Ephéméride | Giacomo Meyerbeer [5 Septembre]

5 septembre 1791

Naissance de Jakob Liebmann Meyer Beer, dit Giacomo Meyerbeer, parfois appelé le « Dreyfus » du monde de la musique classique.

Dreyfus est bien sûr exagéré. Meyerbeer ne fut pas envoyé au bagne et aucune « Affaire Meyerbeer » n’a bouleversé la France. Cependant, qu’il fut en butte à l’antisémitisme de ses collègues et particulièrement à la rage antisémite de Wagner ne fait aucun doute.

La prolifération soudaine des compositeurs juifs au milieu du XIXe siècle était sans précédent dans l’histoire de la musique classique. Jusque-là, les Juifs avaient été limités au rôle d’interprètes virtuoses, mais tout cela changea lorsque les deux compositeurs les plus célèbres d’Allemagne se trouvèrent d’origine juive.

Il s’agissait de Felix Mendelssohn, dont la démonstration publique la plus importante fut l’oratorio « Eliah » (1846), et Giacomo Meyerbeer, le compositeur prolifique des opéras « Robert le diable » (1831), « Les Huguenots ». (1836), « Le prophète » (1849), « l’Africaine » et bien d’autres. David Conway explique dans son ouvrage « Jewry in Music: Entry to the Profession from the Enlightenment to Richard Wagner,” paru en 2012 comment les Juifs devinrent de tels leaders exemplaires dans le monde de la musique.

Conway explique qu’au 17ème siècle, la synagogue ashkénaze d’Altona, en Allemagne, interdisait à ses fidèles d’assister à l’opéra. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que les familles berlinoises riches tentèrent de s’investir dans la culture des Gentils dans le cadre de leur intégration dans la bonne société européenne, en faisant donner des leçons de musique à leurs enfants et en imitant le style de l’éducation aristocratique. Sarah Itzig Levy, la grand-tante de Mendelssohn, et Amalia Liebmann Meyer Wulff, la mère de Meyerbeer, furent parmi les bénéficiaires de cette mode.

Mais un degré sans précédent d’acceptation par le public était nécessaire pour que les Juifs allemands prennent une place d’importance dans le rôle prestigieux de compositeurs. La richesse et le statut social étaient des éléments essentiels de cette acceptation.
Ainsi, lorsque la famille de Meyerbeer, alors âgé de 11 ans, le fit poser pour un portrait à l’huile à côté d’un piano, c’était pour placer cet enfant prodige musical dans la tradition de Mozart mais aussi pour souligner la position sociale de sa famille. Contrairement au jeune Mozart, Meyerbeer ne joua pas en public pour gagner de l’argent mais pour faire honneur à la fierté familiale. Il rendait également les Juifs allemands fiers qu’un des leurs puisse atteindre un tel talent artistique.

Un de ces Juifs allemands était le poète Heinrich Heine, un ami et antagoniste de longue date du compositeur, qui se délectait, dans son poème « Angélique » de 1834, d’emmener sa bien-aimée voir « Robert le diable » de Meyerbeer:

C’est un grande pièce enchanteresse
Pleine de gaieté diabolique et d’amour
Meyerbeer en a écrit la musique
Et Scribe le piètre livret.

Cependant, à l’encontre de cette approbation, se dressait un antisémitisme allemand ambiant. Meyerbeer écrivait à Heine en 1839:

« Comme l’amour dans les théâtres et les romans: peu importe la fréquence à laquelle on le rencontre de toutes formes et de toutes tailles, il ne manque jamais sa cible s’il est efficacement manié…. Que peut-on y faire? Aucune pommade ou graisse d’ours, pas même le baptême, ne peut faire repousser le prépuce qui nous a été volés au huitième jour de la vie; ceux qui, le neuvième jour, ne saignent pas à mort de cette opération devront continuer à saigner toute leur vie, même après la mort. »

La référence dans la lettre à la tentative d’apostasie visait Heine, qui s’était converti au protestantisme en 1825, et Mendelssohn, baptisé luthérien en 1816. Contrairement à eux, Meyerbeer n’abandonna jamais le judaïsme, ce qui a peut-être enflammé davantage les antisémites allemands, même cultivés. comme le compositeur Robert Schumann qui, en 1837, éplucha « Les Huguenots ». Dans sa critique, Schumann exprimait son indignation sur le fait que Meyerbeer avait inclus des variations sur l’hymne de Martin Luther: « Une puissante forteresse est notre Dieu.

