Ephéméride | Leo Frank [ 16 Août ]

16 août 1915

Une affaire Dreyfus à Atlanta. Leo Frank, dont la condamnation à mort avait été commuée par le gouverneur de Géorgie après un procès inique, est enlevé de sa prison par des émeutiers antisémites pour être lynché.

Jusqu’à la découverte du corps de Mary Phagan dans le sous-sol de l’usine National Pencil Company d’Atlanta, Leo Frank avait mené une vie relativement paisible. Né à Cuero, au Texas, en 1884, il avait bientôt été emmené par ses parents à Brooklyn. Il avait fréquenté les écoles publiques locales, le Pratt Institute et l’Université Cornell.
Après avoir obtenu son diplôme, il avait accepté la proposition d’un oncle, Moses Frank, de l’aider à créer une usine de crayons à Atlanta et d’en devenir à la fois copropriétaire et gérant.
En 1910, il avait épousé Lucille Selig, originaire d’Atlanta. En 1912, il avait été élu président de la section locale du B’nai B’rith.

Dans l’après-midi du 26 avril 1913, une employée, Mary Phagan, passa chez Frank pour récupérer son salaire de la semaine alors qu’elle se rendait au défilé du Confederate Memorial Day et fut assassinée.

Un veilleur de nuit découvrit le corps de la jeune fille dans le sous-sol de l’usine le lendemain matin. La sciure et la crasse la recouvraient tellement que lorsque les policiers arrivèrent, ils furent incapables de dire si elle était blanche ou noire.
Ses yeux étaient meurtris, ses joues coupées. L’autopsie allait révéler que son meurtrier l’avait étranglée avec un morceau de sous-vêtements et lui avait fracassé le crâne. Le veilleur de nuit, Newt Lee, appela la police. Ils soupçonnèrent qu’il aurait pu commettre le meurtre et l’arrêtèrent.
Après avoir inspecté la scène, les agents se rendirent chez Frank et l’emmenèrent à la morgue pour voir le corps.
La vue du cadavre le perturba et il parut nerveux. Il se rappelait avoir payé son salaire à la jeune fille la veille, mais ne pouvait pas confirmer qu’elle avait ensuite quitté l’usine. La police ne trouva personne qui admit l’avoir vue en vie plus tard.

Un certain nombre de meurtres non résolus avaient eu lieu à Atlanta au cours des dix-huit mois précédents, et la police était sous pression pour trouver le coupable. Les premiers articles de journaux laissèrent entendre à tort que Mary Phagan avait été violée et des foules de gens commencèrent bientôt à tourner autour du poste de police, pressés de mettre la main sur quiconque avait commis le crime. Le comportement incertain de Frank et la soif de vengeance du public firent de lui un suspect majeur. Il fut arrêté deux jours plus tard.

Peu de temps après, des employés de l’usine déclarèrent à un jury d’instruction, convoqué pour déterminer la cause du décès et suggérer des suspects potentiels pour enquête, que Frank s’était « livré à des familiarités avec ses employées ».
Une propriétaire de chambres à louer déclara sous serment que le jour du meurtre, Frank lui avait téléphoné à plusieurs reprises, pour trouver une chambre pour lui et une jeune fille. Ces deux accusations se révélèrent fausses par la suite (de nombreux témoins renoncèrent ultérieurement à leurs accusations), mais les journaux en firent leurs gros titres, alimentant les conversations sur les hommes juifs qui cherchaient des filles non-juives pour leurs plaisirs.
Le procureur général, Hugh Dorsey, bâtit sa réquisition pour l’accusation sur les prétendues perversions de Frank. Quatre semaines après le meurtre, le grand jury donna son accord à la mise en accusation que Dorsey recherchait.

A l’insu des membres du grand jury, un autre suspect avait également été arrêté. C’était Jim Conley, un concierge noir de l’usine qui avait été vu en train de laver du sang sur une chemise. Il admit avoir écrit deux notes trouvées près du corps.

