Ephéméride | Lynchage de Leo Frank [17 Août]

17 août 1915
(suite de l’éphéméride du 16 août)

Les avocats de Frank ​​tinrent parole et n’utilisèrent pas ce motif dans leurs appels pour un nouveau procès. Selon la loi de l’État de Géorgie, les recours dans une affaire de peine capitale ne peuvent être fondés que sur des erreurs de droit et doivent être entendus en premier lieu par le juge de première instance. Rosser et Arnold fondèrent leur appel sur plus de 115 points, y compris l’influence présumée du public sur le jury, l’admissibilité du témoignage de Conley sur les activités sexuelles présumées de Frank et les déclarations sous serment de personnes ayant juré que deux des jurés étaient antisémites. (L’un d’eux aurait été entendu disant: « Je suis content qu’ils aient inculpé ce damné Juif. Ils devraient le faire sortir et le lyncher. Et si je suis membre de ce jury, je ferai pendre ce Juif, c’est sûr. »). Dorsey et ses associés répliquèrent par d’autres dépositions sous serment de jurés affirmant que les manifestations publiques n’avaient pas influencé leurs délibérations. Dans sa décision, Leonard Roan, le juge du procès, confirma le verdict et fit remarquer que, même si lui n’était « pas complètement convaincu de l’innocence ou de la culpabilité de Frank, le jury quant à lui, était convaincu. »

L’appel suivant devant la Cour suprême de Géorgie, fut centré sur les doutes de Roan quant à la culpabilité de Frank, mais les juges suivirent la décision antérieure. Cette cour conclut que seul le juge du procès pouvait décider si le comportement des spectateurs avait empêché un procès équitable et si les jurés avaient été partiaux. La cour jugea également le témoignage de Conley pertinent et recevable et rejetèrent le motif de l’expression personnelle de doutes de la part de Roan.

À ce stade, Frank remplaça ses avocats. Les nouveaux avocats ne s’estimèrent pas liés par la promesse faite à Dorsey par leurs prédécesseurs, et ils soutinrent l’argument selon lequel Frank avait été privé d’une procédure régulière en étant absent lors du prononcé de sa peine. Mais la Cour suprême de l’Etat répondit que « ce serait jouer avec le tribunal de … venir maintenant et … inclure des questions qui avaient ou auraient dû être incluses dans la requête pour un nouveau procès ».

Les nouveaux avocats tentèrent ensuite d’obtenir de la Cour suprême des États-Unis qu’elle rende une ordonnance d’habeas corpus, au motif que la foule avait forcé Frank à s’absenter du tribunal au moment de sa condamnation et qu’il était donc détenu illégalement. La Cour accepta d’entendre des arguments sur cette question et, après deux mois, rejeta la requête par un vote de 7 contre 2.

Le juge Mahlon Pitney expliqua que des erreurs de droit, aussi graves soient-elles, ne pouvaient être juridiquement examinées dans une demande de bref d’habeas corpus, mais seulement dans une requête en erreur. Et que l’argument de Frank selon lequel il se serait vu refuser une procédure régulière « était annulé par son manquement à soulever l’objection en temps voulu. » Dans une position dissidente célèbre, les juges Oliver Wendeil Holmes et Charles Evans Hughes conclurent: « la loi de la populace ne devient pas application régulière de la loi par l’assentiment d’un jury terrorisé. »

Il est difficile pour ceux qui ne connaissent pas bien le droit de suivre le raisonnement juridique derrière de telles questions procédurales et constitutionnelles, en particulier lorsque les juges ne prennent même pas en considération des contradictions dans les témoignages ou des préjugés manifestement exprimés. Aussi, beaucoup de gens supposèrent que la Cour avait confirmée à nouveau la certitude de la culpabilité de Frank.
Par la suite, ses avocats sollicitèrent la commutation en peine de réclusion à perpétuité plutôt qu’une grâce complète, car ils conclurent qu’après toutes les difficultés judiciaires, ils auraient de meilleures chances avec le gouverneur de cette manière.

