Ephéméride | Mémorial aux réfugiés juifs de Shanghai [3 Septembre]

3 septembre 2014

Inauguration du mémorial aux réfugiés juifs de Shanghai.

L’exode des juifs européens à Shanghai représente un chapitre spécial de l’histoire de leur exil pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour les réfugiés, le voyage vers un pays qui était un choix improbable pour les Juifs européens était extrêmement long. A l’époque, la Chine n’était pas bien connue des Européens et combattait sa propre guerre contre le Japon.
Les vagues de persécution des Juifs européens en Allemagne, en Autriche, en Pologne et dans d’autres pays étaient motivées par la politique raciale frénétique des nazis et encore aggravées par les violences de la meurtrière « Nuit de Cristal » en 1938 et plus tard par la « solution finale ».
Des milliers de Juifs allemands et leurs familles furent contraints de quitter leur « patrie ». Les premiers réfugiés eurent la chance de trouver refuge aux États-Unis et dans d’autres pays européens, comme la Suisse.

Mais tous les Juifs allemands et autrichiens ne purent trouver refuge à l’étranger car la plupart des pays fermèrent leurs portes aux Juifs qui fuyaient l’Allemagne nazie.
Comme le nota Chaim Weizmann en 1936, « le monde semble être divisé en deux parties – les endroits où les Juifs ne peuvent pas vivre et ceux où ils ne peuvent pas entrer ».
La conférence d’Evian, convoquée par les Etats-Unis, en juillet 1938, pour se répartir l’accueil des réfugiés se conclut par un échec total. La célèbre chanson yiddish « Vu ahin zol ikh geyn », évoque cette tragédie des Juifs européens rejetés par le monde entier.
Une toute petite lueur cependant…

« Les hommes juifs étaient ramassés et placés dans des camps de concentration. On leur disait qu’ils avaient X temps pour partir – deux semaines, un mois – s’ils pouvaient trouver un pays qui les accepterait. Dehors, les épouses et amis se battaient pour obtenir un passeport, un visa, tout ce qui pouvait les aider à sortir. Mais les ambassades fermaient leurs portes partout et des pays, y compris les États-Unis, fermaient leurs frontières. … Cela commença comme une rumeur à Vienne… « Il y a un endroit où l’on a pas besoin de visa. L’entrée est libre. » La rumeur s’étendit comme une trainée de poudre et quiconque le pouvait, y allait. » (Dana Janklowicz-Mann).

Shanghai offrit immédiatement offert une lueur d’espoir dans cette situation « de vie ou de mort ». La ville avait un statut spécial à cette époque, car elle était divisée en différents secteurs sous contrôle britannique, américain, français, chinois et japonais. En tant que plus grande métropole d’Asie de l’Est, Shanghai était le seul endroit au monde où l’on n’avait pas besoin de visa pour entrer et séjourner pour une durée indéterminée.

En outre, le coût de la vie à Shanghai était extrêmement modique. Un réfugié adulte pouvait se nourrir avec seulement 20 dollars de Shanghai par mois (soit environ 2,70 dollars US au taux de change d’alors).

La région de Tilanqiao dans le vieux quartier de Shanghai Hongkew (aujourd’hui Hongkou) devint ainsi le seul endroit au monde à offrir un refuge sûr à environ 30 000 Juifs venus d’Europe centrale jusqu’en Asie de l’Est. Bon nombre de réfugiés étaient bien éduqués et exerçaient une profession appropriée et respectable comme artisans, avocats, enseignants, hommes d’affaires, techniciens, médecins et musiciens. Ajouté à leur statut de réfugiés et à la guerre en cours entre la Chine et le Japon, le changement brutal de leur environnement provoquait un choc pénible à de multiples égards dans leur vie.
Néanmoins, la plupart de ces « Shanghailanders » non seulement survécurent à la guerre, mais purent également construire une communauté prospère avec une vie économique et culturelle dynamique.

Certains des enfants des réfugiés nés à Shanghai purent recevoir une éducation appropriée jusqu’à la prise de contrôle de Shanghai par les Japonais après le déclenchement de la guerre du Pacifique en décembre 1941. Après la chute de Shanghai, les réfugiés juifs furent dans l’impossibilité de quitter « le ghetto » et ne purent le faire que lorsque le Japon capitula en 1945.

La communauté juive disparut rapidement lorsque les communistes chinois remportèrent la guerre civile contre les nationalistes en 1949. D’environ 35000 pendant la guerre, le nombre de Juifs à Shanghai diminua jusqu’à quelques centaines en 1957. Cette période de l’histoire fut ensuite recouverte d’un voile de silence pendant plusieurs décennies décennies.