Au début, presque tous les enquêteurs supposèrent que l’auteur de ces notes avait commis le crime. Mais Conley prétendit les avoir écrites sous la dictée de Frank, d’abord la veille du meurtre, et selon une deuxième déclaration sous serment de Conley, le jour même du crime.

Conley signa finalement quatre déclarations sous serment, en modifiant et en enrichissant son récit à chaque fois. À l’origine, il dit qu’il avait été appelé au bureau de Frank la veille du meurtre et qu’il lui avait demandé d’écrire des phrases telles que « ma chère mère » et un « gran lon nègre noir fé sa tou seul ». Il prétendit avoir entendu Frank marmonner « Pourquoi devrais-je être pendu? »
Mais les journaux trouvèrent l’idée que Frank avait préparé un crime apparemment passionnel en demandant à un concierge noir d’écrire des notes à ce sujet, absolument ridicules.
Aussi, Harry Scott, le détective en chef, déclara qu’il avait « signalé des éléments dans l’histoire de [Conley] qui étaient improbables et lui avait dit qu’il devait faire mieux que cela ».

Un autre long interrogatoire mena à une deuxième déposition. Elle affirmait que Frank avait dicté les notes juste après le meurtre et que Conley avait retiré le cadavre d’une pièce située en face du bureau de Frank, au deuxième étage, et l’avait emmené par ascenseur au sous-sol. (Des indices ultérieurs montrèrent que l’ascenseur n’avait pas fonctionné précédemment à la mort de la jeune fille jusqu’à ce que son corps soit découvert.)

Une troisième déposition sous serment expliquait plus en détail les mesures que Conley avait sensément prises pour aider Frank à se débarrasser du corps de la jeune fille morte. « The Atlanta Georgian » avait déjà protesté après la deuxième déposition du concierge, expliquant à ses lecteurs qu’après « la première déposition sous serment de Conley, désavouée et sans valeur, il serait pratiquement impossible à un quelconque tribunal d’accepter une seconde incohérence dans le récit du concierge. » Mais les habitants d’Atlanta avaient été tellement conditionnés à croire Frank coupable, que peu s’émurent des incohérences dans le récit du concierge.

Parmi ceux qui remirent en cause les poursuites engagées contre Frank, il y eut les membres du grand jury qui l’avaient inculpé à l’origine. Ils voulaient que Dorsey les convoque à nouveau pour qu’ils puissent inculper Conley à sa place. Dorsey refusa. Le président du jury le fit donc lui-même.

C’était la première fois qu’un grand jury d’Atlanta abordait une affaire criminelle contre la volonté du procureur général. Dorsey revint ensuite devant le groupe et leur demanda de ne pas inculper le Noir. Ce qu’il leur dit exactement n’a pas été rendu public, mais le lendemain, « The Atlantan Constitution » rapporta que « Le procureur n’avait pas fait valoir son point de vue sans un combat difficile. Il arriva avec une masse de preuves montrant pourquoi l’inculpation du nègre porterait atteinte à la cause de l’État contre Frank et resta avec les grands jurés pendant près d’une heure et demie. »

Il est difficile de dire pourquoi le grand jury suivit finalement Dorsey. Peut-être acceptèrent-ils l’explication proposée par « The Atlanta Georgian »: « Que les autorités disposent d’indices très importants qui n’ont pas encore été divulgués au public, est absolument certain ». Ou bien, étant donné les valeurs sudistes, ils peuvent avoir supposé qu’aucun procureur n’aurait fondé son accusation sur la parole d’un homme noir » à moins que les preuves soient accablantes. » En tout cas, le procureur eut gain de cause et se prépara à aller au procès.