Lorsque l’affaire arriva devant lui, le gouverneur John M. Slaton agit avec diligence. Il écouta les présentations orales des deux côtés, lut les dossiers et alla ensuite visiter la fabrique de crayons pour se familiariser avec le lieu du crime. Comme les arguments des deux parties divergeaient quant à l’endroit où le meurtre avait effectivement eu lieu – la salle des tours de métal au deuxième étage ou le sous-sol de l’usine – et sur l’usage ou non de l’ascenseur, le gouverneur accorda une attention particulière à ces parties du bâtiment. Outre les volumineux documents publics, Slaton reçut une lettre personnelle rédigée par le juge du procès recommandant la commutation, une communication secrète de l’un des juristes de l’équipe de Hugh Dorsey déclarant que l’avocat de Jim Conley croyait que son propre client était coupable et une note d’un prisonnier fédéral indiquant qu’il avait vu Conley lutter avec Mary le jour du meurtre.

Pendant douze jours, SIaton se confronta avec ces pièces. Le dernier jour, il travailla jusque tard dans la nuit et, à 2 heures du matin, le 21 juin 1915, il monta dans sa chambre pour informer sa femme.
– « As-tu pris une décision? » demanda-t-elle.
– « Oui » répondit-il, « … cela peut signifier ma mort ou pire, mais j’ai ordonné que la peine soit commuée. »
Mme Slaton embrassa alors son mari et avoua: « Je préférerais être la veuve d’un homme courageux et honorable que la femme d’un lâche ».

Une déclaration de dix mille mots accompagnait l’annonce du gouverneur. Slaton semblait parfaitement au fait des détails de l’affaire. Il avait vu des incohérences dans le récit de Conley et s’était concentré sur elles.
La première divergence significative concernait l’ascenseur de l’usine. Conley avait admis avoir déféqué au fond du puits le matin avant le meurtre. Lorsque la police et d’autres arrivèrent le lendemain, les excréments y étaient toujours. Ce n’est que lorsque quelqu’un fit descendre l’ascenseur du deuxième étage que les excréments furent écrasés, provoquant une odeur nauséabonde. Par conséquent, conclut Slaton, l’ascenseur n’avait pas pu être utilisé pour transporter le corps de Mary Phagan au sous-sol.
En outre, selon les tests scientifiques, aucune trace de sang n’apparaissait sur le tour ou au deuxième étage, où l’accusation avait prétendu que le meurtre avait eu lieu – ou dans l’ascenseur. Mais la bouche, les narines et les ongles de Mary étaient pleins de sciure de bois et de crasse, semblables à celles du sous-sol et non du deuxième étage.

D’autres détails incriminaient également Conway. Les notes de trouvées près du corps avaient été écrites sur des carnets de commandes dont la séquence numérique correspondait à celles stockées dans le sous-sol et pas du tout à celles du bureau de Frank.
Une autre incohérence majeure constatée par Slaton concernait la mèche de cheveux trouvée sur le tour à métaux. Comme le biologiste de l’État avait déterminé que celle-ci ne pouvait provenir de la tête de Mary, le témoignage du témoin de Dorsey selon lequel « cela ressemblait à ses cheveux » devait être rejeté.

En privé, Slaton dit à ses amis qu’il croyait que Frank était innocent, et il affirma qu’il l’aurait gracié, si ce n’est qu’il lui avait été demandée une commutation et il supposait que la vérité éclaterait sous peu de toute manière, après quoi les mêmes personnes qui réclamaient à grands cris la mort de Frank exigeraient sa libération.
L’annonce de la commutation de la peine par Slaton jeta des milliers d’habitants d’Atlanta dans les rues. On brula Frank et le gouverneur en effigie. Des centaines de manifestants marchèrent vers la résidence de Slaton, où ils furent empêchés de le lyncher par la troupe.

