Ephéméride | Joseph Gusikow [2 Septembre]

2 septembre 1809

Naissance de Joseph Gusikow, première star internationale du klezmer. Bien oublié aujourd’hui, il était en son temps aussi célèbre que Liszt.

Dans sa « Biographie universelle des musiciens », parue en 1837, le critique et musicographe belge, François-Joseph Fétis, écrivait:

« GUSIKOW (Joseph), artiste d’un talent prodigieux, est né de parents israélites en 1809, à Slow ou Sklow, petite ville de la Russie blanche, au gouvernement de Mogylew (sur le Nieper). Son père, pauvre ménétrier, jouait de la flute ou du tympanon, instrument à cordes métalliques qu’on frappe avec de légères baguettes, en usage parmi les juifs de la Pologne et de la Russie. L’éducation de Joseph se borna à apprendre de son père à jouer des mêmes instruments pour les noces et danses de village; mais la nature l’avait formé pour être un grand artiste, et dès son enfance il fit admirer dans sa misérable profession le rare et beau sentiment qui l’animait. Ne connaissant pas une note de musique, il ne jouait que des mélodies populaires juives, polonaises ou russes; mais ces airs recevaient de l’accent qu’il y mettait un caractère nouveau, inconnu.

A l’âge de 17 ans, il se maria et vécut paisiblement comme ses frères, n’ayant d’autre occupation que celle de ménétrier, et n’interrompant l’uniformité de son existence que par de courts voyages à Moscou. Sa constitution physique était faible; une grave maladie de poitrine ne lui permit plus en 1831 de jouer de la flute et dès-lors sa famille et lui-même tombèrent dans une misère profonde. Gusikow avait joué autrefois d’un instrument grossier, originaire de la Chine et de l’Inde, et répandu chez les Tartares, les Cosaques, les Russes, les Lithuaniens et jusque dans la Pologne; cet instrument, composé de barreaux de bois sonore, tel que le pin, est appelé par les peuplades juives de ces contrées Jerova i Salamo. Il est ordinairement construit d’après le système de la gamme majeure des Chinois, avec le quatrième degré élevé d’un demi-ton. Gusikow, poussé par la nécessité, se proposa de perfectionner cet instrument et de s’en servir pour assurer son existence. Il augmenta le nombre des barreaux de bois jusqu’à deux octaves et demie chromatiques, non dans un ordre alternatif de demi-tons, mais dans une disposition particulière propre à faciliter l’exécution. En cherchant aussi les moyens d’augmenter l’intensité des sons de l’instrument, il imagina de poser les barreaux sur de légers rouleaux de paille cousue, et réussit à isoler les vibrations et à les rendre plus puissantes. Un travail continuel de près de trois ans conduisit l’artiste jusqu’à l’habileté merveilleuse qu’on lui a vu déployer à Vienne, à Paris et partout où il s’est fait entendre, et l’admirable instinct dont la nature l’avait doué lui enseigna les moyens de tirer des accents expressifs et passionnés de son singulier instrument. Dans une excursion qu’il fit à Moscou, il excita l’étonnement de tous ceux qui l’entendirent, et reçut de ses amis le conseil de voyager. Il partit en effet au mois de juillet 1834 avec quatre frères ou parents qui l’accompagnent sur le violon et sur la basse, et se rendit à Kiew, où il trouva Lipinsky qui lui prédit les plus brillants succès. A Odessa, une foule immense vint l’admirer dans plusieurs concerts, au théâtre italien. Le célèbre poète Lamartine et M. Michaud de l’académie française s’y trouvaient alors et engagèrent Gusikow à aller à Paris. Encouragé par leurs éloges, par ceux du comte Waransow, grand amateur de musique, et par le produit des concerts qu’il venait de donner, il entreprit en effet son grand voyage, visita la Pologne, la Bohème, Vienne, Berlin, Francfort, Paris, Bruxelles, et partout excita la plus vive admiration. Malheureusement une santé déplorable l’a souvent retenu au lit des mois entiers dans un état de souffrance qui faisait croire à sa fin prochaine; de là cette mélancolie habituelle empreinte sur ses traits, et cette pâleur qui ajoutent à l’intérêt inspiré par son prodigieux talent.
Une longue et douloureuse maladie le retient à Bruxelles depuis plus de quatre mois, et lui a fait perdre presque tout espoir de revoir la terre qui l’a vu naître, sa femme et ses enfants. S’il succombe à ses maux, sa vie d’artiste aura été de moins de trois ans; mais son nom ne périra pas, et Gusikow, placé en quelque sorte hors du domaine de l’art, n’en sera pas moins compté parmi les plus grands artistes formés par la nature et par l’étude persévérante. M. Schlesinger, de Vienne, a publié une notice biographique de Gusikow, accompagnée de son portrait et du dessein de son instrument , sous le titre : Ueber Gusikow, Vienne, Tendler, 1836, in-8°. »