Le procès commença le 23 juillet 1913, et attira une foule nombreuse et remontée. La nature odieuse du crime, les rumeurs de méfaits sexuels, les articles de journaux faisant état de « preuves très importantes qui n’ont pas encore été divulguées », la confiance suprême du procureur général et l’antisémitisme (une Géorgienne écrivit: « c’est la première fois qu’un Juif connait de graves problèmes à Atlanta, et voyez à quel point tout le monde est prêt à croire le pire à son sujet ») se combinaient pour créer une tension électrique dans la ville.
Les ragots sur Frank étaient très répandus et de nombreux Géorgiens se demandaient si un jury impartial serait possible. Mais la sélection des jurés fut rapide, et dans une atmosphère ponctuée par des applaudissements spontanés pour le procureur et des cris de « Pendez le Juif » de la foule massée devant le tribunal, les procès commença.

Le procureur Dorsey débuta son exposé en essayant d’établir où et quand le crime avait eu lieu. Il recueillit des témoignages de plusieurs témoins sur des taches de sang sur le sol et des mèches de cheveux sur un tour sur lequel Mary Phagan serait tombée dans la pièce en face du bureau de Frank. Le biologiste de l’Etat avait spécifiquement informé l’accusation que les cheveux n’étaient pas ceux de Mary Phagan, et de nombreux témoins déclarèrent que les taches de sang pouvaient n’être que des taches de peinture mais Dorsey n’en tint pas compte.

Le cœur de l’accusation tournait cependant autour du récit de Jim Conley. Bien que son histoire ait subi plusieurs révisions au cours des semaines précédentes – toutes publiées dans les journaux – son témoignage à l’audience fascina l’auditoire. Conley raconta comment il avait servi de guetteur dans le passé lorsque Frank « s’amusait » avec des femmes à l’usine (aucune de ces femmes n’apparut jamais au procès), comment après un signal convenu, il verrouillait ou déverrouillait la porte avant ou montait au bureau du directeur pour des instructions supplémentaires. Il affirma que le jour fatal, Frank l’avait convoqué dans son bureau et que lorsqu’il y était arrivé, il avait trouvé son patron « debout en haut des marches, frissonnant et tremblant et se frottant les mains … Il avait une cordelette dans les mains… Ses yeux étaient écarquillés et ils avaient l’air bizarre… Son visage était rouge. Oui, il avait une corde dans les mains… Après que je sois monté en haut des marches, il me demanda: « Tu as vu cette petite jeune fille qui est passée ici il y a quelques instants? » Et je lui dis en avoir vu une. « Eh bien… je voulais être avec la petite jeune fille et elle m’a repoussé, je l’ai frappée et… elle est tombée et s’est cogné la tête contre quelque chose, et je ne sais pas à quel point elle s’est blessée. Bien sûr, tu sais que je ne suis pas bâti comme les autres hommes. La raison pour laquelle il a dit cela était que je l’avais vu dans une position dans laquelle je n’ai jamais vu aucun homme qui a des enfants. » Conley n’expliqua pas cette dernière phrase. Au lieu de cela, il continua à détailler comment Frank lui avait offert, mais ne lui avait jamais donné, de l’argent pour se débarrasser du corps. Il déclara que Frank lui avait alors demandé s’il savait écrire et, quand il avait dit oui, lui avait dicté les notes du meurtre.

Lorsque Dorsey eut terminé sa présentation, le « Frost’s Magazine of Atlanta », qui n’avait auparavant fait aucun commentaire éditorial sur l’affaire, reprocha au procureur et au principal détective d’Atlanta d’avoir induit le public en erreur. « Nous ne pouvons pas imaginer », disait le commentaire, « qu’à la fin de l’accusation, avant que la défense n’ait encore présenté le moindre témoin, il pourrait être possible à tout juré de voter en faveur de la condamnation de Leo M. Frank. »