Une vague de manifestations antisémites suivit. De nombreux Géorgiens supposaient que les actions « ignobles » du gouverneur résultaient des pressions exercées sur lui par les Juifs. Les Juifs d’Atlanta craignaient pour leur vie et beaucoup fuirent la ville.
En réponse à ces actions, Slaton déclara quelques jours plus tard: « Il y a deux mille ans, un autre gouverneur se lava les mains d’une affaire et remit un Juif à une foule. Pendant deux mille ans, le nom du gouverneur a été maudit. Si aujourd’hui un autre Juif gisait dans la tombe parce que je n’avais pas réussi à faire mon devoir, j’aurais son sang sur les mains toute ma vie, et me considérerais comme un assassin par lâcheté. »

Mais la populace ne se laissa pas contrecarrer. Un compagnon de captivité de Frank à la ferme de la prison d’État lui trancha la gorge. Alors qu’il se remettait à l’infirmerie de l’hôpital, une bande de vingt-cinq hommes, caractérisés par leurs pairs comme « modérés, intelligents, de bonne réputation et de bons citoyens américains », prit d’assaut la prison, enleva Frank et le transportèrent sur 300km à travers la nuit jusqu’à Marietta, la ville natale de Mary Phagan, où, le matin du 17 août 1915, ils le pendirent à un chêne.
Bien que la plupart des habitants de Marietta savaient qui étaient les assassins, un jury d’instruction conclut que Frank avait été lynché par des personnes inconnues. La « Pittsburgh Gazette » répéta cette conclusion: « Le jury d’instruction a voulu signifier que Frank était mort en étant pendu par des personnes que le jury souhaite garder inconnues ».

Plusieurs photographies du lynchage avaient été prises et furent publiées et vendues comme cartes postales dans les magasins locaux pour 25 cents pièces. Des morceaux de la corde, la chemise de nuit de Frank et les branches de l’arbre furent également mises en vente. Selon Elaine Marie Alphin, auteur d’un livre sur l’affaire, ces trophées se vendaient si vite que la police annonça que les vendeurs devraient détenir une licence municipale.

Bon nombre des amis de Frank et, plus tard, de ses défenseurs ultérieurs ont attribué la pendaison aux passions exacerbées de la foule, mais l’explication ne peut suffire. « Les personnes les plus compétentes », estima un juge local à l’époque, ont permis à l’affaire Frank de passer par tous les tribunaux, assurant ainsi que le processus judiciaire suive son cours. Puis, après que toutes les demandes pour un nouveau procès eurent été rejetées, le gouverneur est scandaleusement intervenu. « Je crois à l’ordre public », déclara ce juge. « Je n’aiderais pas à lyncher quelqu’un. Mais je crois que Frank a eu exactement ce qu’il méritait. »

De toute évidence, c’est beaucoup plus que simplement le désir de mettre en œuvre la décision du tribunal qui motiva les assassins de Frank. L’homme incarnait tout ce que les Géorgiens détestaient. C’était le Nordiste du Sud, l’industriel de la ville qui était venu transformer une société agraire, un Juif dont les ancêtres avaient tué le Sauveur et dont les coreligionnaires avaient rejeté la vérité du christianisme. Ainsi, malgré le fait que l’État avait utilisé comme témoin principal un homme noir, ce qui aurait été impensable si l’accusé avait été un chrétien blanc du Sud, les habitants d’Atlanta pouvaient facilement croire le pire à propos d’un tel accusé.

Au fil des ans, de nombreuses personnes se sont demandées pourquoi de nombreux Géorgiens furent peu enclins à soupçonner qu’un homme noir avait pu commettre le meurtre. La réponse pourrait provenir du pasteur de l’église baptiste que la famille de Mary Phagan avait fréquenté. En 1942, le révérend L. O. Bricker écrivit: « Lors de l’arrestation du vieux veilleur noir, mes propres sentiments étaient que ce vieux nègre serait une piètre réparation pour la vie de cette petite fille. Mais quand le lendemain, la police arrêta un Juif et un Juif yankee, tous les préjugés innés contre les Juifs se manifestèrent dans un sentiment de satisfaction, qu’il y aurait là une victime digne de payer pour le crime. « 