La même année 1837, on pouvait lire dans « Le Monde dramatique, histoire des théâtres anciens; revue des spectacles modernes »:

« Il n’est pas de pianiste qui produise par les touches de gamme plus rapide. M. Gusikow exécute sur cet instrument grossier les morceaux les plus difficiles avec une précision admirable, avec le jeu le plus brillant. M. Gusikow est d’un tempérament faible et maladif : on le voit arriver sur le théâtre, se traînant avec peine, retombant presque sur la table qui est devant lui, et puis à mesure qu’il commence à tirer quelques notes de son instrument, son teint s’anime, son front se colore, son corps se redresse, il existe enfin; la musique lui donne une nouvelle vie….. puis, quand tout est fini, il retombe dans sa faiblesse. M. Gusikow est un artiste. »

Outre ses talents musicaux, Gusikow semble avoir aussi maîtrisé l’art des relations publiques.
A Vienne, il attira l’attention du journaliste Moritz Saphir. Si Gusikow fut un exemple – un exemple de pionnier – du musicien itinérant juif, Saphir avait suivi un autre chemin emblématique, celui du garçon de yeshiva qui ne peut pas résister à l’attrait irrésistible … des savoirs « goy » interdits, le latin, le grec et la littérature moderne, et il s’était lancé dans une carrière de satiriste, de critique de théâtre, de poésie, d’éditeur de revues, les faisant interdire par les autorités, surgissant à Munich, Berlin, Paris, tel un taon qui écrivait, soutenait, provoquait et continuait à écrire sans cesse sans pouvoir s’en empêcher.

Le premier concert de Gusikow à Vienne fit danser la plume de Saphir. Selon les dires de Saphir (qui surestimait peut-être son importance), il joua un rôle crucial dans la mise en alerte du public viennois en publiant des articles dithyrambiques comme celui-ci:

« Variations en bois et « paille

sur l’instrument de paille et de bois de Joseph Gusikow

, , , , Donnez-moi votre main, savants Messieurs, Connaisseurs et Mécènes. Donnez-moi votre belle main, madame, protectrice gracieuse des arts, venez avec moi, vous beaux esprits, belles âme, tous les coeurs généreux, prenez vos jumelles et lunettes d’opéra, n’ayez crainte, nous pas allons assister au concert du pauvre Juif de Pologne, qui n’a jamais appris qu’il fallait un article dans le journal local pour s’introduire dans les meilleures maisons, qui n’a jamais appris qu’il fallait imprimer des billets avec un joli liseré doré des finales de la frontière, jamais appris à porter des bas de soie quand on rend visite à un bienfaiteur, et jamais appris comment susciter l’intérêt du sexe féminin.
…. Joseph Gusikov, le Juif polonais, joue d’un instrument de bois et de paille. La modestie elle-même ne pourrait être plus modeste que cet homme, son instrument et le nom des deux …
Le voici qui s’avance vêtu du costume national des Juifs polonais, le caftan noir, la chevelure noire divisée en deux papillotes sur les côtés. Un chapeau juif noir couvre sa tête. Son regard baissé crée une élégie émouvante, et il a mis cette élégie dans la musique, l’a transposée en notes, l’a apportée dans des sons merveilleux. Sur le bois et la paille, les sons de la mélancolie la plus intime, les sons du grand pathos … Du bois et de la paille, il extraie les vibrations les plus exquises, les oscillations les plus sensibles, la douceur de l’élégie. »

En février 1836, il joue à Leipzig et Félix Mendelssohn vient l’écouter. Et il écrit à sa mère:

 » Je suis curieux de savoir si Gusikow vous a plu autant qu’à moi. C’est vraiment un phénomène, un type fabuleux, inférieur à aucun virtuose au monde, que ce soit dans l’exécution ou la facilité; c’est pourquoi il me réjouit plus avec son instrument de bois et de paille que beaucoup avec leur pianoforte, justement parce que c’est un instrument tellement ingrat. »

On ne connait pas la réponse de la maman du compositeur, mais on possède une lettre écrite par sa soeur Fanny, également pianiste célèbre et compositrice, à un ami de la famille:

« Un Juif polonais, considéré comme un virtuose sur un instrument constitué de ballots de paille et de bâtons de bois, suscite beaucoup d’intérêt ici. Je n’y aurais pas crû si Félix n’avait écrit à son sujet, mais je l’ai vu et peut t’assurer que c’est un très bel homme. »

Fanny laisse entendre que le personnage joue de son origine et de sa tenue exotique pour devenir la coqueluche des salons, mais elle rend néanmoins hommage à sa virtuosité.