Frank avait retenu les services de deux des avocats les plus réputés du Sud pour le défendre: Luther Z. Rosser, un expert en contre-interrogatoire, et Reuben R. Arnold, un éminent juriste. Malgré leurs brillantes réputations, ils ne réussirent pas à montrer leurs talents de juristes quand ils en eurent le plus besoin.
Rosser et Arnold menèrent le contre-interrogatoire de Conley pendant un total de seize heures sur trois jours consécutifs et ne purent se défaire de son récit de base. Il prétendit continuellement avoir oublié tout ce qui tendait à affaiblir l’a défense, et certains observateurs pensèrent que Conley avait été soigneusement préparé par le procureur général et ses subordonnés.
Le meurtre et la destruction du corps auraient pris au moins cinquante minutes selon la descriptions du concierge, mais les témoins corroborèrent les souvenirs de Frank sur les lieux où il se trouvait à part dix-huit minutes.
En outre, une grande partie du récit de Conley reposait sur le fait qu’il avait transporté le corps au sous-sol par l’ascenseur, mais les marques au sol, l’absence de sang dans l’ascenseur et d’autres preuves indiscutables prouvaient qu’il ne l’avait pas fait.
Pourquoi les avocats de Frank n’exploitèrent-ils pas ces faits et pourquoi ne demandèrent-ils pas la délocalisation du procès avant son début, n’a jamais été expliqué.
Mais leur incapacité à détruire le témoignage de Conley sapa la défense de leur client.
Un journaliste qui avait assisté à chaque séance d’audience observa plus tard: « J’ai entendu l’intégralité du témoignage de Conley et j’ai été marqué par l’impression que le noir répétait quelque chose qu’il avait vu … L’histoire racontée par Conley contenait un luxe de détails infimes que je crois être au-delà de la capacité de son esprit, ou de quelqu’un de bien plus intelligent, à élaborer à partir de son imagination. »

La plus grande erreur de Rosser et Arnold fut probablement leur tentative de faire supprimer du dossier la discussion de Conley sur les moments où il avait « guetté » pour Frank. Pendant une journée entière, les deux hommes firent parler le concierge des relations présumées de Frank avec d’autres femmes, dans l’espoir de mettre à mal son témoignage, et ensuite tentèrent d’obtenir que toute la discussion soit effacée. Même un des assistants de Dorsey admit que ces informations n’auraient pas dû être admises au dossier, mais ajouta qu’une fois Conley interrogé et contre-interrogé sur le sujet, c’était une erreur d’essayer de le supprimer. « En demandant que le témoignage soit éliminé », nota « The Atlantan Constitution », la défense « a virtuellement admis son incapacité à détruire le témoignage de Conley ».

Il pesa peu ensuite que les témoins viennent témoigner du bon caractère de Frank et de ses déplacements avant, pendant et après le meurtre. De peu d’importance non plus le témoignage de Frank sur ses activités le jour du meurtre marqué selon « The Constitution », « du sceau de la vérité à chaque phrase ». Le récit de Conley avait dominé absolument le procès durant quatre semaines.

Dans leurs synthèses, Arnold et Rosser accusèrent la police et le procureur général d’avoir fabriqué les preuves. Arnold déclara que « si Frank n’avait pas été juif, il n’y aurait jamais eu de poursuites contre lui », et il compara toute l’affaire à l’affaire Dreyfus en France: « la sauvagerie et le venin sont les mêmes. »

Mais une fois encore, Dorsey sortit vainqueur. « The Constitution » qualifia son argumentaire final de « l’un des efforts les plus remarquables jamais produits devant la cour de Georgie ». Le procureur passa les preuves en revue, félicita ses opposants en les qualifiant de « deux des avocats les plus compétents du pays » pour souligner ensuite qu’ils n’avaient pas réussi à démonter le récit de base de Conley.
Il poursuivit en déclarant que, bien qu’il n’avait jamais mentionné le mot Juif, il l’utiliserait maintenant qu’il avait été introduit. Les Juifs « atteignent des sommets sublimes », affirma-t-il, « mais ils sombrent aussi dans les profondeurs de la dégradation ». Il nota que Judas Iscariot, lui aussi, avait été considéré comme un homme honorable avant de se déshonorer. Les cloches d’une église catholique voisine sonnèrent juste au moment où l’avocat terminait. Chaque fois que Dorsey proclamait le mot coupable, les cloches sonnaient et elles « jetaient comme un frisson dans le cœur de beaucoup de personnes qui tressaillaient involontairement » dans la salle d’audience.

(à suivre)