Au fil du temps, les gens ne se souvinrent plus des détails de l’affaire, mais ils racontèrent l’histoire de Mary Phagan et Leo Frank à leurs enfants et petits-enfants. Comme dans tous les contes populaires, certains détails furent embellis, d’autres abandonnés. Cependant, à mesure que les trois premiers vers de « La Ballade de Marie Phagan » se révélaient, aucun auditeur ne pouvait avoir de doutes sur ce qui s’était passé:

« La petite Mary Phagan, elle a quitté sa maison un jour,
Elle est allée à la fabrique de crayons
Pour voir le grand défilé.
Elle a quitté sa maison à onze heures,
Elle a embrassé sa mère pour lui dire au revoir,
Pas une fois, la pauvre enfant n’a pensé qu’elle allait mourir.
Leo Frank, il l’a rencontré
Avec un cœur brutal, nous le savons,
Il a sourit et dit: « Petite Marie, tu ne rentreras plus chez toi. » »

L’affaire Frank donna lieu à maintes discussions, généralement de personnes n’ayant aucune connaissance particulière, en recourant à des ouï-dire pour appuyer leurs positions. Cependant, en 1982, un fait dramatique ramena l’affaire au grand jour.
Alonzo Mann, un ancien employé de la fabrique de crayons d’Atlanta qui avait quatorze ans en 1913, jura qu’il était entré dans le bâtiment le jour du meurtre et avait vu Jim Conley porter le corps de Mary Phagan vers les marches menant au sous-sol. Le concierge l’avait prévenu: « Si jamais tu mentionnes cela, je vais te tuer. » Lonnie Mann avait couru à la maison et raconté à sa mère ce qu’il avait vu et elle lui avait conseillé de « ne pas s’en mêler ». Il avait obéi mais avait fini par raconter son histoire à ses amis. Finalement, en 1982, deux reporters entreprenants racontèrent l’histoire dans le « Nashville Tennessean ».

Les révélations de Mann impulsèrent un effort renouvelé pour obtenir un pardon posthume pour Leo Frank. Les journaux publièrent des éditoriaux sur la nécessité de laver son nom. Des sondages d’opinion montrèrent qu’une majorité en Géorgie était disposée à soutenir un pardon, et le gouverneur de l’État annonça en décembre 1983 qu’il croyait en l’innocence de Frank. Mais trois jours avant Noël, le « Board of Pardons and Paroles » rejeta la demande. Il affirma que la déposition sous serment de Mann n’avait fourni « aucune preuve nouvelle », que peu importait que Conley ait transporté le corps au sous-sol ou avait pris l’ascenseur, et qu’il y avait tellement d’incohérences entre les témoignages sur ce qui était arrivé qu’ « il est impossible de décider avec certitude de la culpabilité ou de l’innocence de Leo M. Frank ».

Une fois de plus, une tempête éclata alors que les éditoriaux et les individus dénonçaient le « Board of Pardons and Paroles ». Le « Tenuesscan » déclara que « le Board avait tourné le dos à la possibilité de réparer un tort énorme ».

Le combat pour exonérer Leo Frank se poursuivit et, en mars 1986, le « Board of Pardons and Paroles » de l’État inversa sa décision précédente et recommanda le pardon. Il fut accordé, ajoutait le document d’accompagnement, « en reconnaissance de l’incapacité de l’Etat à protéger la personne de Leo Frank et à préserver ainsi sa possibilité de continuer à faire appel de sa condamnation et en reconnaissance du fait que l’Etat n’avait pas traduit ses meurtriers en justice, et comme un effort pour guérir les blessures anciennes. »

Non, parce que Frank était innocent.

L’affaire Leo Frank eut une autre conséquence importante. La création en octobre 1913 de l’Anti-Defamation League (ADL), jusqu’à ce jour la plus importante organisation de lutte contre l’antisémitisme et le racisme au monde.