir.
De retour en France, Ophuls donne la pleine mesure de son talent avec quatre films majeurs, qui seront véritablement des chefs d’œuvre indiscutés : La ronde (1950), l’un des plus grands succès commerciaux d’après-guerre, Le plaisir (1951), d’après Maupassant, Madame de… (1953) d’après Louise de Vilmorin et enfin Lola Montès, en 1955, film maudit qui ne rencontre pas à sa sortie le succès escompté et précipite d’une certaine façon la fin de la carrière du réalisateur. Affaibli par des problèmes cardiaques, Ophuls ne peut s’opposer aux nombreuses coupes et remaniements opérés par les producteurs. Il désavoue totalement la nouvelle version. En décembre 2008, une copie restaurée au format Scope et en Eastmancolor rendra enfin justice à l’originalité du film.
De retour en Allemagne, Max Ophuls monte au Schauspiel Theather de HambourgLa folle journée, une version du Mariage de Figaro de Beaumarchais qu’il a lui-même traduite et adaptée. La pièce connaît un réel triomphe. Durant l’été 1956, il s’attelle avec Henri Jeanson à l’écriture d’un scénario retraçant la vie du peintre Modigliani. C’est Les Montparnos, dont le rôle principal est destiné à Gérard Philipe. Max Ophuls ne peut mener à bien le projet, qui sera repris par Jacques Becker sous le titre de Montparnasse 19. Il s’éteint à Hambourg le 26 mars 1957. Incinéré, il repose à Paris au Père-Lachaise.
Max Ophuls est l’un des rares cinéastes que les jeunes critiques de la nouvelle vague défendent dans les années 50. Dans un entretien donné en 1957 à Jacques Rivette et François Truffaut, Ophuls revient sur l’ensemble de sa carrière. L’entretien aborde plus particulièrement ses films français des années 50. Marcel Ophuls, son fils né à Francfort en 1927, préface Souvenirs et réalise Un voyageur (2013) dont la première demi-heure est consacrée à son père.
Pour Gilles Deleuze, les films d’Ophuls sont des cristaux parfaits. Leurs facettes sont des miroirs qui réfléchissent l’image actuelle, le présent du personnage, dans un prisme, où l’image dédoublée de ses différentes époques ne cesse de courir après soi pour se rejoindre.
« La vie pour moi, c’est le mouvement » dira Lola Montes comme semble l’exprimer Ophuls avec sa caméra qui emporte les personnages vers leur fin. C’est seulement un vertige, une oscillation.
D’où la proximité d’Ophuls avec la nostalgie et le romantisme de Schnitzler (Libelei et La ronde), Goethe (Le roman de Werther), Zweig (Lettre d’une inconnue), Maupassant (Le plaisir), ou Louise de Vilmorin (Madame de…). Il en magnifie les parcours.
Curieusement, parmi les réalisateurs français Max Ophuls aura probablement été avec Jacques Becker (et peut être aussi Jean Grémillon) , celui qui a le mieux su saisir le mouvement. Que leurs deux noms aient pu avoir été associés sur Montparnasse 19 n’est pas un hasard. Casque d’or, réalisé en 52 juste entre Le Plaisir et Madame de…, présente d’étranges similitudes formelles avec ces deux films, notamment dans la scène du bal.