« J’ai maintenant entendu le phénomène, et sans être en extase, comme la plupart des gens, je dois reconnaître que l’habileté de l’homme bat tout ce que j’aurais pu imaginer, car ses bâtons de bois reposant sur la paille produisent tout ce qui est possible avec l’instrument le plus parfait. C’est une énigme complète pour moi de savoir comment un son aussi fin peut être produit avec de tels matériaux. L’un de ses trucs astucieux consiste à assembler son instrument sous les yeux du public … « 

Plutôt une sorte de prestidigitateur donc. Et Fanny de conclure:

« Au total, il semble être un renard rusé du plus haut rang. J’attire votre attention sur ce Gusikow, s’il vient à Londres. Nous sommes tous d’accord pour dire que père aurait été très intéressé de l’entendre. »

En janvier 1837, Gusikow est à Paris. « La revue et gazette musicale » rend compte de sa performance:

 » M Guzikow a présenté sa soirée musicale mardi dernier dans les salons de M. Pleyel. C’était très fréquenté. MM. Kalkbrenner et Lee, Mlle Nau, Monsieurs Derivis et Wartel étaient chargés de compléter le programme; et ils ont joué, comme toujours, comme les artistes accomplis qu’ils sont. La douce voix de Mlle Nua et le style dans lequel M Kalkbrenner a exécuté une « Pensée » de Bellini, une fantaisie virtuose pour piano, ont enthousiasmé les applaudissements… Quant au bénéficiaire lui-même, il a justifié sa réputation, ce qui en dit long. La virtuosité dont il fait preuve sur son instrument est vraiment prodigieuse; et nous regrettons que ses compétences ne soient pas in,vesties sur un instrument moins ingrat. Nous le regrettons d’autant plus que la sensibilité musicale de M Gusikow semble être très bonne; son jeu est toujours suprêmement élégant; ses lignes mélodiques exprimées avec goût et pureté, et on peut difficilement imaginer comment il obtient un contrôle aussi net et puissant de la dynamique, nuances de forte et de piano, avec de petits bâtons de bois, d’une sonorité faible et parfois de peu de hauteur. C’est une curiosité musicale très piquante. »

Kalkbrenner avait une immense réputation comme compositeur et pianiste, réputation qu’il jugeait justifiée. Il avait même affirmé qu’en trois années, il se sentait capable de faire de Chopin un bon pianiste. Se produire à ses côtés dans les salons Pleyel, montre que Guzikow n’était pas seulement reconnu comme une curiosité amusante dans les salons mais pleinement accepté par le monde musical de son temps.

On ne peut pas plaire à tout le monde cependant, comme en témoigne le jugement de Franz Liszt:

« Immédiatement après mon arrivée à Paris, je suis tombé sur une merveille, une gloire de bois et de paille, à travers M. Gusikow, le jongleur musical qui joue un nombre infini de notes dans un temps infiniment court et tire la plus grande sonorité possible des deux matériaux les moins sonores. C’est un exemple prodigieux de la « prouesse difficile » que tout le monde applaudit en ce moment. Mais quelle pitié que Gusikow, le Paganini des Boulevards, n’ait appliquer ses dons, on pourrait même dire son génie, à inventer une machine agricole ou à introduire une nouvelle technique d’élevage dans son pays. Il aurait pu alors enrichir une nation entière, alors que son talent, mal inspiré, n’a produit que des inanités musicales auxquelles les charlatans qui écrivent des articles pour les journaux attribuent une valeur incalculable. »

Liszt ridiculisant le maximum de notes dans le minimum de temps, on aura tout vu. Un peu jaloux, le cher Franz?

Gusikow mourut le 21 octobre 1837 à Aix-la-Chapelle. Une plaque à son nom est apposée sur un mur du petit cimetière juif de la ville.