Schumann se désolait: « C’est trop pour un bon protestant d’entendre son chant le plus sacré braillé sur la scène. » Dans des lettres adressées à sa femme Clara, Schumann exprimait aussi de la haine antisémite envers Mendelssohn, mais ses positions publiques eurent plus d’influence, comme l’explique Conway. L’attaque de Schumann contre le prétendu mal inhérent à l’être même de Meyerbeer inspirera plus tard des articles antisémites du compositeur et critique musical Theodor Uhlig, un dévot de Wagner, et plus tard de Wagner lui-même dans son célèbre pamphlet de 1850, « Das Judenthum in der Musik ».

Uhlig objectait que la musique de Meyerbeer n’était pas assez allemande, « dépourvue de patrie ». Les « ruses de serpent » de Meyerbeer pouvait séduire les auditeurs; si ses « éructations » musicales passent vraiment pour de l’art dramatique, alors des compositeurs aussi grands et indubitablement juifs que « Gluck, Mozart, Cherubini et Spontini ont du faire leurs études au Neumarkt de Dresde ou au Brühl de Leipzig », des quartiers juifs au milieu du XIXe siècle .

Dans « Das Judenthum in der Musik », Wagner inclut de nombreux passages des laïus d’Uhlig, légèrement paraphrasés. Conway montre de manière convaincante que Wagner ne fut lu que par peu de gens et commenté par un nombre encore plus restreint, en dépit de son « statut surestimé actuel de jalon sur le chemin du génocide du 20ème siècle ».
Mais même ainsi, la véhémence de sa haine conduisit Meyerbeer à rêver d’une terre utopique dépourvue de tels préjugés. Dans son air « O paradis » dans « L’Africaine », l’explorateur portugais Vasco da Gama exprime son émerveillement devant l’étrange île où il a atterri.
Les ténors juifs, dont Joseph Schmidt, Jan Peerce et Richard Tucker, ont particulièrement bien rendu la quête juive passionnée, en ce 19ème siècle, d’autres prairies mieux protégées.

Mais au-delà de la sympathie pour la cible de la haine antisémite que fut Meyerbeer – en 1998, un critique le surnomma « le capitaine Alfred Dreyfus du monde de la musique » – existe-t-il d’autres raisons pour les mélomanes de savourer ses œuvres aujourd’hui?

Ceux qui recherchent des manifestations explicites de yiddishkeit dans son œuvre seront déçus, tout comme Conway, de « La Juive », l’opéra de 1835 du compositeur juif français Fromental Halévy, dont il écrit: « il est paradoxal que le seul grand opéra écrit par un Juif sur un Juif n’ait rien à dire sur les Juifs. « En effet, « La Juive », dit Conway, se conforme de près à travers le personnage d’Eléazar. aux préjugés les plus grossiers sur l’amour des Juifs pour l’argent, leur haine des chrétiens et leur implacabilité générale. »

Mais si l’on réduit ses attentes quant au contenu juif authentique à ce qu’un compositeur juif était autorisé à mettre dans un grand opéra du XIXe siècle, alors le travail de Meyerbeer peut être vraiment satisfaisant.
L’histoire du chant lyrique d’opéra ne peut s’écrire sans sa musique et les défis vocaux véritablement surhumains qu’il posait à ses interprètes, nécessitant la capacité de chanter des notes incroyablement hautes et basses, qui font paraître Verdi et Wagner comme relativement peu exigeants.

La série des « Great Singers » chez Nimbus Records montre comment, dans les capitales de l’opéra au tournant du siècle, que ce soit en Europe occidentale ou en Russie, la musique de Meyerbeer était interprétée par les plus grandes stars, dont le ténor Enrico Caruso et les baryton Mattia Battistini et Titta Ruffo. Plus près de nous, les sopranos Joan Sutherland et Montserrat Caballé, la mezzo-soprano Marilyn Horne et la basse Cesare Siepi ont réalisé des enregistrements prodigieux de la musique de Meyerbeer.

Dans les années 1980, la plupart des plus jeunes de cette fstupéfiante génération d’artistes ont pris leur retraite, mais la prochaine fois qu’un groupe de stars de l’opéra au talent exceptionnel sera capable de les chanter, les œuvres de Meyerbeer seront là pour mettre leurs talents à l’épreuve.

Chaim Weizmann était friand du dicton: « Les juifs sont comme les autres, simplement un peu plus. »

Il en va de même pour les créations de Meyerbeer, dont l’aspect le plus juif est qu’elles sont comme les autres opéras, mais un peu plus: plus longues, et exigeant une virtuosité dans le chant spectaculaire.
Une représentation médiocre de Mozart peut encore paraître mozartienne, mais une interprétation moins que grandiose de Meyerbeer perd toute raison d’être. Montées avec une panoplie de chanteurs magnifiques, les œuvres de Meyerbeer peuvent exalter et enthousiasmer, autant qu’elles le faisaient il y a 150 ans.

(Source: Benjamin Ivry, The Forward)