Les rencontres entre Juifs et Chinois peuvent être retracées dès la dynastie des Yuan au 13ème siècle. Les Juifs de différentes parties du monde s’étaient déjà installés à Shanghai pour différentes raisons avant même que les réfugiés juifs d’Europe fuient les pogroms nazis et se rendent dans cette métropole. Les contacts précoces entre Juifs et Chinois au 19ème siècle furent marqués par deux souches de migrants juifs.

La première était la célèbre famille marchande des Sassoon, qui étaient originaires de Bagdad, en Irak, puis s’étaient répandus à Bombay, en Inde, avant de s’installer dans les nouveaux ports ouverts par les traités coloniaux avec la Chine au milieu du XIXe siècle.
La seconde souche était composée de Juifs ashkénazes russes, arrivés en Chine au début du 20ème siècle, et de Juifs blancs russes, dont la population augmenta considérablement après la révolution russe de 1917. La plupart de ces migrants avaient d’abord fui à Harbin et dans d’autres parties du nord de la Chine avant d’atterrir à Shanghai.
Les deux souches étaient très différentes en termes de formation, de profession et de situation financière. Sans aucun doute, les Juifs séfarades de Shanghai, y compris les célèbres Hardoons et les Kadoories, transformèrent l’espace urbain de la métropole par des contributions remarquables: la demeure des Sassoons sur le Bund, la salle de marbre des Kadoories dans l’ancienne concession française et le légendaire Hardoon Garden, où se trouve maintenant le palais des expositions de Shanghai. Ces bâtiments comptent parmi les héritages architecturaux les plus importants de l’ère pré-révolutionnaire chinoise à Shanghai.
Jacob Elias Sassoon érigea la synagogue Ohel Rachel, qui doit son nom à son épouse Rachel. En mémoire de son père Aaron, Silas A. Hardoon fit construire la synagogue Beth Aaron en 1927.

Malgré la présence juive importante dans l’histoire de Shanghai, l’intérêt pour cette partie de l’histoire locale n’apparut qu’en 1992, lorsque la Chine et Israël établirent des relations diplomatiques. de fait, au milieu des années 1990, les autorités de Shanghai commencèrent à remarquer une pression croissante pour reconnaître l’histoire juive de la ville. Ce nouvel intérêt fut illustré par la décision du gouvernement municipal de Shanghai en 1998 de rénover et rouvrir l’ancienne synagogue Ohel Rachel, la plus grande synagogue restante en Asie de l’Est. Une autre synagogue de Shanghai, la synagogue Ohel Moshe, fut transformée en musée des réfugiés juifs de Shanghai.

Début 2014, fut donc dévoilé un mémorial au Musée des réfugiés juifs de Shanghai, en hommage aux 13 732 personnes qui avaient fui l’Europe pour échapper à la persécution nazie durant la Seconde Guerre mondiale.

La structure comprend une statue de six personnes devant un mur de cuivre de 37 mètres de long et 2,5 mètres de haut, sur lequel ont été gravés les noms des réfugiés juifs à Shanghai.

La statue symbolise les 6 millions de Juifs tués durant la Shoah, expliqua le sculpteur américain d’origine chinoise He Ning lors d’une conférence de presse.

Il déclara que l’idée d’un mur de noms lui était venue en 2002, lorsqu’il avait appris avec Chen Jian, conservateur du musée, qu’une réunion prévue à San Francisco avec des réfugiés juifs de Shanghai avait dû être annulée parce que la plupart d’entre eux étaient décédés.

Ce n’est que lorsque le musée des réfugiés ouvrit ses portes en 2007, sur l’ancien site de la Synagogue Ohel Moshe dans le quartier de Tilanqiao, que les deux hommes commencèrent à penser à construire un mémorial.

Chen Jian révéla qu’il cherchait depuis longtemps à trouver une liste complète des réfugiés juifs de Shanghai. Il avait baptisé le mémorial « La Liste de Shanghai », en référence au film « La Liste de Schindler ».

Les noms furent recueillis par le musée grâce à l’aide de réfugiés survivants et du consulat israélien à Shanghai. La plupart des réfugiés venaient d’Allemagne, d’Autriche, de Pologne, de République tchèque ou de Lituanie.

Parmi eux, Sonja Muhlberger, contribua à l’élaboration de la liste en signalant au musée l’existence d’une liste qui figurait dans un livre en langue allemande « Exil à Shanghai de 1938 à 1947 », qu’elle avait révisé en l’an 2000.

La liste du livre avait été rédigée par trois jeunes filles juives employées par les forces japonaises, qui occupaient Tilanqiao pendant la guerre.

« L’objectif déclaré de l’exercice était un recensement, mais les adolescentes n’ont pas donné tous les noms exacts car elles doutaient du but véritable », déclara Mme Muhlberger.

Cette dame, alors âgée de 75 ans, expliqua qu’elle avait obtenu la liste d’un homme originaire de Vienne, qui l’avait volée à la police japonaise.